Introduction

L'ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes seules et aux couples de femmes a suscité de vives réactions et des débats passionnés. Cet article explore les différentes positions exprimées, en particulier celles issues des milieux catholiques, et analyse les récits qui sous-tendent ces prises de position.

Le Contexte de la Révision des Lois de Bioéthique

Lorsque, le 25 septembre 2018, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) rend public son avis 129 et se prononce en faveur de l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes seules et aux couples de femmes, les oppositions s’expriment rapidement. Le soir même, La Manif pour tous manifeste devant les locaux du CCNE et, le dimanche suivant, le 30 septembre, dans un entretien au Parisien, l’archevêque de Paris, Mgr Aupetit, invite les catholiques à se « mobiliser par la parole » contre cette ouverture, au nom du respect de la dignité humaine. À partir de 2018, dans le contexte de la nouvelle révision des lois de bioéthique, l’Église catholique devient très active.

Le Retour de l'Église en Politique

À propos du « mariage pour tous », c’est-à-dire de l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, acté par la loi promulguée le 17 mai 2013, les sociologues Céline Béraud et Philippe Portier ont montré comment la mobilisation catholique contre l’ouverture du mariage aux couples homosexuels procédait d’un véritable « activisme bioéthique » dont les discours s’articulaient autour d’une « rhétorique de la peur qui tout à la fois se nourrit et alimente la panique morale autour du devenir de la famille ». Cette rhétorique est encore à l’œuvre à l’occasion des États généraux de la bioéthique, en particulier sur la question de l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules. Sera plutôt évoquée ici une « rhétorique de l’anxiété », qui renvoie à un sentiment permanent et diffus d’inquiétude, d’insécurité, la peur renvoyant plutôt à une émotion forte devant la prise de conscience d’un danger.

C’est surtout l’Église catholique qui s’est fait entendre lors de la révision des lois de bioéthique, en particulier sur la question de l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, mais aussi sur la question de l’embryon et sur le dépistage prénatal. Jusqu’à récemment, le magistère catholique imprimait son empreinte aux normes familiales mais, en contexte d’« exculturation », il est ainsi aujourd’hui dépossédé de ses prérogatives, comme le montre Danièle Hervieu-Léger. Plus largement, comme l’indiquent Céline Béraud et Philippe Portier, « les débats politiques relatifs à l’union, à la filiation et au vivant (de ses débuts à la fin) remettent en cause le magistère catholique sur “l’intime” ». Denis Pelletier évoque précisément l’inquiétude qui peut saisir le monde catholique devant son devenir minoritaire. Il explique comment, en brouillant la frontière entre ce qui relève d’une part, de l’intime et d’autre part, du politique, les politiques de la vie (contraception, avortement, PMA), domaine qui a longtemps été celui « du for intérieur, de l’autorité parentale et du magistère des Églises », ont mis en place une « République de l’intime » qui organise, dans la sphère publique, ce qui relevait autrefois de la sphère privée.

Force est de constater que les autres religions monothéistes se sont moins mobilisées, même si elles ont été invitées à s’exprimer, comme en témoigne, par exemple, l’audition des représentants des religions par la Commission spéciale de bioéthique à l’Assemblée nationale, le 30 octobre 2018. Au cours de cette audition, les représentants des cultes catholique, musulman et juif se sont dits défavorables à l’ouverture de la PMA, le président de la Fédération protestante de France, François Clavairoly, évoquant pour sa part les « réticences » au sein du monde protestant. Outre la restitution de la parole de l’institution religieuse catholique, sera évoquée également, en appui, celle des deux principales associations qui organisent la mobilisation politique des opposants à l’ouverture de la PMA : La Manif pour tous, dont Yann Raison du Cleuziou, considère qu’au moment du « mariage pour tous », elle est la manifestation d’un retour en politique du catholicisme et Alliance Vita.

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L’enquête sociologique de type ethnographique repose sur deux formes de matériaux. D’une part, des observations réalisées lors des États généraux de la bioéthique qui se sont tenus entre janvier et mai 2018 et, d’autre part, une analyse des propositions faites sur le site des états généraux, ouvert entre janvier et juin 2018. En outre, sont également analysées des interventions dans des médias et des documents produits par l’institution catholique. Le propos est ici quelque peu descriptif, afin de présenter les émetteurs de ces récits et leur contenu.

Fondements des Récits de l'Anxiété

Rappelons que l’Église catholique romaine, dans la lignée de sa réprobation de la contraception exposée dans l’encyclique Humanae Vitae de 1968, s’oppose à la PMA, notamment à travers l’instruction Donum Vitae de 1987, la lettre encyclique Evangelium Vitae de 1995 et l’instruction Dignitas Personæ de 2008. Ceci au nom du respect de la loi naturelle qui interdit de dissocier l’union de la procréation. Parmi le magistère catholique et les membres d’associations qui présentent un attachement fort aux valeurs catholiques, telle Alliance Vita ou La Manif pour tous, on assiste, à l’occasion des États généraux de la bioéthique, à l’élaboration de récits alarmistes sur la PMA. Les arguments déployés nourrissent le discours de ceux qui se représentent comme des « lanceurs d’alerte », mettant en avant des menaces pour l’équilibre de notre société et témoignant d’une forme de « panique morale ».

Les ressorts de leur discours empruntent à une rhétorique qui se veut universelle et non pas cantonnée au registre d’un discours religieux. On la retrouve par exemple chez Ludovine de La Rochère, présidente de La Manif pour Tous, auditionnée à l’Assemblée nationale le 24 octobre 2018 Elle répond à Jean-Louis Touraine qui a souligné la nécessaire séparation des domaines du savoir et de la croyance : « j'y vois une réduction de ce que nous exprimons à la seule position des religions. Le sujet n’est pas religieux. Tout mon exposé comme toutes les réflexions que nous avons menées ont toujours porté sur des faits, des constats objectifs, relevant de sources fiables. Tous les faits que j’ai cités sont constatés par toutes les institutions, sans exception, qui ont travaillé sur le sujet ». Les règles classiques de l’argumentation sont ici respectées : le propos est généraliste, il sort d’un périmètre que l’on imaginerait religieux pour faire adhérer le plus grand nombre à ces propositions. Les travaux de Yann Raison du Cleuziou ont pourtant montré que La Manif pour tous a été un moment clé dans un certain réengagement des catholiques en politique, en particulier au sein des 2 % des catholiques qu’il qualifie d’« observants », c’est-à-dire ceux qui sont très pratiquants et attachent de l’importance au dogme.

Soulignons néanmoins que les catholiques sont loin d’être unanimes à s’opposer à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules : le décalage entre dogme, pastorale et fidèles est à souligner. Parmi les catholiques également, certains, au moment des débats sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, ont déploré cette « rhétorique de la peur ».

La Médiatisation de Ces Récits

Par quels moyens et sous quelles formes s’élabore ce récit ? Dans les discours certes, dans les prises de position au travers de différents médias, mais aussi, en 2018, par une forte participation aux États généraux de la bioéthique que les représentants de l’institution catholique ont appelé de leurs vœux. Citons aussi les interventions publiques dans le cadre d’auditions, au CCNE ou à l’Assemblée nationale. Le 3 janvier 2018, le quotidien La Croix consacre un dossier à la bioéthique. La parole est donnée à des représentants de la religion catholique. L’évêque du Havre, Jean-Luc Brunin, considère que « les évêques qui ont été désignés par la Conférence participeront au débat et au dialogue avec d’autres, experts ou élus : ils souligneront que ce que l’Église défend sur ces questions est raisonnable, pertinent pour le devenir de notre humanité ». Dans ce même numéro s’exprime Bruno Saintôt, jésuite, responsable du département « Éthique » biomédicale du Centre Sèvres-Facultés jésuites de Paris. Selon lui, « les consensus éthiques partiellement issus du christianisme sont fragilisés voire rompus : valeur du corps et de l’unité de la personne, marchandisation du corps et des personnes […], rapport sexualité-procréation, interdit principiel de recherche sur l’embryon […], centralité du soin du plus faible et du bien de l’enfant ». Il ajoute : « Si nous voulons encore une société hospitalière et solidaire, il faudra nous redire quelle valeur nous accordons à chaque être humain, de son commencement à sa fin […] ? » Le point de vue religieux s’exprime ici sous la forme d’une expertise en matière de règles éthiques.

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Avant la tenue des États généraux de la bioéthique, au lendemain de l’avis 126 du CCNE favorable à l’ouverture de la PMA (CCNE, 2017), la Conférence des évêques de France (CEF) s’inquiète de ce que cette décision n’entraîne une évolution similaire sur la gestation pour autrui (GPA). Cette dernière question s’invite d’emblée dans les débats, alors qu’elle ne figure pas dans l’agenda de la révision des lois de bioéthique et que le CCNE s’est exprimé pour le maintien de son interdiction (CCNE, 2018a). Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes et responsable du groupe de travail sur la bioéthique de la CEF adresse, le 17 janvier 2018, une lettre aux catholiques d’Ille-et-Vilaine qu’il conclut en ces termes : « Il est temps que nous réveillons nos consciences endormies […]. Chers amis, trouvez les moyens qui vous conviennent pour dire que chaque vie humaine est un trésor sans prix ! » S’il s’adresse ici aux catholiques, c’est pour les exhorter à se mobiliser dans cette période de révision des lois de bioéthique, et atteindre par cette mobilisation, des cercles situés au-delà de ceux de ces pratiquants.

Du côté de l’institution, dès mars 2017, en amont des États généraux, un groupe de travail a été créé au sein de la Conférence des évêques pour proposer des outils aux catholiques, notamment des fiches « bioéthiques » reprises dans ce livret, les 3 et 7 février 2018. L’Église catholique de Paris publie quant à elle, sur son site, un livret « Bioéthique. Comprendre les enjeux de la révision des lois de bioéthique », surmonté d’une citation de Michel Aupetit, archevêque de Paris et médecin : « Édifier un monde meilleur qui ne soit pas “le meilleur des mondes” ». La référence au célèbre roman dystopique Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley écrit en 1931 inscrit délibérément le propos dans le registre de l’anxiété. L’introduction affirme : « Pour préparer la révision programmée des lois de bioéthique, le gouvernement a lancé une consultation large des Français sous la forme d’« États généraux ». […] Le progressisme affirmé par certains n’est qu’une adaptation aux désirs individuels qu’il faudrait servir avec plus ou moins de complaisance, les avancées techniques servant d’alibi. »

La fiche consacrée à l’Assistance médicale à la procréation explique : « Ouvrir la PMA aux femmes seules ou aux couples de femmes, c’est instituer un “droit à l’enfant” au détriment des droits de l’enfant. C’est priver un enfant de père. C’est encourager la marchandisation des spermatozoïdes. C’est encourager, à terme, l’autorisation de la GPA ». L’Église s’inquiète d’un possible eugénisme : « En levant le verrou thérapeutique et en rendant la PMA accessible à tous, y compris aux couples hétérosexuels fertiles qui pourraient décider d’y avoir recours pour choisir telle ou telle caractéristique pour leur enfant, on ouvrirait un grand marché de la procréation et de la sélection des individus et donc on organiserait un eugénisme légal ». Là encore, l’Église se prévaut d’une expertise éthique portée par une rhétorique de l’anxiété.

Il faut penser également ces récits dans le contexte d’une inquiétude des papes pour le devenir de l’Homme, à laquelle répond l’élaboration, en 1991, du concept d’« écologie humaine » avec Jean-Paul II, autour de la défense des valeurs familiales. Le magistère romain cherche à montrer que ses prescriptions en matière familiale ne se fondent pas sur la foi mais sur une juste compréhension des mécanismes de la nature. Ces récits de l’anxiété intègrent cette notion et visent à faire prendre conscience à nos contemporains des dangers qui les menacent. Dès 2011, Pierre d’Ornellas l’évoque dans une tribune publiée dans Le Monde, et Tugdual Derville, dans le carnet du participant à l’Université de la vie 2019, organisée par l’Alliance Vita pour ses adhérents, se réfère également à « l’écologie humaine ».

États Généraux de la Bioéthique : Une Forte Mobilisation des Opposants à l'Ouverture de la PMA

Les observations menées à l’occasion de rencontres organisées lors des États généraux de la bioéthique mettent en évidence cette même rhétorique. Ainsi, le focus groupe organisé à Lille le 26 mars 2018 relaie ces préoccupations. Les représentants catholiques, s’ils discernent les mérites de la science, considèrent qu’il faut faire attention à l’hubris (la démesure) qui produit une déstabilisation de l’éthique. Ils posent une série de questions : est-on dans le champ de la médecine ou dans le champ de l’augmentation de l’humain ? L’extension de la PMA conduit-elle à l’absence de père et ne prive-t-on pas alors l’enfant de la paternité biologique ? Ne risque-t-on pas de confondre désir et besoin ? On en appelle à des principes éthiques universels et intangibles. C’est bien dans une « croisade morale » que s’engagent ces opposants à l’ouverture de la PMA, se considérant ici comme des « vigies », luttant pour le « bien commun » et organisant leur discours autour de récits alarmistes et anxiogènes.

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Signalons que cette mobilisation s’est traduite en particulier par un fort investissement des opposants dans les réunions de débat public sans que ne soit jamais mise en avant une appartenance à la religion catholique. Leur présence physique, leur prise de parole et les questions que ces adversaires posent sont un des éléments clés de leur répertoire d’action. Si cette mobilisation, d’ordre politique, est ici évoquée, c’est parce qu’elle vient en appui de ces discours catholiques, enracinant le propos dans une rhétorique de l’anxiété. Leurs associations, telles que La Manif pour tous ou Alliance Vita, ont relayé l’information : leurs sites Internet donnaient le calendrier des manifestations et les liens éventuels pour s’inscrire.

Auditions Parlementaires et Positions des Cultes

Lors des auditions parlementaires sur la révision des lois de bioéthique, les représentants des différents cultes ont exprimé leurs positions. Agnès Firmin Le Bodo a souligné que le projet de loi relatif à la bioéthique amène à se pencher sur de très nombreuses thématiques, telles que la recherche sur l’embryon, la médecine génomique, l’extension de l’assistance médicale à la procréation, ou l’intelligence artificielle en santé.

Le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, a insisté sur l'importance d'entendre toutes les parties prenantes et a souligné que le principe du désir individuel vient percuter la volonté commune. Il a illustré son propos par une histoire talmudique sur un passager faisant un trou dans un bateau, soulignant la tension éthique entre le désir individuel et l'aspiration d'une société. Il a également mis en garde contre une loi révisable en permanence, qui perd sa vocation d'horizon pour une société.

Pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, a réitéré le souhait que les religions soient entendues et a rappelé que les protestants acceptent d’interpeller les pouvoirs publics et de s’interpeller réciproquement. Il a souligné que les possibilités ouvertes par la médecine reproductive posent de redoutables questions, des problèmes moraux. Il a exprimé des questions et des réticences à propos de l’extension de l’assistance médicale à la procréation pour les femmes en couple ou les femmes seules. Il a rappelé qu’au départ, la médecine reproductive était une médecine réparatrice d’une infécondité biologique et a posé la question de savoir vers quelle compréhension et quel développement de la médecine reproductive nous nous acheminons.

Mgr Pierre d’Ornellas, responsable du groupe de travail sur la bioéthique de la Conférence des évêques de France, a proposé de promouvoir les études sur l’infertilité afin de mieux y remédier et de ne pas banaliser l’AMP avec donneur. Il a également insisté sur la nécessité d'interdire l’introduction de cellules humaines dans un corps animal et a mis en avant la précarité des femmes mères seules. Il a souligné qu'il faut privilégier le plus faible quand il y a un dilemme moral entre une demande de femmes qui veulent un enfant en se passant de conjoint et le respect de la dignité de l’enfant qui a le droit d’avoir un père et une mère.

Opinion des Protestants et Enjeux Éthiques

Une enquête menée auprès des protestants révèle qu'une faible majorité s'oppose à l'extension de la PMA aux couples de femmes et à l'autorisation de la GPA. Les femmes protestantes s'avèrent majoritairement plus libérales que les hommes sur ces questions. Le Pr Sicard relève un divorce entre hommes et femmes sur une mutation de la sexualité et souligne le danger de fonder ses positions éthiques sur du ressenti. Il met en garde contre la remise en cause de l'anonymat des donneurs et la discrimination potentielle des femmes seules ou homosexuelles.

Mobilisation Contre la PMA Sans Père et la GPA

Des associations telles que les Associations Familiales Catholiques (AFC) se sont mobilisées contre la PMA sans père et la GPA, s'insurgeant contre un monde où le vivant et l'humain deviennent des enjeux technologiques et marchands. Elles affirment qu'un enfant aura toujours besoin d'un père et qu'un enfant n'est pas un droit mais un don.

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