Le XXe siècle a été une période charnière pour les professions liées à la prise en charge des enfants, marquée par une professionnalisation croissante des acteurs de la petite enfance et l'établissement d'une hiérarchie entre ces professions. L'une des étapes de cette transition peut être appréhendée à travers l'évolution des formations préparant au métier d'auxiliaire de puériculture, dont le diplôme a été créé par le décret de 1947. Cet article se propose de reconstituer le parcours de formation des premières élèves auxiliaires de puériculture, en s'appuyant sur les archives exceptionnellement bien conservées de l'École de Bron, située dans la banlieue lyonnaise.
La professionnalisation des métiers de la petite enfance
La seconde moitié du XXe siècle a été témoin d'une évolution significative dans le domaine de la petite enfance, avec une professionnalisation croissante des métiers et la mise en place d'une hiérarchie entre les différentes professions. Le métier d'auxiliaire de puériculture, dont le diplôme a été institué par le décret de 1947, s'inscrit pleinement dans cette dynamique.
L'École de Bron : un observatoire privilégié
L'École de Bron, créée en 1948 au sein du foyer départemental de l'enfance du Rhône, offre un terrain d'étude privilégié pour retracer le parcours de formation des premières élèves auxiliaires de puériculture. Cette école, qui accueillait des enfants de la naissance à l'adolescence, formait une centaine d'auxiliaires de puériculture par an, dont la plupart étaient internes.
Un métier genré : le dévouement comme qualité centrale
La formation d'auxiliaire de puériculture invite les élèves à définir leur rôle de professionnelles de la petite enfance en devenir. Le dévouement apparaît comme une qualité centrale, incarnant le caractère genré de ce métier. Les élèves adoptent les postures et les qualités véhiculées par les discours sur leur futur métier, se montrant "aimantes", "tendres" et exerçant leur métier par "vocation".
Profil sociologique des premières élèves de l'École de Bron
En 1950, qui étaient les élèves qui suivaient la formation à l'École de Bron ? L'École précisait sa volonté de recruter des femmes "jeunes", et la revue d'orientation professionnelle Avenirs indiquait en 1953 que l'admission aux écoles d'auxiliaires de puériculture était réservée aux femmes âgées de 18 à 35 ans. À Bron, le règlement ne mentionnait pas d'âge limite, mais l'élève la plus âgée ayant 34 ans, on peut supposer que le recrutement adoptait l'âge maximal de 35 ans.
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L'âge des élèves : une majorité de jeunes femmes
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les élèves étudiées étaient plus âgées que prévu. Seul un tiers d'entre elles avaient moins de 20 ans, près de la moitié avaient entre 20 et 25 ans, et sept avaient plus de 25 ans. Dans le contexte particulier de l'après-guerre, marqué par le baby-boom, on observe une baisse de l'activité salariée des femmes à partir de 25 ans, âge d'une première maternité pour la majorité et de l'arrêt d'une activité.
Origine sociale : les classes populaires ouvrières et agricoles
Les professions des parents des élèves renseignent sur leur origine sociale. Pour la promotion 1951-1952, les pères travaillaient principalement dans le milieu agricole, comme ouvriers, employés, artisans ou commerçants. Du côté des mères, on comptait des cultivatrices, des employées, des ouvrières et des ménagères. Environ un cinquième des élèves étaient issues de familles monoparentales, ou avaient deux parents décédés ou absents, signe d'une situation modeste.
Niveau scolaire : une opportunité de poursuite de scolarité
Alors que les élèves issues de la bourgeoisie connaissaient une forme de déclassement en intégrant les écoles de service social plutôt que l'université, l'entrée en école d'auxiliaires de puériculture constituait, à l'inverse, une opportunité de poursuite de scolarité pour les candidates de milieux plus populaires. Les candidates titulaires du BEPC, du CAP aide-maternelle et, plus tard, du BEPA auxiliaire sociale en milieu rural, étaient ainsi dispensées du concours d'entrée.
Expériences professionnelles : déjà un pied dans le monde du travail
Les emplois occupés par certaines élèves avant leur entrée à l'École de Bron sont inscrits sur les fiches de renseignements. Parmi celles qui indiquent leurs anciennes activités, une majorité avait déjà travaillé auprès d'enfants ou comme aide à domicile, tandis que d'autres étaient employées, ouvrières ou travaillaient dans le milieu agricole.
L'apprentissage des normes affectives et émotionnelles
Les comptes rendus d'entretiens de motivation, les copies d'examens et les évaluations de stages constituent un matériau historique riche pour observer l'apprentissage des normes affectives et émotionnelles du métier d'auxiliaire de puériculture. Ces sources permettent de retracer une histoire de la formation et des élèves par le bas, en prêtant une attention particulière aux discours.
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Le dévouement : une qualité essentielle
Central, le souci des autres justifie pour les élèves de cette école d'adopter une posture dévouée, maternelle, presque sacrificielle. C'est là que réside l'un des enjeux majeurs de ce métier de la petite enfance, qui produit et reproduit des normes genrées, et attribue des qualités naturalisantes à celles qui l'occupent.
L'appropriation des savoirs institutionnels
Il s'agit donc d'analyser la manière dont les élèves s'approprient des savoirs institutionnels qui véhiculent des normes de genre. En somme, de quelle manière cette formation nouvelle enseigne-t-elle des savoir-faire et des savoir-être genrés, qui marquent profondément le champ de la petite enfance ?
Témoignages d'anciennes élèves de l'école Rockefeller
Maïlys Larroche : de l'école Rockefeller à la photographie
Maïlys Larroche, diplômée en 2017 de l'école Rockefeller, est aujourd'hui auxiliaire parentale et photographe enfance et famille. Après quelques expériences en crèche, elle a commencé à travailler en tant qu'auxiliaire parentale, une "nounou à domicile". Elle a trouvé une famille auprès de qui elle est restée 2 ans, une famille californienne qui lui a appris la parentalité positive et la bienveillance, et qui lui a donné confiance en elle.
En plus de son métier d'auxiliaire parentale, Maïlys a fondé et prend en main un groupe privé sur les réseaux sociaux composé de nombreuses assistantes maternelles, d'auxiliaires de puériculture, etc., qui souhaitent se reconvertir vers le métier d'auxiliaire parentale. En 2020, elle crée son entreprise de photographe, mettant en avant son diplôme d'auxiliaire de puériculture et le respect des enfants.
Manuela Romano : passion et dévouement en milieu hospitalier
Manuela Romano, diplômée auxiliaire de puériculture en 2015, est une maman et professionnelle de la santé dévouée. Elle travaille actuellement en milieu hospitalier, en tant qu'AP roulante sur tout le pool mère/enfant, évoluant en service de pédiatrie, de néonatologie, de maternité, en salle d'accouchement mais aussi en SSR pédiatrique.
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Elle décrit son métier comme consistant à assister ses collègues IDE, IPDE ou SF, à prendre en soin des nouveaux nés, des enfants somatiques, des enfants handicapés, à les accompagner dans les soins de la vie quotidienne eux et leurs familles, à prodiguer des conseils avisés et éclairés, à être à l'écoute, essayer de répondre de façon adaptée à leurs besoins, tout comme de mettre en place des activités.
Elle souligne l'importance des qualités requises pour ce travail : des savoirs faire, une posture professionnelle adaptée, un savoir être, de la patience, de la bienveillance, de l'empathie, une oreille attentive et à l'écoute, une capacité d'adaptation et de prise de distance, de remise en question, du self contrôle et de la maîtrise de soi, la capacité de gestion du stress et des situations d'urgence, etc.
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