La bioéthique offre un terrain fertile pour comparer les traditions juive et chrétienne sur des questions cruciales pour notre société. Cet article explore ce sujet en s'appuyant sur les propositions d'Henri Atlan dans son œuvre "Les Étincelles de hasard", publiée en deux tomes (1999 et 2003). Bien qu'Atlan se réfère constamment au Talmud et à la Kabbale, il se positionne comme un biologiste athée, offrant une perspective laïque sur ces questions.
Atlan : Une approche tripartite
Atlan juxtapose trois méthodes d'analyse : scientifique, juridique et éthique. Son postulat, qu'on pourrait qualifier de "spinoziste", est que ces méthodes peuvent aboutir à des résultats cohérents car elles concernent le même réel, bien que sous différents angles. On peut comparer cela aux calculs mathématiques nécessaires pour lancer une fusée vers Saturne. La réussite de la mission prouve que l'ordre de réalité matériel est congruent avec l'ordre des calculs. De même, le monde est formé d'une substance unique avec plusieurs modes d'expression.
Le statut de l'embryon : Une question cruciale
L'évolution des technologies biomédicales soulève la question du rapport entre l'embryon et la personne humaine, avec des enjeux majeurs comme l'avortement et l'utilisation des embryons à des fins de recherche ou de thérapie. La question technique fondamentale est : à partir de quand l'embryon est-il une personne ? Les réponses varient considérablement, allant de ceux qui estiment que la personne existe avant la conception à ceux qui pensent qu'elle n'apparaît qu'à la naissance.
Atlan propose une règle précise : l'embryon devient humain lorsque sa forme, notamment son visage, est reconnaissable comme humaine. Cette règle se justifie par les trois méthodes : scientifique, juridique et éthique.
Justification scientifique
- Il n'y a pas de différence fondamentale entre une cellule humaine et une cellule animale, ce qui permet de créer des chimères.
- Il y a une continuité entre le vivant et le non-vivant, les composants de base étant les mêmes (molécules, atomes).
- La distinction entre la pensée et la matière est de plus en plus floue.
En l'absence de discontinuité incontestable, il est impossible de définir un seuil précis pour le passage du statut non humain au statut humain sur des bases purement scientifiques. L'existence d'un tel seuil dépend de convictions a priori, idéologiques ou religieuses.
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La démarche descriptive de la science
La science peut néanmoins décrire le développement embryonnaire : la cellule fécondée est d'abord "totipotente", ne s'implantant solidement que 14 jours après la fécondation, période pendant laquelle on peut parler de "pré-embryon". Après la nidation, la différenciation des premiers neurones (entre deux et trois semaines) pourrait être un autre critère. Plus tard, le seuil de viabilité de l'embryon est un autre jalon. Cependant, aucun de ces déterminismes ne permet de définir la notion de personne.
Raisonnement par les conséquences
Le scientifique peut aussi analyser les conséquences de différents choix bioéthiques. Par exemple, interdire l'avortement entraînerait-il plus ou moins de dégâts physiques et/ou psychiques dans les vies des femmes et des enfants ? Renoncer à l'utilisation des cellules-souches compromettrait-il le développement d'alternatives thérapeutiques ? Ce raisonnement par les conséquences restaure la notion de responsabilité.
Dans cette perspective, le statut de l'embryon dépend plus de son devenir que de sa nature. Si les conditions de son développement ne sont pas réunies, cela prouve qu'il ne s'agit pas d'un fœtus en devenir. Cette approche pragmatique abandonne les définitions essentialistes et admet que la personne est une réalité juridique, tenant compte de considérations psychologiques, économiques et sociales.
Un bébé reconnaît un visage humain dès sa naissance, et un cadavre est respecté tant qu'il conserve un aspect humain. Il y a donc un seuil entre l'amas de cellules (pré-embryon) et l'embryon, défini par un critère visuel accessible à tous. Ce critère est juridique : la barrière entre les espèces est juridique et non biologique. La décision, fondée sur notre sensibilité et notre perception immédiate, prend en compte des critères immédiatement évaluables.
La position juive traditionnelle
Atlan s'appuie sur Maïmonide, qui fixe le seuil de protection de l'embryon à 41 jours, basé sur la notion de forme humaine. Avant 41 jours, la perte de l'embryon n'est pas considérée comme un avortement. Maïmonide précise que pour qu'un embryon soit considéré comme humain, ses yeux doivent être rapprochés et situés sur la face et non sur les côtés.
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Il n'y a pas en hébreu de mot traduisant le "persona" latin, car le lexique hébraïque ne présuppose pas une barrière étanche entre la personne et la chose. Le critère de 41 jours est en partie expérimental, car Maïmonide, en tant que médecin, avait probablement une connaissance directe de la forme de l'embryon. Ce raisonnement prend appui sur le terme biblique "tselem" (forme du corps humain) dans le verset de la Genèse (1.27) : "Elohim a créé l'homme à son image (betsalmo), à l'image d'Elohim (betselem Elohim) il l'a créé, mâle et femelle".
Interprétations du "Tselem"
Rachi interprète "notre image et notre ressemblance" comme la "capacité de penser et de comprendre". Cependant, le "tselem" désigne généralement la "forme humaine". Les cabalistes le considèrent comme le corps humain lui-même, justifiant la règle empirique selon laquelle l'être humain se reconnaît d'abord à la forme de son corps et de son visage, et non à sa capacité de langage, de conscience ou de pensée.
Autres sources juives
D'autres sources juives soutiennent une position différente de celle de Maïmonide, s'appuyant sur des arguments plus anciens du Talmud. Ces sources sont majoritaires, ce qui montre qu'Atlan ne retient du Talmud que ce qui conforte sa position.
Absence d'essentialisme
Les décisionnaires juifs ne se basent pas sur des principes généraux protégeant l'embryon en raison de sa nature ou de son essence (conscience morale, intentionnalité, etc.). L'idée que le vivant ou l'humain serait "sacré" ne correspond pas à la tradition juive, qui est plus empirique. Tout dépend des cas et des circonstances. L'avortement n'est pas condamné en tant que tel, mais limité selon des critères variables.
Pas de "droit" à l'avortement
La tradition talmudique ne reconnaît pas un "droit" à l'avortement ou à la libre disposition de son corps par la femme. L'avortement de convenance est condamné, mais sur la base d'une citation biblique (Ex 21, 22-25), c'est une condamnation de principe et non pénale. L'avortement n'est pas considéré comme un crime. Le raisonnement d'Atlan converge avec celui des rabbins : l'avortement est jugé en fonction de ses conséquences, et non de sa nature.
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Traitement des préjudices
Le Talmud privilégie le traitement des préjudices et leur réparation, se concentrant moins sur la morale que sur le droit. Face à un problème d'avortement, il se demande qui subira un préjudice et lequel. Atlan, avec son éthique déterministe, adopte une démarche similaire.
La vie de la mère avant tout
Avant 40 jours, aucun décisionnaire ne considère l'embryon comme une personne. La position de Maïmonide est minoritaire. Le critère principal est la protection de la vie de la mère, qui a la priorité sur la vie de l'enfant. La tradition juive accorde à la vie de la mère une priorité sur la vie de l'enfant (Traité Ohalim, chapitre 7, michna 6). Si une femme enceinte est condamnée à mort, on n'attend pas qu'elle accouche pour exécuter la sentence, à moins que le travail ait déjà commencé. Le fœtus n'est considéré comme un être indépendant que si le travail a commencé. Si une grossesse induit ou aggrave une maladie, l'avortement est admis.
Le fœtus : un membre de la mère
Les rabbins concluent que l'embryon ne devient une personne qu'à la naissance. Rachi dit : "Tant qu'il n'est pas sorti à l'air libre, ce n'est pas une personne (nefech) et il est donné à être tué pour sauver sa mère". Jusqu'à la naissance, le fœtus est considéré comme un membre de la mère, "la jambe de la mère". Même Maïmonide est d'accord avec la priorité de la vie de la mère, mais il ne la met pas en jeu de la même façon. Étant donné que l'embryon, pour lui, est une personne, on a le droit de le tuer s'il menace une autre vie (légitime défense).
Exode 21, 22-25
Le verset Exode 21, 22-25 ("Si des hommes se querellent, et qu’ils heurtent une femme enceinte, et la fasse accoucher, sans autre accident, ils seront punis d’une amende imposée par le mari de la femme, et qu’ils paieront devant les juges") sert de base à la réflexion juive sur l’avortement. Les rabbins constatent que « l’accident » serait la mort de la femme. L’amende prévue est un dédommagement financier aux parents du fait de la fausse couche provoquée par les coups. Le verset ne prévoit pas de punition pénale pour assassinat dans le seul cas d'une fausse couche. Le rapport du judaïsme à la grossesse est donc graduel : plus le développement du fœtus est avancé, plus il compte. Cela autorise l’avortement dans certains cas et pour des raisons sérieuses.
Contraception : Perspectives juives et chrétiennes
La contraception était généralement condamnée dans le judaïsme et le christianisme des premiers siècles, en tant qu’atteinte à la Loi divine, qui fait un devoir à l’homme de procréer. Il existait aussi une autre forme de condamnation, liée à l’interdiction de verser le sang.
Onanisme et procréation
Dans l’ancien judaïsme, l’onanisme (l’éjaculation hors du sein de la femme) n’est condamné que dans la mesure où il va à l’encontre de la Loi, qui enjoint à l’homme de procréer. Le crime d’Onân semble gravissime, puisque Dieu le punit de mort. Cependant, certains Sages assimilaient le refus de faire des enfants à un homicide, mais la plupart bornaient l’obligation en bien des circonstances. Ainsi, le recours à toute forme de contraception était-il conseillé quand il y avait menace sur l’identité même du peuple juif, ou quand la vie ou l’intérêt vital d’un premier enfant était menacé.
La position des Pères de l'Église
Épiphane et Augustin condamnent l’onanisme en tant qu’il est une acceptation de la jouissance dans la relation sexuelle sans la contrepartie voulue par Dieu, qui est la procréation. La jouissance sexuelle doit avoir une contrepartie, la procréation, puisque Dieu a établi la sexualité dans le seul but d’assurer la pérennité des espèces animales sur la terre.
Castration et contraception
Les Romains pratiquaient la castration par ligature comme moyen de contraception. La castration, que réprimait la Loi romaine, fut aussi réprouvée par l’Église, même si, dans les tout premiers siècles du christianisme, des fidèles se sont eux-mêmes castrés pour manifester la pureté des mœurs chrétiennes ou pour mettre en pratique une parole du Seigneur invitant à la continence.
Accommodements et contradictions
Dans la tradition rabbinique, on trouve des accommodements avec la Loi divine au nom d’autres règles religieuses (identité d’Israël, protection de la personne humaine). Dans la tradition patristique, de tels accommodements sont rares. Le retrait ou l’usage de moyens contraceptifs sont généralement condamnés. Augustin condamne aussi bien l’abstinence périodique que l’emploi de drogues stérilisantes ou abortives.
Moralité et anthropologie
Les Pères ont obéi à des considérations d’ordre moral : dans les premières polémiques contre le paganisme, les chrétiens ont mis en contraste les mœurs chrétiennes et celles des païens. Ils imposaient la continence en dehors du mariage et préconisaient la chasteté au sein du mariage, en limitant les relations sexuelles à la nécessité de procréer.
La réflexion anthropologique a aussi joué un rôle : pratiquer toute forme de contraception, c’est non seulement empêcher un être de venir au monde, mais c’est aussi détruire ou supprimer une semence porteuse de vie, donc animée. Il importait donc de déterminer quand on pouvait parler de quelque chose d’animé, d’un être humain en devenir. Car, pour qu’il y eût un être humain, encore fallait-il qu’il y eût une âme humaine.
La constitutionnalisation de l'IVG : Une perspective biblique
Du point de vue chrétien, l'avortement est contraire à la volonté de Dieu. La grossesse est le résultat de la volonté divine, et non d'un acte purement humain.
Dieu, créateur de la vie
Dieu est le Créateur de la vie et conçoit minutieusement chaque vie humaine selon sa bonne volonté. Une grossesse est un miracle divin, un don de Dieu, une grâce mystérieuse. Un avortement est un affront envers Dieu, un refus de recevoir une grâce divine imméritée.
Le caractère sacré de la vie humaine
La vie humaine revêt un caractère sacré dans les Écritures. L'homme est créé à l'image de Dieu, avec des capacités singulières, un corps physique et des responsabilités claires. Un embryon est un être humain en devenir, vivant et porteur de l'image de Dieu.
Exode 21 et Luc 1
Les passages d'Exode 21 et de Luc 1 soulignent l'importance de la vie humaine en cours de développement. Une femme enceinte est vulnérable et l'enfant qu'elle porte est digne de la protection maximale prévue dans la loi de Dieu. Le Saint-Esprit agit à travers un fœtus.
Réconciliation et pardon
Si une personne a commis un avortement, elle peut se repentir et revenir à Dieu pour une pleine réconciliation. Dieu est lent à la colère et riche en bonté, et il est fidèle et juste pour pardonner et purifier de toute iniquité.
L'âme et le corps : Une perspective patristique
Les Pères ont abordé la question de l'embryon en fonction de leur anthropologie. Le regard biblique sur l'embryon est positif : il est un vivant, capable de vie spirituelle. Jérémie se savait « connu et consacré dès le sein de sa mère », et les cousins Jean-Baptiste et Jésus tressaillaient de joie à la rencontre des leurs. L'âme et le corps ne forment qu'« une seule figure » dès le début. Les Pères posent le fœtus comme sujet de droit.
