Les menstruations, un processus biologique naturel touchant la moitié de la population mondiale, restent entourées de tabous tenaces et de mythes persistants. Ces tabous ont des conséquences néfastes sur la vie des filles et des femmes, affectant leur santé, leur éducation et leur participation à la société. Il est temps de briser le silence et de reconnaître la santé menstruelle comme un droit fondamental.
Les Tabous et Restrictions Liés aux Menstruations
Fondés sur des croyances erronées et un manque de connaissances, les tabous menstruels imposent des restrictions significatives aux filles et aux femmes à travers le monde. Parmi ces restrictions, on retrouve :
- Interdiction d'assister à des cérémonies religieuses et d'entrer dans des lieux de culte : Dans de nombreuses cultures, les femmes menstruées sont considérées comme impures et ne sont pas autorisées à participer à des activités religieuses.
- Interdiction de manipuler la nourriture : La croyance selon laquelle le sang menstruel est toxique conduit à interdire aux femmes de cuisiner pendant leurs règles, de peur de contaminer les aliments.
- Restrictions de logement : Dans certaines communautés, les femmes menstruées sont contraintes de dormir en dehors de leur maison, dans des huttes ou des espaces isolés.
Ces restrictions contribuent à la honte et à la stigmatisation associées aux menstruations, affectant la confiance en soi et le bien-être des femmes.
Conséquences de la Stigmatisation des Menstruations
La stigmatisation des menstruations a des répercussions considérables sur la vie des filles et des femmes :
- Honte et gêne : Les tabous entourant les menstruations conduisent souvent les filles à avoir honte de leurs règles, les poussant à les cacher et à éviter d'en parler ouvertement.
- Moqueries et exclusion : Les filles et les femmes peuvent être victimes de moqueries, de stigmatisation et d'exclusion de certaines activités quotidiennes, comme cuisiner ou se laver, en raison de leurs règles.
- Absentéisme scolaire : Dans de nombreux pays, les jeunes filles ne peuvent pas aller à l'école faute de protections périodiques adéquates, d'eau ou de lieux sûrs pour se changer. Selon un sondage OpinionWay réalisé en 2022 pour Plan International France, une jeune femme sur deux déclare avoir déjà manqué l’école pendant ses règles.
- Précarité menstruelle : En France, près de 4 millions de femmes n'ont pas les moyens d'acheter des protections périodiques en raison de leur coût élevé, les obligeant à se tourner vers des alternatives précaires et inconfortables, au risque de compromettre leur santé physique et mentale.
- Mariages précoces : Pour beaucoup de pères, la ménarche de leur fille signifie qu’elle est désormais en capacité de tomber enceinte ; les grossesses précoces et hors mariage deviennent une véritable « menace » pour leur honneur et celui de leur famille.
- Impact sur la santé : Les tabous et le manque d'accès à des informations fiables sur la santé menstruelle peuvent entraîner des pratiques d'hygiène inadéquates et un retard dans le diagnostic et le traitement de problèmes de santé tels que l'endométriose.
Origines des Tabous Menstruels : Entre Mythes et Croyances Ancestrales
Les tabous entourant les menstruations ont des racines profondes dans l'histoire et la culture. Ils sont souvent liés à des croyances ancestrales, des superstitions et des interprétations religieuses.
Lire aussi: Calcul retraite femmes
- Croyances sur le sang menstruel : Dans de nombreuses cultures, le sang menstruel est considéré comme impur, toxique ou dangereux. On lui attribue des pouvoirs maléfiques, comme celui de faire faner les fleurs, de tourner la mayonnaise ou de gâter le vin.
- Interprétations religieuses : Certaines religions considèrent les femmes menstruées comme étant en état d'impureté et leur interdisent l'accès aux lieux de culte et la participation à des activités religieuses. La Torah énonce que "la femme qui aura un écoulement de sang restera sept jours dans la souillure de ses règles". Le Coran les décrit comme un mal, une infirmité ou une souillure, et les femmes sont interdites de prière, de mosquée et de lecture du Coran durant ces jours-là, leur jeûne de ramadan n’est pas valable, car elles sont en état d’impureté. Les traditions bouddhiste et hindouiste interdisent également l’accès au temple des femmes réglées, tandis que l’Avesta, livre sacré des Perses antiques zoroastriens, leur impose de s’éloigner de plus de 15 pas du feu sacré. La Bible ne mentionne pas le sang menstruel, ce qui n’empêcha pas qu’au Moyen Age on interdise aux femmes indisposées de communier et de s’approcher du chœur ni que certains ecclésiastiques enseignent que la menstruation était une expiation du péché originel féminin.
- Associations avec la faiblesse et la vulnérabilité : Dans le passé, les femmes menstruées étaient perçues comme étant plus faibles et plus vulnérables, ce qui a conduit à leur exclusion de certaines activités sociales et professionnelles. Comme l’explique cette vidéo du Monde, c’est durant l’époque paléolithique que les femmes ayant leurs règles ont été vues comme des êtres faibles et impurs.
Au Moyen Age, les enfants roux étaient stigmatisés comme des créatures diaboliques, et l’on voyait dans la couleur de leur chevelure le châtiment de leur conception pendant les règles. Les douleurs de l’endométriose étaient perçues comme les manifestations d’une possession démoniaque. Les femmes qui en souffraient étaient soumises à des pratiques d’exorcisme. Ces préjugés sur le corps féminin ont eu la vie dure. Mais ils en ont aussi sauvé certaines de la guillotine. A la fin du XIXe siècle, dans les tribunaux français, on plaidait comme circonstance atténuante « l’irresponsabilité pénale de la femme indisposée », la menstruation étant alors perçue comme un facteur aggravant, voire déclencheur de la pulsion meurtrière. Au XVe siècle, on exorcise les femmes atteinte d’endométriose.
En 1920 à Vienne, le Dr Bela Schick élabore la théorie des ménotoxines : la femme indisposée éliminerait par la peau des substances nocives responsables de phénomènes de pourrissement et de fanaison. Bien que controversée et aujourd’hui contredite, elle a fait les beaux jours des vieilles superstitions.
Le Langage des Règles : Un Reflet de la Gêne et du Tabou
L'embarras et le tabou entourant les menstruations se reflètent dans le langage utilisé pour en parler. De nombreuses expressions imagées et euphémismes sont utilisés pour éviter de nommer directement les règles.
- Expressions imagées : "Avoir ses règles", "Avoir ses ragnagnas", "Les anglais ont débarqué" sont autant d'expressions utilisées pour désigner les menstruations de manière indirecte. "Avoir ses règles" vient du latin regula, pour régularité. L’expression fait référence au cycle, une notion essentielle pour les hommes (plus que pour les femmes, qui ont majoritairement des cycles irréguliers) qui contrôlaient ainsi que l’enfant à venir était bien le leur. "Avoir ses ragnagnas" vient du mot gascon « arrouganh », signifiant désir ou envie. Paradoxalement, cette expression est très pertinente physiologiquement puisque les règles marquent la fin du syndrome prémenstruel et de l’inconfort qui va avec chez certaines femmes. "Les anglais ont débarqué" fait référence à l’uniforme rouge des soldats anglais qui ont triomphé des Français à Waterloo en 1815. Dans certaines langues de l’Est, on parle de l’Armée rouge.
- Euphémismes : L'utilisation d'euphémismes tels que "être indisposée" ou "avoir ses affaires" témoigne de la difficulté à parler ouvertement des menstruations.
Dans le vocabulaire médical, un symptôme qui survient pendant les règles est dit cataménial, dérivé du mot grec katamênia, désignant les menstruations. De cette même racine est née l’expression "en catimini", en cachette. De tout temps, les femmes ont appris à cacher leur sang menstruel. Dans la culture slave, il était même de coutume que la mère gifle sa fille lorsque celle-ci lui annonçait ses premières règles. Elle retrouvait ainsi le rouge aux joues, et personne dans le voisinage ne pouvait soupçonner son état, qu’une pâleur aurait trahi. Si la tradition de la gifle a disparu, la honte est demeurée, à travers l’angoisse de la tache mais aussi l’omerta médiatique sur cette période pourtant vécue chaque mois par toutes les femmes. Il a ainsi fallu attendre 2016 pour que la nageuse chinoise Fu Yuanhui évoque, après une contre-performance dans le bassin olympique, l’impact des règles sur la forme physique des athlètes, jusque-là un sujet jamais évoqué.
Une étude réalisée par l’appli Clue et la Coalition internationale pour la santé des femmes a révélé en 2016 qu’il existe pas moins de 5000 expressions pour qualifier les menstruations. Pour en arriver à un tel chiffre qui montre bien l’ampleur de la gêne, alors que la moitié de la planète est concernée, pas moins de 90 000 femmes issues de 190 pays ont répondu à l’enquête. Preuve que les menstruations créent le malaise, une photo montrant une tache de sang sur le pantalon d’une jeune femme a été censurée par Instagram en 2015.
Lire aussi: Accouchement : un suivi personnalisé
Agir pour Briser le Tabou : Éducation, Accès et Législation
Il est impératif d'agir à plusieurs niveaux pour briser le tabou des menstruations et améliorer la santé et le bien-être des filles et des femmes.
- Éducation : L'éducation est essentielle pour déconstruire les mythes et les idées fausses sur les menstruations. Il est important d'informer les filles et les garçons sur le cycle menstruel, l'hygiène menstruelle et les droits liés à la santé menstruelle. C’est par l’éducation et la lutte contre les stéréotypes que nous bâtirons une société plus juste.
- Accès aux protections périodiques : Il est crucial de garantir un accès universel à des protections menstruelles de qualité, notamment dans les écoles, les centres d'hébergement et les prisons. Il est urgent de garantir un accès universel à des protections menstruelles, notamment dans les écoles, les centres d’hébergement, les prisons.
- Amélioration des infrastructures sanitaires : Les toilettes doivent être propres, accessibles, sécurisées et équipées d'eau, de savon et de poubelles, partout où cela est nécessaire. Les toilettes doivent être propres, accessibles, sécurisées, équipées d’eau, de savon et de poubelles, partout où cela est nécessaire.
- Législation : Certains pays ont mis en place des mesures législatives pour lutter contre la précarité menstruelle, comme la réduction de la TVA sur les protections périodiques ou la mise à disposition gratuite de protections dans les écoles. En France, une « taxe tampon », votée en 2015 sous la pression d’associations féministes, a fait baisser le prix des protections périodiques. Et une mutuelle étudiante les rembourse en partie. Par ailleurs, quelques pays ont légiféré afin que les femmes bénéficient d’un congé menstruel, une à plusieurs fois dans l’année. On compte notamment le Japon, l’Indonésie, la Corée du Sud, Tawain ainsi que la Zambie.
- Briser le silence : Il est important d'encourager les femmes et les filles à parler ouvertement de leurs règles, à partager leurs expériences et à remettre en question les tabous. Les femmes osent aujourd’hui parler de leurs règles et pas seulement en France : la journée mondiale de l’hygiène menstruelle a lieu tous les 28 mai, depuis 2014. En Afrique ou en Inde, briser le silence est un enjeu qui concerne la santé comme l’accès à l’éducation des jeunes filles.
Lire aussi: Risques et plaisirs de la sexualité pendant la grossesse
tags: #femmes #et #menstruation #tabou
