La prééclampsie, une complication redoutée mais trop méconnue de la grossesse, affecte environ 3 à 4 % des femmes enceintes. Elle se manifeste souvent sans prévenir, au cours du deuxième ou du troisième trimestre, et peut avoir des conséquences sérieuses si elle n’est pas rapidement détectée. Cet article offre un aperçu complet de cette pathologie, abordant ses manifestations, les facteurs de risque, et les modalités de prise en charge.

Qu'est-ce que la Prééclampsie ?

La prééclampsie est une maladie spécifique à la grossesse qui associe une hypertension artérielle (supérieure à 14/9) à une présence anormale de protéines dans les urines, appelée protéinurie. Elle survient le plus souvent après 20 semaines d’aménorrhée, parfois même en post-partum, et résulte d’un dysfonctionnement du placenta.

Dans un contexte normal, le placenta assure les échanges entre la mère et le fœtus (oxygène, nutriments, hormones). Mais dans le cas de la prééclampsie, ses vaisseaux sanguins se développent de manière anormale. Cette mauvaise vascularisation perturbe la circulation sanguine et peut entraîner une libération de substances toxiques dans le sang maternel.

Une Maladie aux Causes Multiples

Il n’existe pas une cause unique, mais plusieurs facteurs qui peuvent contribuer à l’apparition de cette mauvaise vascularisation placentaire :

  • Des anomalies dans le dialogue immunitaire entre la mère et le fœtus ;
  • Un dysfonctionnement de certains gènes impliqués dans la formation des vaisseaux (le placenta est en partie d’origine fœtale) ;
  • Une mauvaise tolérance du corps maternel au placenta, considéré comme "étranger".

La recherche avance : des pistes génétiques, hormonales et immunologiques sont actuellement à l’étude pour mieux comprendre pourquoi certaines femmes développent cette pathologie, et d'autres non.

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Facteurs de Risque de la Prééclampsie

La prééclampsie peut toucher n’importe quelle femme enceinte, même sans antécédent médical. Cependant, certaines femmes présentent un risque accru :

  • Être enceinte avant ou après 40 ans ;
  • Obésité avec un IMC supérieur à 30 ;
  • Antécédent personnel de pré-éclampsie (qui multiplie le risque par 7) ;
  • Présence d’une HTA chronique, maladie rénale chronique, diabète, maladie cardiovasculaire, maladie auto-immune (sclérose en plaques) ;
  • Syndrome des ovaires polykystiques ;
  • Thromboses artérielles et/ou veineuses ;
  • Antécédents familiaux de pré-éclampsie (chez la mère, une grand-mère…) ;
  • Grossesse multiple ;
  • Changement de partenaire sexuel ou une insuffisance à l’exposition du sperme de son partenaire (port prolongé du préservatif) ;
  • Première grossesse (nulliparité).

Chez les femmes considérées comme à risque, un examen biologique peut être réalisé à partir de la 20e semaine de grossesse. Il s’agit du dosage de deux biomarqueurs : SFLT1, un récepteur soluble du facteur de croissance vasculaire VEGF, et PGF (Placenta Growth Factor), un facteur de croissance placentaire. Lorsque le rapport SFLT1/PGF est faible (inférieur à 38), le risque de survenue d’une pré-éclampsie peut être exclu avec une grande certitude (très bonne valeur prédictive négative du test). À l’inverse, un rapport SFLT1/PGF élevé (supérieur à 38) ne signifie pas que la patiente développera forcément le syndrome : autrement dit, la valeur prédictive positive du test est médiocre.

Symptômes de la Prééclampsie

La prééclampsie peut évoluer de manière silencieuse, surtout dans les premières semaines. C’est pourquoi les consultations de suivi de grossesse, avec prise de tension et analyse d’urines, sont si importantes. Cependant, certains signes peuvent alerter :

  • Une hypertension artérielle : la tension est considérée comme trop élevée lorsqu’elle dépasse ou qu’elle est égale 140/90 mmHg. C’est souvent le premier signe détecté lors d’un rendez-vous médical, sans que la patiente ressente forcément de gêne. L’hypertension artérielle est traditionnellement définie comme une pression artérielle supérieure ou égale à 140/90 mmHg sur deux prises séparées d’un intervalle de temps. Il serait préférable que vous connaissiez votre tension artérielle avant la grossesse. Demandez « Quelle est ma tension artérielle ? » lors de chaque visite prénatale avec le médecin qui vous suit.
  • Une présence de protéines dans les urines (protéinurie) : les reins, perturbés par la maladie, laissent passer des protéines qui sont normalement filtrées. Cela ne provoque pas de douleur, mais se détecte par un test urinaire simple qui est pratiqué chaque mois là aussi. La protéinurie est un autre symptôme de la pré-éclampsie. Elle indique que les protéines, normalement confinées dans le sang par le rôle filtrant de votre rein, se retrouvent dans vos urines.
  • Des œdèmes importants : il est normal d’avoir les jambes un peu gonflées en fin de grossesse, mais si les chevilles, les mains ou le visage se mettent à enfler brutalement, cela peut être un signe de prééclampsie. Il est normal de présenter des œdèmes pendant la grossesse, en particulier au niveau des pieds et chevilles, et surtout en fin de grossesse et en période de grosse chaleur. Mais si des œdèmes apparaissent au niveau de votre visage, autour de vos yeux ou sur vos mains, il faut y accorder une attention particulière. Si vous observez que votre visage, vos yeux (paupières) ou vos poignets sont gonflés, parlez-en rapidement à votre médecin. Votre entourage peut être plus à même de vous en faire la remarque, écoutez-les. Si le gonflement de vos mains et de vos pieds devient important, vous pouvez observer en appuyant avec votre doigt que l’empreinte reste pendant quelques secondes ou une décoloration de vos jambes.
  • Des maux de tête persistants : des céphalées intenses, inhabituelles et qui ne passent pas avec du paracétamol peuvent être le signe que la pression artérielle est trop élevée.
  • Des troubles de la vision : voir flou, percevoir des taches noires, des éclairs lumineux ou avoir une sensibilité accrue à la lumière sont des signes neurologiques à prendre au sérieux. Si vous ressentez l’un de ces troubles de la vision, vous devez vous rendre directement aux urgences de votre maternité.
  • Des douleurs sous les côtes, côté droit : parfois ressenties comme une barre sous la poitrine, ces douleurs peuvent traduire une souffrance du foie liée à la prééclampsie. La douleur abdominale, ressentie typiquement comme une « barre », se situe généralement sous les côtes plutôt du côté droit (quadrant supérieur droit en terme médical). Cette douleur peut être confondue avec des brûlures d’estomac, des problèmes de vésicule biliaire, la grippe, ou une indigestion. La douleur à l’épaule est souvent appelée « douleur projetée » parce qu’elle irradie du foie sous les côtes droites. Elle peut vous faire penser à un pincement le long de la sangle du soutien-gorge ou sur votre cou. La douleur dans le bas du dos peut aussi indiquer un problème en lien avec le foie, surtout si elles s’accompagnent d’autres symptômes de la pré-éclampsie. Toutes ces douleurs peuvent être un signe d’un syndrome HELLP ou d’un problème hépatique (au foie).
  • Des nausées ou vomissements inexpliqués : s’ils apparaissent après le 2ᵉ trimestre, ils peuvent être dus à un dysfonctionnement des organes internes et non aux « nausées de grossesse » habituelles. Les vomissements ou les diarrhées sont préoccupants s’ils apparaissent soudainement et dans le troisième trimestre de la grossesse. En effet, les « nausées du matin » devraient disparaître après le premier trimestre.
  • Une baisse de la quantité d’urines : si vous urinez beaucoup moins que d’habitude ou que les urines sont très foncées, cela peut signaler un problème rénal.
  • Une prise de poids rapide et importante : au-delà de la prise de poids progressive normale pendant la grossesse, une augmentation de plusieurs kilos en quelques jours peut indiquer une rétention d’eau excessive. Une prise de poids de plus d’un kilogramme par semaine peut être un indicateur de pré-éclampsie, car cela peut signifier un problème de rétention d’eau.

Tous ces symptômes ne sont pas systématiques. Une femme peut avoir une prééclampsie sans gonflements visibles ni maux de tête. Mais en cas de doute, surtout au-delà de la 20ᵉ semaine de grossesse, il est toujours préférable de consulter. Pendant la grossesse, il est important d'écouter son instinct. Si quelque chose ne va pas, faites-vous confiance et parlez-en à votre médecin. N'ayez jamais peur d'appeler et de discuter de quelque chose d'inhabituel. Un bon professionnel de la santé ne sera jamais trop occupé pour répondre à vos préoccupations.

Diagnostic de la Prééclampsie

Le diagnostic de la prééclampsie repose sur deux éléments clés, faciles à surveiller lors du suivi de grossesse :

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  • La tension artérielle : une prééclampsie est suspectée si la tension artérielle est supérieure à 140/90 mmHg, et ce, après la 20ᵉ semaine d’aménorrhée. Il ne suffit pas d’un seul chiffre élevé : deux mesures espacées dans le temps sont généralement nécessaires pour confirmer une hypertension. Sachez prendre votre tension artérielle de temps en temps si vous devez le faire : la tension artérielle doit être mesurée au bras (éviter le poignet), en position assise ou semi-allongée, après au moins cinq minutes de repos. Le tensiomètre mesure deux paramètres, la pression artérielle systolique (chiffre le plus élevé) et la pression artérielle diastolique (chiffre le plus bas).

  • La protéinurie : il s’agit de la présence anormale de protéines dans les urines, qui indique que les reins sont affectés. Elle peut être détectée :

    • soit avec une bandelette urinaire en consultation ou en pharmacie ;
    • soit avec une analyse d’urines de 24 h en laboratoire pour quantifier plus précisément la protéinurie.

Quand ces deux signes sont présents (hypertension + protéinurie), le diagnostic de prééclampsie peut être posé.

Examens Complémentaires

D’autres examens peuvent compléter le bilan pour évaluer l’état de santé de la mère et de l’enfant :

  • analyses sanguines (fonction hépatique, rénale, plaquettes) ;
  • échographie pour surveiller la croissance fœtale ;
  • monitoring pour vérifier l’activité cardiaque du bébé.

Complications Possibles de la Prééclampsie

Si elle n’est pas surveillée ou traitée, la prééclampsie peut entraîner des complications graves :

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Pour la Mère :

  • L’éclampsie : c’est la forme la plus sévère, avec des crises de convulsions. C’est une urgence vitale. La crise d’éclampsie se déroule en quatre phases. Tout d’abord, la patiente roule des yeux tandis que les muscles de son visage et de ses mains se contractent légèrement. Ensuite, pendant environ trente secondes, ses muscles deviennent rigides : la patiente cesse de respirer et peut se mordre la langue en serrant les dents. Au terme de cette phase, la contraction cesse mais de violents spasmes musculaires se déclenchent : ce sont les convulsions, qui durent environ deux minutes.
  • Le syndrome HELLP : il associe des troubles du foie, une baisse des plaquettes (risque d’hémorragie) et une destruction des globules rouges.
  • Une hémorragie cérébrale : liée à une hypertension très élevée et mal contrôlée.
  • Un œdème pulmonaire : accumulation de liquide dans les poumons, provoquant un essoufflement brutal.
  • Une insuffisance rénale aiguë.

Pour le Bébé :

  • Un retard de croissance intra-utérin : à cause du placenta qui ne fonctionne pas correctement. La toxémie gravidique perturbe les échanges entre la maman et le fœtus : l’apport en nutriments et en oxygène est diminué. Cette situation peut conduire à un retard de croissance (hypotrophie) et à une souffrance du bébé.
  • Une naissance prématurée : parfois très précoce si l’état de la mère ou du bébé se dégrade.
  • Une souffrance fœtale aiguë : en cas de décollement du placenta ou de chute brutale de l’oxygène. État qui se manifeste chaque fois que le fœtus est victime d'une insuffisance importante ou prolongée du fonctionnement du placenta, entraînant une réduction des échanges respiratoires et métaboliques. La souffrance fœtale aigüe, contemporaine de l'accouchement, peut compliquer une souffrance chronique. La souffrance fœtale chronique s'observe le plus souvent au cours d'une toxémie gravidique lorsqu'il y a implantation basse du placenta et en cas de malformation utérine ou de misère physiologique maternelle. Elle entraîne une hypotrophie fœtale qui peut être considérable et désastreuse lorsqu'il y a un retard de développement du système nerveux. Le nouveau-né possédant alors peu de réserves énergétiques, le risque d'hypoglycémie est important. La souffrance fœtale aigüe s'observe chaque fois que les échanges respiratoires et métaboliques ont été entravés, voire abolis, p. ex. au moment de la naissance. La cause peut être un hématome rétro-placentaire, un placenta prævia très hémorragique, un collapsus ou une hypoxie chez la mère, une procidence du cordon, des difficultés lors de l'extraction, une hypertonie utérine spontanée ou provoquée par les ocytociques : beaucoup d'enfants naissent alors en état de mort apparente. Pendant l'extraction, des signes peuvent annoncer une souffrance aigüe : ce sont, par ordre chronologique, une accélération de la fréquence cardiaque du fœtus, puis une bradycardie et enfin l'expulsion de méconium dans le liquide amniotique. L'asphyxie provoque des mouvements respiratoires prématurés du fœtus qui inhale alors ce liquide : il en résulte un effet délétère sur ses alvéoles. Si le liquide est chargé de méconium la situation est plus grave car il y a inhalation de corps étrangers particulièrement visqueux et obstructifs.
  • Dans de rares cas : le décès du bébé in utero ou à la naissance.

Traitement de la Prééclampsie

Il n’existe pas de traitement qui « soigne » définitivement la prééclampsie pendant la grossesse. La seule solution pour arrêter la pré-éclampsie est d’accoucher pour retirer le placenta, source de la maladie. Le seul remède est l’accouchement, car le placenta doit être retiré pour que la maladie disparaisse. Les symptômes disparaissent généralement en quelques jours, mais une surveillance post-partum reste essentielle.

Si l’état de la maman le permet, un traitement de l’hypertension est mis en place, ainsi qu’une surveillance médicale, pour s’assurer qu’aucune complication n’apparaisse (convulsions, HELLP), et attendre un terme plus propice au bébé. Dans les formes graves, un traitement par sulfate de magnésium est proposé pour diminuer les risques de crises d’éclampsie. Avant 34 semaines d’aménorrhée, une cure de corticoïdes est proposée pour activer la maturation des poumons du bébé et diminuer les risques de complications en cas d‘accouchement. Lorsque la pré-éclampsie survient très précocement, avant 30 SA, le sulfate de magnésium permet aussi de diminuer la survenue de complications neurologiques qui peuvent survenir quelques jours après la naissance. Les bébés prématurés vont selon leur terme de naissance devoir être hospitalisés plus ou moins longtemps après la naissance et sont en moyenne plus petits que ceux nés à terme.

Conséquences à Long Terme de la Prééclampsie

La prééclampsie ne disparaît pas toujours complètement après l’accouchement. Certaines femmes développent ensuite une hypertension chronique, des problèmes cardiaques ou des troubles rénaux. Pour l’enfant, surtout en cas de prématurité, il peut exister un risque plus élevé de petit poids de naissance ou de retard de développement. Ces conséquences ne sont pas systématiques, mais elles rappellent l’importance d’un bon suivi médical après la naissance, pour la mère comme pour le bébé.

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