La période périnatale, englobant la grossesse jusqu'à un an après l'accouchement, représente une phase de profonde transformation et de vulnérabilité psychique pour les parents. Bien que souvent perçue comme une période de joie, elle peut révéler ou exacerber des troubles psychiatriques préexistants, affectant tant la mère que le père et, par conséquent, le développement du nourrisson. Il est donc crucial de reconnaître les signes de souffrance psychique durant cette période et de mettre en place un accompagnement adapté.
La Vulnérabilité Psychique en Période Périnatale
La grossesse et la naissance d'un enfant sont des événements majeurs, socialement valorisés comme des moments heureux. Cependant, ils constituent également des épreuves physiques et psychiques importantes pour les femmes. La période de la grossesse est marquée par des bouleversements somatiques, hormonaux, psychologiques, familiaux et sociaux qui nécessitent une adaptation constante. Ce processus d'adaptation, appelé maternalité, peut réactiver des traumatismes et des deuils passés, rendant la femme plus vulnérable.
Traditionnellement, la grossesse était considérée comme une période de répit pour les troubles psychiques. Toutefois, cette perception a évolué, et il est désormais reconnu que le risque de rechute peut persister ou même augmenter pendant cette période. Les consultations préconceptionnelles sont donc fortement recommandées pour les femmes souffrant de troubles psychiques et ayant un projet de grossesse. Ces consultations permettent d'évaluer la situation de la patiente, d'ajuster les traitements en cours et de préparer au mieux le projet de grossesse.
Manifestations de la Souffrance Psychique
La souffrance psychique en période périnatale peut se manifester de diverses manières, allant de troubles passagers à des pathologies plus sévères.
Baby Blues
Le baby blues est un état émotionnel transitoire qui touche environ 80 % des femmes ayant accouché. Il survient généralement entre le 2e et le 4e jour après l'accouchement et se caractérise par de la tristesse, de l'irritabilité, des pleurs fréquents, des troubles du sommeil et une grande fatigue. Bien que désagréable, le baby blues est considéré comme un processus adaptatif physiologique qui permet à la mère d'acquérir une sensibilité et une réactivité particulières à l'égard du nouveau-né, facilitant ainsi l'établissement du lien mère-enfant. Il est spontanément résolutif en quatre à dix jours.
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Dépression Post-Partum (DPP)
La dépression post-partum (DPP) est un trouble de l'humeur qui peut toucher jusqu'à 20 % des mères et 10 % des pères. Elle peut apparaître précocement, dans les 4 semaines suivant l'accouchement, ou plus tardivement, dans l'année qui suit la naissance. Les symptômes de la DPP sont similaires à ceux de la dépression classique, mais ils sont souvent exacerbés par le contexte de la maternité ou de la paternité. Ils comprennent :
- Pleurs quotidiens et tristesse persistante
- Sentiment d'épuisement intense
- Anxiété et irritabilité
- Perte d'estime de soi et sentiment d'incapacité à s'occuper de l'enfant
- Difficultés d'endormissement
- Perte d'appétit ou, au contraire, compulsion alimentaire
- Perte de plaisir à prodiguer les soins au bébé
- Idées noires ou pensées suicidaires
La DPP peut avoir des conséquences néfastes sur la relation mère-enfant, le développement du nourrisson et le bien-être de toute la famille. Il est donc essentiel de la diagnostiquer et de la traiter rapidement.
Psychose Post-Partum
La psychose post-partum est une affection psychiatrique rare mais grave qui touche 1 à 2 femmes ayant accouché sur 1000. Elle débute souvent dans les deux premières semaines post-partum et se manifeste par des idées délirantes, une désorganisation du discours, une agitation, parfois des épisodes dépressifs ou maniaques. La psychose post-partum nécessite une hospitalisation et un traitement psychiatrique en urgence.
Troubles Anxieux
Les symptômes anxieux peuvent être isolés ou associés à d'autres entités cliniques du post-partum. Ils peuvent aussi être l'expression de troubles anxieux préexistants. Les phobies d’impulsion au cours du post-partum sont des angoisses de passage à l’acte à l’égard du nourrisson qui peuvent aller jusqu’à la phobie d’infanticide. Les symptômes ne présentent pas de spécificité si ce n’est leur contexte d’apparition.
État de Stress Post-Traumatique
L’accouchement est un événement fondateur dans la vie d’un parent avec son enfant. Le vécu de vulnérabilité, de perte de contrôle ou la perception par la femme de complications obstétricales avec un sentiment de mort imminente pour elle-même ou son enfant peuvent induire des symptômes de trouble de stress aigu, voire des troubles de stress post-traumatique. L’état de stress post-traumatique a des effets négatifs directs sur le système de valeurs de la femme (altération du sentiment de sécurité, d’humanité, de contrôle sur les actions entreprises, d’estime de soi).
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Troubles liés à la Consommation de Substances
La survenue d’une grossesse chez une personne avec un trouble lié à l’usage de l’alcool ou de substances est à haut risque. Tous les types de produits utilisés franchissent la barrière hématoplacentaire, avec un risque de toxicité pour l’embryon puis le fœtus. La consommation est souvent difficile à évaluer car fréquemment minorée par les personnes. Outre le produit, d’autres éléments représentent des facteurs de gravité lors d’une grossesse : survenue accidentelle, découverte tardive, consultations obstétricales absentes ou irrégulières. Il faut rechercher des antécédents de grossesses compliquées, des infections associées (VHB, VHC, VIH). Les conditions de vie sont souvent précaires, conjuguant isolement et marginalisation. La consommation de toxiques est cause de certaines complications obstétricales : avortement spontané et accouchement prématuré, retard de croissance intra-utérin, mort périnatale.
Deuil Périnatal
Les interruptions volontaires ou médicales de grossesse, une mort fœtale in utero au cours de la grossesse sont des événements qui peuvent prendre un caractère traumatique. Leur impact dépend de l’histoire maternelle. Il peut s’agir d’une dépression réactionnelle, souvent méconnue. Le sentiment de culpabilité maternelle est alors massif. Il favorise le risque de survenue d’une dépression lors d’une autre grossesse et retentit sur la façon dont est investi l’enfant à venir.
Facteurs de Risque
Certains facteurs peuvent prédisposer à un trouble psychique pendant la grossesse et le post-partum. Il s'agit de facteurs favorisants et de situations de vulnérabilité qui ne sont pas des facteurs de causalité directe. Parmi ces facteurs, on peut citer :
- Antécédents de troubles psychiatriques personnels ou familiaux
- Événements de vie stressants (deuil, séparation, difficultés financières, etc.)
- Isolement social
- Grossesse non désirée ou compliquée
- Accouchement difficile ou traumatisant
- Complications médicales pendant la grossesse ou le post-partum
- Difficultés relationnelles avec le partenaire ou la famille
- Précarité socio-économique
- Addictions
Importance du Dépistage et du Repérage Précoce
Le repérage précoce des troubles psychiques pendant la grossesse et après l'accouchement est essentiel pour prévenir les complications et améliorer le pronostic. Tout professionnel en contact avec une femme enceinte ou en post-partum doit être attentif à sa santé psychique, quelle que soit sa spécialité.
Le dépistage peut être renforcé par des outils standardisés validés, tels que :
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- L'Échelle d'Édimbourg (EPDS) : questionnaire simple et rapide qui permet d'évaluer le risque de dépression post-partum.
- Le GAD-7 (Generalized Anxiety Disorder Scale) : permet d'évaluer l'intensité de l'anxiété généralisée.
L'observation des interactions précoces entre le parent et le bébé est également importante, car elle permet de repérer d'éventuelles difficultés relationnelles et d'identifier une souffrance psychique sous-jacente chez le parent.
Accompagnement et Prise en Charge
La prise en charge de la souffrance psychique en période périnatale doit être globale et individualisée. Elle peut comprendre :
- Un soutien psychologique : entretiens individuels ou en couple, groupes de parole, thérapies cognitivo-comportementales, etc.
- Un traitement médicamenteux : antidépresseurs, anxiolytiques, antipsychotiques (en tenant compte des risques et des bénéfices pour la mère et l'enfant).
- Une prise en charge sociale : aide à domicile, soutien financier, accompagnement dans les démarches administratives, etc.
- Une prise en charge conjointe mère-enfant : psychothérapie mère-bébé, guidance parentale, etc.
Il est essentiel que la patiente, en accord avec son coparent, participe activement à la prise de décision concernant le traitement. La prise de décision concernant le traitement doit être un processus collaboratif.
Les Ressources Disponibles
De nombreuses ressources sont disponibles pour accompagner les parents en difficulté pendant la période périnatale :
- Le médecin généraliste, qui est souvent le premier interlocuteur pour les problèmes de santé.
- Les services de PMI (Protection Maternelle et Infantile), qui accompagnent les mamans avant, pendant et après la naissance de l'enfant.
- Les sages-femmes libérales ou hospitalières.
- Les psychologues et les psychiatres.
- Les TISF (Technicien(ne)s d'Intervention Social et Familial), qui peuvent venir en soutien dans les tâches quotidiennes et peuvent être un réel soutien dans le rôle de parent.
- Les LAEP (Lieu d'Accueil Enfant-Parent), qui sont des lieux conviviaux pour les petits et pour les grands !
- Les travailleurs sociaux, qui peuvent venir en aide pour la gestion d'une situation complexe suite à la déclaration d'un changement de vie (séparation, divorce, perte d'un emploi, décès d'un proche…).
- Le numéro national de prévention du suicide 3114.
- Numéro Vert « Allo Parents bébé » d’aide et de soutien à la parentalité.
Les Différents Types d'Entretiens et de Suivis Proposés
Plusieurs types d'entretiens et de suivis sont proposés aux femmes enceintes et aux jeunes mamans :
- Lors du bilan prénatal : il est organisé pendant la grossesse et permet d’organiser la sortie de maternité. C’est le moment idéal pour rencontrer une sage-femme qui viendra au domicile à la sortie de maternité.
- Lors de l’Entretien Prénatal Personnalisé (EPP) : c’est un moment d’écoute, d’échange et d’information autour de la grossesse, de l’accouchement et de l’arrivée de l’enfant. Lui aussi, est organisé pendant la grossesse. Il ne s’agit pas d’un examen médical.
- Lors des visites à domicile: après la sortie de maternité, une sage-femme assurera le suivi de la maman et celui de bébé, selon les modalités suivantes. La 1ère visite est à effectuer si possible dans la semaine qui suit la sortie ou au mieux dans les 48 heures après la sortie. La 2ème visite est planifiée selon l’appréciation du professionnel en charge du suivi.
- Lors de l’Entretien post-natal : il peut être réalisé par une sage-femme (libérale ou de PMI) ou un médecin entre 1 à 2 mois après l’accouchement. Il a pour objectif de repérer les premiers signes de dépression du post-partum et/ou les facteurs de risque et d’évaluer d’éventuels besoins d’accompagnement de la mère et/ou de son conjoint. Un deuxième entretien peut être proposé entre la 10ème et la 14ème semaine par le professionnel de santé s’il le juge nécessaire afin de continuer l’accompagnement.
- Lors de la consultation post-natale : elle doit être effectuée dans les 6 à 8 semaines qui suivent l’accouchement et peut-être réalisée par un médecin (généraliste, obstétricien) ou une sage-femme (en ville ou en maternité). Elle permet de faire le point sur l’état de santé de la maman, de la bonne relation parents-enfant et fratrie éventuelle dans cette nouvelle famille.
- Lors des séances post-natales : la grossesse et l’arrivée de bébé entrainent de nombreux changements et, avec eux, des questions et des doutes. Une fois de retour à la maison, la maman peut ressentir le besoin d’être accompagnée. Elle peut bénéficier, en cas de besoin, de 2 séances de suivi post-natal par une sage-femme.
- Lors des séances de rééducation du post-partum : pendant la grossesse et l’accouchement, le périnée et la ceinture pelvienne, la sangle abdominale et le dos sont sollicités de façon importante. C’est pourquoi, même lorsque la grossesse et l’accouchement se sont bien déroulés, une rééducation du post-partum peut être nécessaire. La rééducation peut prévenir, diminuer ou supprimer plusieurs symptômes indésirables comme l’incontinence urinaire ou fécale, les douleurs du périnée et du vagin, les douleurs lombaires (du dos), un relâchement musculaire, particulièrement au niveau des abdominaux. Dix à vingt séances maximums de rééducation peuvent être proposées aux patientes.
- Lors des premières consultations de l’enfant chez le pédiatre ou le médecin traitant.
Prévention
La prévention de la souffrance psychique en période périnatale passe par :
- Une information et une sensibilisation des futurs parents sur les risques et les manifestations des troubles psychiques. La meilleure manière de déstigmatiser est d’en parler de façon naturelle et systématique, comme on aborde la tension artérielle ou l’allaitement.
- Un accompagnement psychologique précoce et personnalisé des femmes enceintes et des jeunes mamans.
- Un soutien à la parentalité et à la création du lien mère-enfant.
- Une coordination des différents professionnels de santé impliqués dans le suivi de la grossesse et du post-partum.
- La prise en compte des facteurs de risque et des situations de vulnérabilité. Lors des consultations de suivi de grossesse, il est nécessaire de prendre le temps d’informer mais aussi d’écouter attentivement la femme enceinte, le couple, afin d’appréhender leur situation dans sa globalité, c’est-à-dire selon ses aspects médico-psycho-sociaux. Il faut être soucieux de toute situation de vulnérabilité et de toute forme d’insécurité. Aussi, si la femme a un suivi en secteur spécialisé, la grossesse doit faire l’objet d’un projet thérapeutique, avec co-suivi régulier par des psychiatres, obstétriciens ou sages-femmes. La grossesse ne devrait être envisagée que lorsque la pathologie psychiatrique est équilibrée depuis plusieurs mois. Dans les cas spécifiques de patientes avec une addiction à un produit, l’évaluation peut être guidée par des outils dédiés (par exemple, l’outil RPIB, repérage précoce et intervention brève). Les femmes doivent être informées sur les risques de la prise de toxiques pendant la grossesse et en cas d’allaitement. Les premières rencontres doivent favoriser l’alliance thérapeutique. Il faut éviter toute culpabilisation et toute stigmatisation.
Ainsi, toute prescription de psychotropes pendant la grossesse implique de mettre en balance les bénéfices par rapport aux risques. Les risques sont tout autant ceux de l’exposition au traitement pour le fœtus que ceux de l’abstention thérapeutique. De façon générale, il est fortement recommandé de ne pas prescrire de psychotropes à une femme enceinte au cours du premier trimestre et de diminuer, voire d’arrêter, tout traitement juste avant l’accouchement. Quelques règles de prescription sont à respecter : le traitement doit être prescrit à posologie efficace ; les modifications pharmacocinétiques en cours de grossesse peuvent amener à augmenter la posologie ; l’arrêt brutal d’un traitement lors de la découverte d’une grossesse peut entraîner un sevrage ou la décompensation du trouble sous-jacent, avec un retentissement sur le déroulement de la grossesse. Au cours de l’allaitement ou du sevrage, il est fortement recommandé de ne pas prescrire de psychotropes. Lorsqu’une prescription médicamenteuse est requise chez une femme qui allaite, il faut tenir compte de l’exposition de l’enfant au médicament. Celle-ci dépend tout d’abord de la quantité de médicament présente dans le lait. L’exposition du nourrisson au médicament dépend aussi de ses capacités d’élimination (hépatique et rénale).
Pendant les périodes de la grossesse et du post-partum, du fait de l’état de « perméabilité psychique », l’abord psychothérapeutique tant préventif que curatif est d’une particulière efficacité. Les soins concernent d’une part la mère, d’autre part le lien mère-enfant et les relations père (autre parent)-mère-enfant. L’abord de la situation dans sa globalité implique des professionnels multiples dont la concertation et la coordination sont fondamentales. Il s’agit de soins organisés en réseau. Les conduites thérapeutiques pendant la grossesse sont essentiellement ambulatoires. Elles se font selon deux axes, psychothérapeutique et chimiothérapeutique.
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