Les douleurs abdominales sont un motif fréquent de consultation en pédiatrie, représentant une part importante des admissions aux urgences. Chez les enfants, les maux de ventre sont fréquents et accompagnent de nombreux problèmes de santé. Il est parfois difficile de savoir si ces douleurs sont anodines ou si elles sont liées à une maladie plus grave. Les maux de ventre se manifestent par des douleurs abdominales plus ou moins violentes, qui peuvent être aiguës (de courte durée) ou chroniques (de longue durée ou répétées). Parmi les enfants d'âge scolaire, une proportion significative souffre de douleurs abdominales chroniques. Cet article vise à explorer en profondeur les douleurs abdominales chroniques chez l'enfant, en abordant leurs causes potentielles, les méthodes de diagnostic et les approches thérapeutiques.
Distinction entre Douleurs Aiguës et Chroniques
Il est essentiel de différencier les douleurs abdominales aiguës des douleurs chroniques, également appelées récurrentes ou récidivantes. Les douleurs aiguës surviennent soudainement et sont souvent liées à une cause organique identifiable. En revanche, les douleurs chroniques sont définies par la présence d'au moins 3 crises douloureuses, d'intensité suffisante pour perturber l'activité habituelle de l'enfant, depuis au moins 3 mois. Lors de douleurs aiguës chez un nourrisson, celui-ci pousse des cris inhabituellement stridents et il est difficile à calmer. Lorsque ces symptômes se manifestent, il faut consulter le plus rapidement possible et éviter de lui donner quoi que ce soit à boire ou à manger.
Prévalence et Impact des Douleurs Abdominales Chroniques
Les douleurs abdominales chroniques sont un problème courant chez les enfants, affectant une proportion non négligeable d'entre eux. La douleur empêche l'élève d'être disponible pour les apprentissages. Les douleurs abdominales chroniques peuvent ainsi avoir des conséquences majeures sur la vie quotidienne, avec un absentéisme scolaire important. Selon l'ESPGHAN, la douleur abdominale fonctionnelle affecte 30 % des enfants et est l’affection la plus courante présentée aux pédiatres. Ce trouble entraîne une qualité de vie altérée pour l’enfant affecté, ce qui peut avoir un impact négatif également sur sa famille, et est associé à une augmentation de l’absence scolaire et à une santé mentale dégradée (notamment dépression et anxiété).
Causes des Douleurs Abdominales Chroniques
Bien que l’origine fonctionnelle soit la plus fréquente, certains signes d’alerte orientent vers une étiologie organique. Dans l’énorme majorité des cas (plus de 90%), il n’y a pas de pathologie organique, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de lésion persistante du corps (comme une infection, une malformation, ou encore une inflammation). On distingue généralement les douleurs aiguës des douleurs chroniques, appelées aussi récurrentes ou récidivantes : celles-ci sont définies par la présence d'au moins 3 crises douloureuses, d'intensité suffisante pour perturber l'activité habituelle de l'enfant, depuis au moins 3 mois. Depuis sa première description par le Dr Apley en 1958, le problème des douleurs abdominales récurrentes de l'enfant d'âge scolaire reste mal compris en raison de la multitude de facteurs impliqués. Les symptômes sont souvent vagues et les examens ne révèlent généralement pas de maladie sous jacente. Les causes des douleurs abdominales chroniques chez l'enfant peuvent être classées en deux catégories principales : organiques et fonctionnelles.
Causes Organiques
Les causes organiques sont liées à une pathologie identifiable. Les pathologies principales à éliminer sont une maladie inflammatoire chronique de l’intestin (MICI), qui peut débuter à l’adolescence ou plus tôt, et la maladie cœliaque, dont les symptômes sont le plus souvent trompeurs.
Lire aussi: Causes des douleurs articulaires post-accouchement
Font suspecter une MC : des douleurs abdominales avec réveils nocturnes, parfois localisées en fosse iliaque droite en cas d’iléite, plus ou moins associées à un syndrome de König. Une cassure pondérale, voire staturale, est évocatrice, avec une aphtose buccale, des lésions périanales, ainsi que des atteintes extradigestives (uvéite, arthralgie, érythème noueux).
Dans la RCH et la colite indéterminée, rectorragies et diarrhées sont au premier plan, avec parfois un syndrome dysentérique (selles glaireuses ou sanglantes pouvant être afécales).
D'autres causes organiques potentielles incluent :
- Infections: Parasitaires ou bactériennes. Devant une diarrhée glairo-sanglante, une coproculture et une virologie des selles permettent d’éliminer une étiologie infectieuse. La recherche de toxines de Clostridium difficile est justifiée car les patients ayant une MICI sont plus facilement sujets à ces infections.
- Maladies inflammatoires de l'intestin (MICI): Maladie de Crohn, rectocolite hémorragique.
- Maladie cœliaque: Intolérance au gluten.
- Constipation chronique: Rétention fécale.
- Lithiase biliaire ou rénale: Calculs.
- Pancréatite: Inflammation du pancréas.
- Tumeurs abdominales: Rares chez l'enfant.
Causes Fonctionnelles
Dans la très grande majorité des cas, les douleurs abdominales récidivantes sont fonctionnelles, c'est à dire que tous les examens restent négatifs et qu'aucune cause précise n'est identifiée. Il n'y a aucune atteinte anatomique, ni infectieuse, ni métabolique, ni inflammatoire. L'enfant continue à grandir et grossir normalement. Selon la dernière classification de Rome IV (2016), elles ne peuvent pas être attribuées à une autre pathologie. Le syndrome de l'intestin irritable ou colopathie fonctionnelle, fréquent chez l'enfant, en fait partie. On distingue la dyspepsie fonctionnelle, le syndrome de l’intestin irritable, la migraine abdominale et les douleurs « non spécifiées ailleurs ».
- Dyspepsie fonctionnelle: Se caractérise par au moins 1 des critères suivants,rapporté au moins 4 jours par mois pendant 2 mois : plénitude postprandiale, satiété précoce, douleur ou brûlure épigastrique non associée à la défécation. Elle peut être causée en partie par un trouble de la vidange gastrique (retrouvé chez près de 50 % des patients) et déclenchée par une gastroentérite bactérienne (24 %). Il faut éviter certains aliments favorisants comme la caféine, les épices et les graisses, et les AINS.
- Syndrome de l’intestin irritable (SII): Se manifeste par la survenue d’une douleur abdominale 4 jours par mois au minimum (depuis au moins 2 mois), en lien avec la défécation et/ou associée à un changement de la fréquence et/ou de l’apparence des selles. S’il s’accompagne d’une constipation, sa résolution n’améliore pas les douleurs abdominales. Une altération du microbiote intestinal (dysbiose) est retrouvée chez ces patients, mais son rôle n’est pas clair (cause ou conséquence de ces troubles ?). Les patients sont fréquemment décrits comme anxieux, stressés, voire déprimés.
- Migraine abdominale: Est définie par l’apparition d’épisodes paroxystiques de douleurs intenses, aiguës, péri-ombilicales ou plus diffuses, durant au moins 1 heure, interférant avec les activités normales (école, loisirs). Les crises s’accompagnent d’au moins 2 des symptômes suivants : anorexie, nausée, vomissements, céphalée, photophobie, pâleur. Les épisodes sont séparés d’un intervalle libre de plusieurs semaines ou mois, et évoluent depuis plus de 6 mois. L’âge moyen au diagnostic varie entre 3 et 10 ans, avec un pic de fréquence vers 7 ans ; les filles sont particulièrement touchées. Un antécédent familial de migraine chez les apparentés de 1er degré est fréquent. La physiopathologie et les facteurs déclenchants sont similaires à ceux des formes classiques. Les traitements sont les mêmes (repos, paracétamol 15 mg/kg/6 h, ibuprofène 10 mg/kg ; éventuellement sumatriptan intranal. En prophylaxie : éviction des facteurs favorisants et discussion d’un traitement par pizotifène, propranolol, ou cyproheptadine. L’évolution vers une migraine sans ou avec aura est décrite dans 50 % des cas.
- Douleurs abdominales non spécifiées: Douleurs ne répondant pas aux critères des autres catégories.
Les douleurs abdominales récurrentes, sans cause identifiée, peuvent aussi être une expression de la souffrance psychique de l'enfant. Des douleurs abdominales matinales, paroxystiques, avant le départ à l'école, pouvant se répéter dans la journée, peuvent révéler une angoisse scolaire. Toute difficulté d'insertion de l'enfant, toute adaptation à une vie nouvelle (changement d'école, déménagement, séparation parents, difficultés familiales) peuvent être à l'origine de douleurs abdominales. D'une façon plus générale toute situation de stress, d'anxiété, de tension quelle qu'en soit la cause peut être génératrice de maux de ventre. Certaines difficultés scolaires peuvent s'exprimer également par des douleurs abdominales. L'enfant n'est pas un simulateur et il souffre d'authentiques maux de ventre même si leur origine est psychologique. Chez l'enfant, il existe aussi des migraines abdominales c'est à dire avec non pas des maux de tête mais des maux de ventre. Les douleurs abdominales sont paroxystiques associées à des nausées, des vomissements ou une pâleur ainsi qu'à des antécédents familiaux de migraines ; elles sont amendés par les antimigraineux.
Lire aussi: Grossesse et Douleurs au Sacrum
Diagnostic des Douleurs Abdominales Chroniques
Le diagnostic des douleurs abdominales chroniques chez l'enfant nécessite une approche méthodique et complète. Le diagnostic nécessite une analyse complète de la situation par un·e soignant·e spécialiste des enfants, et s’appuie souvent aussi sur des examens complémentaires permettant de contribuer à exclure les pathologies organiques. Un interrogatoire complet et un examen clinique minutieux permettent souvent une orientation diagnostique. Il est important de repérer les signes d'alerte évocateurs d'une origine organique aux douleurs, pouvant nécessiter la réalisation d'examens complémentaires biologiques, d'imagerie, voire endoscopiques.
Anamnèse
L'anamnèse consiste à recueillir des informations détaillées sur les antécédents médicaux de l'enfant, les caractéristiques de la douleur, les symptômes associés et les facteurs déclenchants. Il est crucial de poser des questions précises sur :
- La localisation, l'intensité, la durée et la fréquence des douleurs.
- Les facteurs qui aggravent ou soulagent la douleur.
- Les symptômes associés : fièvre, perte de poids, troubles du transit (diarrhée, constipation), nausées, vomissements, saignements digestifs, éruptions cutanées, douleurs articulaires.
- Les antécédents familiaux : maladies inflammatoires de l'intestin, maladie cœliaque, migraines.
- Les facteurs psychosociaux : stress, anxiété, difficultés scolaires ou familiales.
Examen Clinique
L'examen clinique doit être complet et minutieux, en recherchant des signes d'alerte évoquant une cause organique :
- État général : Pâleur, fatigue, perte de poids.
- Courbe de croissance : Retard staturo-pondéral.
- Examen abdominal : Sensibilité, défense, masses, hépatomégalie, splénomégalie.
- Examen des organes génitaux : Recherche d'anomalies.
- Examen cutané et articulaire : Recherche de signes de maladies inflammatoires.
Examens Complémentaires
Dans ce cas, des examens complémentaires sont utiles. Les résultats de ces examens seront normaux. Le bilan sanguin de débrouillage re-cherche un syndrome inflammatoire et une malabsorption : NFS, VS, CRP, albumine, ferritine, dosage des IgA anti-transglutaminase et IgA totales.
Le dosage de la calprotectine fécale est un bon marqueur de l’inflammation digestive, éliminant une organicité s’il est inférieur à 50 mg/g de selles. Cependant, ce test coûte 62 €, non remboursé par la Sécurité sociale, et ne permet pas de discriminer une MICI d’une diarrhée infectieuse ; sa prescription doit donc être bien réfléchie.
Lire aussi: Accouchement naturel et soulagement de la douleur
Parmi les examens d’imagerie, l’échographie abdominale est à préférer au scanner. L’abdomen sans préparation n’a pas de place, sauf en cas de syndrome occlusif pour rechercher des niveaux hydro-aériques dans une MICI avec syndrome de König par sténose iléale. On privilégie l’entéro-IRM ou à défaut l’entéroscanner au scanner abdominal classique dans les MICI. Des investigations supplémentaires, notamment une endoscopie digestive, peuvent être demandées par le spécialiste - pédiatre et/ou gastro-entérologue - en fonction des antécédents personnels et familiaux et des résultats des examens précédents.
Les examens complémentaires sont réalisés en fonction des signes d'alerte et des suspicions cliniques. Ils peuvent inclure :
- Analyses sanguines : NFS, VS, CRP, bilan hépatique, bilan rénal, amylase, lipase, IgA anti-transglutaminase (recherche de maladie cœliaque).
- Analyse d'urines : Recherche d'infection urinaire.
- Coproculture et recherche de parasites : En cas de diarrhée.
- Calprotectine fécale : Marqueur d'inflammation intestinale.
- Échographie abdominale : Visualisation des organes abdominaux.
- Radiographie abdominale : Recherche d'obstruction intestinale.
- Endoscopie digestive haute et basse : Visualisation et biopsies de l'œsophage, de l'estomac, du duodénum, du côlon et du rectum.
- Entéro-IRM ou entéroscanner : Exploration de l'intestin grêle.
Il faut également faire accepter aux parents l’inutilité des examens complémentaires.
Traitement des Douleurs Abdominales Chroniques
La prise en charge des douleurs abdominales chroniques chez l'enfant est multidisciplinaire et individualisée. Elle vise à soulager la douleur, améliorer la qualité de vie et traiter la cause sous-jacente, si elle est identifiée.
Traitement des Causes Organiques
Lorsqu'une cause organique est identifiée, le traitement est spécifique à la pathologie en cause :
- Maladies inflammatoires de l'intestin : Médicaments anti-inflammatoires, immunosuppresseurs, biologiques.
- Maladie cœliaque : Régime sans gluten strict.
- Infections : Antibiotiques, antiparasitaires.
- Constipation chronique : Laxatifs, régime riche en fibres.
Traitement des Douleurs Fonctionnelles
Dans les douleurs abdominales fonctionnelles, le maintien de l’activité et l’accompagnement de l’enfant seront centraux. En cas de douleurs abdominales récidivantes fonctionnelles, la correction des déséquilibres diététiques éventuels, et une bonne hygiène de vie peuvent résoudre les douleurs. Aucun régime diététique précis n'a fait la preuve de son efficacité mais une nourriture saine, équilibrée, riche en fruits et en légumes, associée à une bonne hydratation est conseillée. L'activité physique doit être encouragée. Les traitements médicamenteux s'avèrent souvent inefficaces mais peuvent parfois être prescrits. La prise en charge repose plutôt sur des techniques non médicamenteuses telles que la relaxation, les massages, l'hypnose… En cas de douleur abdominale fonctionnelle, le retour à l'école doit être encouragé. En effet il existe certains avantages à avoir mal : ce sont les « bénéfices secondaires »: attention parentale, évitement de tâches, diminution des obligations, déscolarisation. En cas de douleur récidivantes fonctionnelles ou d'origine psychologique il est important d'être à l'écoute de l'enfant. Ne pas penser qu'il simule une douleur qui est authentique même si elle n'a pas de substrat anatomique. La réassurance de l'enfant permet de l'apaiser et de diminuer une angoisse génératrice elle-même de douleur. En effet, critiquer, ne pas tenir compte de la douleur, comme porter trop attention à la douleur, et donner des privilèges sont associés à des symptômes augmentés et pérennisés. L'attention de l'enfant doit être détournée vers autre chose comme une activité qui l'intéresse.
Le traitement des douleurs fonctionnelles repose sur une approche multimodale :
- Education et réassurance : Expliquer à l'enfant et à sa famille la nature fonctionnelle des douleurs, les rassurer sur l'absence de maladie grave, et les informer sur les stratégies de gestion de la douleur. Il faut expliquer que douleur fonctionnelle ne signifie pas qu’elle est « dans la tête ». La prise en charge repose avant tout sur l’écoute de la plainte et la réassurance familiale, tout en favorisant une relation de confiance entre le patient, ses parents et le médecin.
- Approches psychologiques : Thérapie cognitivo-comportementale (TCC), hypnose, relaxation, biofeedback. Une prise en charge psychologique est souvent indiquée, de même qu’une approche corporelle de type hypnose ou encore sophrologie.
- Modifications du régime alimentaire : Identification et éviction des aliments déclencheurs (lactose, gluten, FODMAPs), augmentation de l'apport en fibres, hydratation suffisante.
- Probiotiques : Pour rééquilibrer la flore intestinale.
- Médicaments : Antispasmodiques, antidépresseurs à faible dose (pour moduler la douleur), antiémétiques (en cas de nausées et vomissements).
- Activité physique régulière : Pour améliorer le bien-être général et réduire le stress.
Pour les enfants présentant des douleurs abdominales récidivantes dans le cadre de maladies chroniques comme les maladies inflammatoires du tube digestif (maladie de Crohn et RCH, voir fiches correspondantes), ou l'intolérance au gluten (voir fiche correspondante) un Projet d'Accueil Individualisé (PAI) peut être rédigé avec les parents et l'équipe pédagogique. Les précautions à prendre pour prévenir la survenue d'épisodes douloureux, ainsi que la conduite à tenir en cas de douleur (médicament à administrer, mesure complémentaire éventuelle…) y seront détaillées.
tags: #douleurs #abdominales #chroniques #pédiatrie #causes #diagnostic
