L'esprit humain est un univers complexe, capable de prouesses extraordinaires de créativité et d'imagination. Au cœur de cette complexité se trouve la rêverie, un état mental souvent sous-estimé, mais qui joue un rôle essentiel dans notre vie quotidienne et notre développement personnel. Cet article explore la définition du "cerveau fécond" à travers le prisme de la rêverie, en s'appuyant sur des recherches scientifiques et des exemples concrets.
Introduction à la Rêverie : Plus qu'une Simple Distraction
La plupart des gens passent un tiers de leur temps éveillé à se laisser dériver au fil de leurs pensées, voire à échafauder des plans imaginaires. Il est bien rare qu’on prenne conscience de l’importance de cette activité. Pour la plupart d’entre nous, les rêveries constituent une sorte de lieu virtuel où l’on peut imaginer l’avenir pour planifier certaines actions, par exemple. Parfois, elles permettent d’apporter des solutions créatives à un problème concret. D’autres fois encore, elles viennent nous rappeler certains objectifs lointains.
Jerome Singer, professeur émérite de psychologie à l’Université Yale, définit la rêverie comme un détournement de l’attention « d’une tâche primaire physique ou mentale vers une séquence d’actes ou d’images mentales privées ». Rêvasser s’apparenterait à regarder « ses propres vidéos mentales. » Selon lui, il existerait deux types de rêves éveillés : les « positifs-constructifs », qui incluent les pensées optimistes et imaginatives, et les « dysphoriques », comportant les scénarios d’échec et de conflit.
La Rêverie : Évasion Créative ou Addiction ?
Mais pour les « rêvasseurs extraordinaires » l’attrait du monde fantasmatique frise l’addiction et occulte certains aspects de la vie quotidienne, qu’ils soient sociaux ou professionnels.
Prenons l'exemple de Rachel, une jeune fille qui, dès son plus jeune âge, passait des heures à s'immerger dans des mondes imaginaires. Toute petite, Rachel pouvait passer des heures à marcher en rond en agitant un bout de ficelle, élaborant mentalement des scénarios complexes pour ses émissions de télévision favorites, dont elle était généralement l’héroïne. À l’entendre évoquer ce passé, les rêveries auraient pris, à certaines périodes de sa vie, le pas sur tout le reste. Dès qu’elle le pouvait, elle se réfugiait dans son monde fantastique. C’était sa première envie du matin, et celui de la nuit : quand elle se réveillait au beau milieu de la nuit, elle était happée par une histoire et ne pouvait plus trouver le sommeil.
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À 17 ans, Rachel est épuisée par cette activité. Elle adore ces rêveries, mais elle n’a plus d’énergie pour sa vie « réelle ». Inquiète pour sa santé mentale, elle consulte six thérapeutes. Aucun ne décèle le moindre signe de pathologie. Un septième lui prescrit un antidépresseur, le Prozac, en pure perte. Finalement, elle se tourne vers un autre, le Luvox, prescrit pour les troubles obsessionnels-compulsifs. Peu à peu, elle parvient à contrôler ses rêveries. Aujourd’hui, âgée de 37 ans, Rachel est une avocate accomplie, qui continue de scruter non sans inquiétude l’activité de son monde secret.
L'histoire de Rachel illustre la complexité de la rêverie. Si elle peut être une source de créativité et d'épanouissement, elle peut aussi devenir une échappatoire excessive, interférant avec la vie quotidienne.
Rêverie et Créativité : Un Lien Essentiel
Toutefois, le vagabondage des pensées pourrait revêtir une autre fonction, plus centrée sur l’innovation et la créativité. En effet, il n’est pas toujours productif de se focaliser trop sur le problème à résoudre. Laisser flotter son esprit permet dans certains cas à des idées sous-jacentes, comme en attente juste sous le seuil de la conscience, d’affleurer et de devenir exploitables. Il en résulte alors des intuitions créatives, si l’on en croit psychologue Jonathan Schooler, de l’Université de Californie à Santa Barbara.
Ainsi, Orhan Pamuk, l’écrivain turc récompensé par le prix Nobel de littérature en 2006, imaginait un autre monde dans lequel il se réfugiait enfant, où il était « quelqu’un d’autre, ailleurs… Dans le salon de ma grand-mère, je me figurais que j’étais dans un sous-marin. » Albert Einstein s’imaginait courant le long d’une vague légère - une rêverie qui l’aurait conduit à la théorie de la relativité restreinte.
Pourquoi la rêverie stimulerait-elle la créativité ? Peut-être en partie parce que le cerveau éveillé n’est jamais vraiment au repos. Toutefois, pour que le vagabondage des pensées se traduise en termes de créativité, encore faut-il être capable de prêter attention à ses propres rêveries. Cette capacité, J. Schooler la nomme décrochage ou pensée hors tâche délibérée.
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Le Réseau par Défaut : Le Siège Neurologique de la Rêverie
Depuis une dizaine d’années, les recherches en neurosciences ont montré que la capacité à laisser vagabonder ses pensées repose sur l’activité d’un réseau cérébral nommé réseau par défaut. Identifié en 2001 par le neurologue Marcus Raichle de l’Université Washington à St Louis, ce réseau est formé de trois régions principales : le cortex préfrontal médian, le cortex cingulaire postérieur et le cortex pariétal.
Le cortex préfrontal médian nous aide à nous représenter et à imaginer les pensées et les sentiments des autres ; le cortex cingulaire postérieur sous-tend nos souvenirs personnels ; et le cortex pariétal a des connexions importantes avec l’hippocampe, qui récupère les souvenirs épisodiques - par exemple, ce que nous avons mangé ce matin au petit-déjeuner -, mais non des faits impersonnels - par exemple, la capitale du Kirghizistan.
En 2007, la psychologue cognitive Malia Fox Mason de l’Université Columbia a découvert que l’activité du réseau par défaut augmente quand on réalise une tâche verbale monotone de sorte que l’on a tendance à laisser ses pensées vagabonder. En 2009, Jonathan Smallwood, Jonathan Schooler et Kalina Christoff de l’Université de Colombie-Britannique ont publié la première étude reliant le vagabondage de la pensée à une augmentation d’activité du réseau par défaut.
Les Dangers de la Rêverie Excessive : Rumination et Troubles
Certaines anomalies du réseau par défaut peuvent altérer la capacité à rêvasser. Les personnes dépressives qui ruminent constamment - ressassant des événements passés, analysant sans cesse leurs causes et leurs conséquences, ou s’inquiétant de toutes les choses qui pourraient leur arriver - éprouvent d’intenses difficultés à se détourner de ces pensées sombres. Susan Nolen-Hoeksema, à l’Université Yale, ne pense pas que la rumination mentale soit une forme de rêverie, qu’elle définit comme un ensemble de situations futures imaginaires à tonalité positive. Toutefois, elle a découvert que chez les ressasseurs obsessionnels, tout se passe comme si le réseau par défaut ne produisait plus que des pensées négatives incontrôlables.
Cordelia Améthyste Rose, à l’Université de l’Oregon, a ouvert un forum en ligne nommé Wild Minds (esprits sauvages) pour les personnes qui ne peuvent s’empêcher de rêvasser. Elle se décrit comme une personne alcoolique. Depuis son enfance, elle a inventé un nombre infini de personnages imaginaires dans des scénarios en perpétuelle évolution. Ils ont grandi en même temps qu’elle, ont eu des enfants ; certains sont morts. Plus elle s’enfonçait dans son monde virtuel, plus elle était perturbée. Incapable de se concentrer plus d’un dixième de seconde, elle « dérivait » après chaque mot lu dans un livre. Ses compagnons imaginaires étaient à ses yeux plus attrayants que n’importe quel compagnon réel.
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Comment Distinguer Rêverie Utile et Fantasme Compulsif ?
Comment reconnaître la frontière entre des rêveries utiles et créatives et le fantasme compulsif ? Tout d’abord, vérifiez si vous tirez des idées utiles de vos rêveries. Les individus créatifs, qu’il s’agisse d’artistes, de concepteurs ou de scientifiques, évoquent souvent les idées qui leur sont venues tandis qu’ils rêvassaient. Ensuite, il est important d’analyser le contenu de telles rêveries. En fin de compte, les vagabondages de la pensée sont-ils bons ou mauvais ? La réponse dépend entièrement des objectifs de la personne qui se pose la question et du contexte où elle évolue.
Rêverie et Attention : Un Équilibre Délicat
En réunion, il est courant d’avoir le cerveau qui bat la campagne. Alors que ces moments devraient correspondre à un temps de concertation et d’échange actif avec nos collègues, afin de nous recentrer sur nos missions et objectifs professionnels, le décrochage semble courant, voire inévitable en réunion. Selon une récente tribune du neuropraticien Cyrille Darriguade, l’attention des participants faiblit au bout de seulement dix minutes !
Pour le philosophe français Henri Bergson, ce phénomène est la marque d’une dissociation entre le temps spatial et la durée vécue, et loin d’être négatif, il est la condition d’une véritable réflexion. Lorsque nous sommes en réunion, nous pouvons compter les minutes qui passent les unes après les autres. Mais au bout d’un moment, nous détournons le regard de l’horloge et commençons à réfléchir, sans prêter attention à ce qui se dit. Il arrive même que nous perdions, pendant quelques minutes, toute notion du temps qui passe.
Pour Bergson, cela s’explique par l’opposition entre le temps comme donnée quantifiable, que l’on peut compter avec l’aiguille d’une horloge, et la « durée vécue » qui est le temps que l’on éprouve subjectivement. L’activité réflexive de notre conscience est indépendante de toute réalité extérieure, c’est pour cela qu’il est difficile de faire concorder nos pensées avec l’espace concret de la réunion.
Le Pouvoir de l'Esprit sur le Corps : Un Dialogue Fécond
Il est possible d'améliorer son état de santé, voire de guérir, par la seule force de l'esprit. S'il ne fallait qu'une expérience pour s'en convaincre, il suffirait de citer celle de Jon Stoessl. En 2004, le neuroscientifique canadien injecte un composé placebo, par principe dénué de substance active, à des patients parkinsoniens. Ces derniers sont persuadés de recevoir un traitement qui va drastiquement améliorer leurs performances motrices. Quelques minutes après l'injection, l'effet est spectaculaire. La moitié des patients ressentent une amélioration de leur état, leurs mouvements sont plus rapides et plus fluides. Plus surprenant, l'imagerie cérébrale révèle que l'activité de leur cerveau s'est radicalement modifiée. Dans le striatum, une petite région nichée en profondeur, les taux de dopamine, un neurotransmetteur essentiel pour le contrôle des mouvements, explosent de plus de 200 %!
Cette expérience met en lumière le pouvoir de l'esprit sur le corps, un pouvoir qui peut être exploité à travers la méditation, le neurofeedback et d'autres techniques.
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