La grossesse et l'accouchement sont des expériences transformatrices pour les femmes, bien au-delà des changements physiques. Les neurosciences s'intéressent de plus en plus à l'impact profond de ces événements sur le cerveau féminin. Des études récentes, utilisant l'imagerie par résonance magnétique (IRM), révèlent des modifications structurelles et fonctionnelles significatives qui persistent bien après la naissance de l'enfant. Cet article explore ces changements complexes, leurs causes et leurs implications, tout en soulignant l'importance de la recherche dans ce domaine longtemps négligé.
Le Rôle des Hormones Sexuelles
Les hormones sexuelles, telles que les œstrogènes et la progestérone, exercent une influence considérable sur le cerveau, affectant l'humeur, la mémoire et d'autres fonctions cognitives. La grossesse est une période de fluctuations hormonales intenses, et ces changements ont un impact direct sur la structure et l'activité cérébrales. Jusqu'à récemment, cette période restait une "boîte noire" en matière de neurosciences, mais des études novatrices commencent à éclairer ces mécanismes complexes.
Une Étude Pionnière : L'IRM d'une Femme Enceinte
Une étude publiée dans Nature Neuroscience a suivi une femme enceinte à travers 26 IRM cérébrales avant, pendant et après sa grossesse. Cette recherche a permis d'obtenir des aperçus sans précédent sur les transformations cérébrales liées à la grossesse. L'étude a été initiée par Emily Jacobs, neuroscientifique à l'université de Californie à Santa Barbara, et son équipe, qui étudiaient déjà l'impact des hormones sexuelles sur le cerveau des femmes au cours de leurs cycles menstruels. L'idée d'étendre leurs recherches à la grossesse est venue de Liz Chrastil, neuroscientifique à l'université de Californie, à Irvine, qui s'est portée volontaire pour être le sujet de l'étude.
Laura Pritschet, neuroscientifique à l'université de Pennsylvanie et autrice principale de l'étude, souligne que cette recherche a permis d'examiner un sujet qui n'avait jamais été étudié de manière aussi approfondie auparavant. L'étude a permis d'établir une chronologie détaillée des changements dans la structure du cerveau de Chrastil et de ses taux d'hormones tout au long de la grossesse.
Diminution du Volume de la Matière Grise : Un Processus Adaptatif
Des études d'imagerie cérébrale antérieures avaient déjà montré que la grossesse induit une perte de volume de la substance grise dans certaines parties du cerveau. La substance grise est la couche externe du cerveau responsable de la plupart des fonctions cognitives, des sensations et de l'apprentissage. Bien que la perte de substance grise puisse sembler inquiétante, il s'agit d'un processus naturel qui se produit également pendant le développement pour affiner le traitement neuronal et rendre le cerveau plus efficace.
Lire aussi: Tout savoir sur l'anencéphalie
L'expression "Mommy brain" est souvent utilisée pour décrire le brouillard mental et les pertes de mémoire que certaines femmes ressentent pendant la grossesse. Cependant, les changements cérébraux semblent être adaptatifs, permettant aux mères de devenir plus attentives aux besoins de leur enfant. Pritschet explique que les mères peuvent devenir plus alertes en ce qui concerne leur progéniture, même si elles ont parfois du mal à se souvenir de l'endroit où elles ont mis leurs clés.
Parallèles avec la Puberté
L'envergure et les types de changements cérébraux observés pendant la grossesse sont similaires à ceux qui se produisent dans le cerveau des adolescents pendant la puberté, une autre période de la vie contrôlée par les hormones. Des études ont également montré qu'il est possible de déterminer si une personne a déjà été enceinte, même des décennies plus tard, à partir de données d'imagerie cérébrale. Ces découvertes suggèrent que les hormones peuvent engendrer des changements importants et durables tout au long de la vie, contrairement à l'idée que le cerveau cesse de se développer vers l'âge de 25 ans.
Jacobs souligne que ces transformations dans le cerveau sont comme des "gravures permanentes" qui marquent les femmes pendant longtemps.
Confirmation et Nouvelles Découvertes
En étudiant le cerveau de Chrastil, Pritschet et ses collègues ont confirmé que le volume de substance grise dans le cerveau diminuait d'environ 4 % pendant la grossesse et que cette diminution persistait jusqu'à la fin de l'étude, soit deux ans après l'accouchement. L'étude a également révélé que la diminution du volume de substance grise était régulière dès les premières semaines de grossesse et se stabilisait au moment de la naissance, persistant des années après. Ces transformations étaient liées à l'augmentation des concentrations d'œstradiol et de progestérone et concernaient 80 % des régions cérébrales.
De manière surprenante, les chercheurs ont également observé des changements au niveau de la substance blanche, les faisceaux de fibres nerveuses qui parcourent le cerveau et aident les neurones à communiquer entre eux. La substance blanche s'était renforcée, atteignant son maximum au cours du deuxième trimestre de grossesse, puis avait retrouvé son état initial au moment de la naissance. Des changements similaires chez les adolescents ont été associés à de meilleures capacités cognitives, suggérant que le renforcement de la substance blanche pourrait avoir des effets bénéfiques pour les mères.
Lire aussi: Causes et Traitement de l'Hémorragie Cérébrale Néonatale
Elseline Hoekzema, neuroscientifique au Centre médical universitaire d'Amsterdam, aux Pays-Bas, souligne que de tels résultats transitoires ne peuvent ressortir que dans une étude avec de nombreuses séances tout au long de la grossesse.
Implications pour la Santé Mentale Périnatale
Cette étude et d'autres visant à caractériser les changements dans le cerveau des femmes enceintes sont primordiales pour mieux comprendre les troubles mentaux périnatals ainsi que les symptômes subcliniques pouvant apparaître au cours de cette période, selon Susana Carmona, neuroscientifique à l'Instituto de Investigación Sanitaria Gregorio Marañon de Madrid (Espagne). La dépression périnatale et la dépression postnatale touchent une proportion importante de femmes, et il n'existe toujours pas de méthode fiable pour diagnostiquer la dépression périnatale en raison du nombre limité d'études sur le cerveau des femmes enceintes.
L'équipe espère que son étude et d'autres recherches permettront de déterminer le rythme typique auquel la substance grise et la substance blanche changent au cours de la grossesse, ce qui permettra d'identifier les anomalies susceptibles d'être le signe d'une dépression périnatale.
Jacobs souligne qu'il est essentiel de reconnaître que la question mérite d'être étudiée et que la science l'a ignorée trop longtemps.
Un Domaine de Recherche Négligé
Étant donné que plus de 85 % des femmes vivent une grossesse au cours de leur vie aux États-Unis, il est surprenant que les chercheurs en sachent si peu sur les effets de la grossesse sur le cerveau. La santé des femmes, et par conséquent la grossesse, demeure un domaine encore trop peu étudié. Aux États-Unis, les chercheurs ne sont tenus d'inclure des femmes dans les essais cliniques parrainés par les National Institutes of Health que depuis 1993, et de nombreux essais cliniques excluent encore les femmes enceintes. Moins de 0,5 % des articles sur l'imagerie cérébrale publiés ces vingt-cinq dernières années prennent en compte des facteurs de santé propres aux femmes.
Lire aussi: Reconnaître les symptômes des tumeurs cérébrales chez l'enfant
Ces exclusions peuvent être la conséquence d'un excès de prudence, car bien qu'il n'y ait aucun risque avéré pour les femmes enceintes, celles-ci sont souvent exclues des études d'IRM par crainte que des risques n'apparaissent ultérieurement. Jacobs estime que l'excuse de la sécurité est parfois brandie à tort et que le corps des femmes a été mis de côté tout au long de l'histoire des sciences biomédicales.
Encourager la Recherche sur le Cerveau Maternel
Jacobs fait partie des nombreux neuroscientifiques à penser que les IRM ne présentent aucun danger pour les femmes enceintes et invite les chercheurs à peser le pour et le contre en prenant en compte les bénéfices potentiels qu'ils pourraient tirer d'études menées sur des femmes enceintes.
Pritschet explique que l'équipe a partagé son protocole avant la publication de l'article, ce qui a amené d'autres chercheurs à convaincre leurs centres d'imagerie médicale de réaliser des IRM sur des femmes enceintes. L'objectif est de donner un coup d'accélérateur au développement de la recherche sur le cerveau maternel et d'introduire l'imagerie pendant la grossesse.
Pour les chercheurs qui préfèrent ne pas réaliser eux-mêmes des études d'imagerie, l'équipe a mis ses données à la disposition de tous en téléchargement, et espère qu'elles seront utilisées pour tester différentes techniques d'analyse, y compris sur d'autres sujets que des femmes enceintes.
Des consortiums de recherche tels que l'Ann S. Bowers Women's Brain Health Initiative, dirigé par Jacobs, facilitent les efforts de collaboration visant à étendre les connaissances scientifiques au-delà du corps masculin cisgenre. Encourager la recherche sur les effets de la grossesse, de la ménopause, de l'hormonothérapie et d'autres changements hormonaux majeurs sur le cerveau fera partie intégrante de la représentation des femmes et des minorités de genre dans la science.
Jacobs souligne que les femmes ne sont pas les seules à souffrir du déficit d'études sur les mécanismes du cerveau.
Changements Durables et Attachement Maternel
Une étude menée par l'Université autonome de Barcelone (UAB), en collaboration avec l'Institut de recherche sanitaire Gregorio Marañón de Madrid et l'Hôpital del Mar Research Institute, a analysé les modifications structurelles du cerveau des femmes pendant la grossesse et les six premiers mois post-partum. L'étude a révélé une diminution du volume de matière grise dans le cerveau, pouvant atteindre 4,9 % durant la première grossesse, avant de se rétablir progressivement au cours du post-partum. Ces modifications ont été observées dans 94 % du cerveau, avec une prédominance dans les régions liées à la cognition sociale, essentielles pour comprendre et répondre avec empathie aux besoins du nouveau-né.
Camila Servin-Barthet, chercheuse prédoctorale de l'UAB et première signataire de l'étude, explique que les résultats mettent en lumière une trajectoire dynamique au niveau du cerveau, pendant la grossesse et le post-partum, et que ces observations sont liées de manière significative aux fluctuations hormonales stéroïdiennes propres à la grossesse et au bien-être psychologique des mères.
L'étude a également inclus des mères dont les partenaires étaient enceintes, comme groupe témoin, ce qui a permis de distinguer les changements spécifiques attribués à la grossesse de ceux associés à l'expérience de la maternité. Les chercheurs ont constaté que les changements étaient visibles dès le deuxième semestre de grossesse et qu'il s'agissait d'un changement dynamique, dans le sens où les mères présentent une réduction du volume de matière grise qui se rétablit ensuite pendant le post-partum.
De plus, il a été démontré que cette récupération post-partum était liée au bien-être psychologique des mères et à la mise en place d'un lien étroit avec leurs bébés. Servin-Barthet nuance que les changements observés sont des processus normatifs du cerveau, n'impliquant aucune détérioration.
Avantages Cognitifs Potentiels
Des recherches récentes suggèrent que la maternité pourrait avoir des avantages cognitifs à long terme. Une étude a révélé que le cerveau des mères semble, en moyenne, plus jeune que celui des femmes sans enfant. Une autre étude a généralisé ces résultats à la parentalité, en montrant que le cerveau des parents d'âge moyen semble plus jeune sur le plan fonctionnel, avec une meilleure connectivité entre les différentes aires cérébrales.
Ces études soulignent l'importance de tenir compte des grossesses dans la recherche biomédicale, car le fait d'avoir un enfant a des conséquences sur le cerveau, à court et long terme.
tags: #cerveau #femme #apres #accouchement #changements
