Cet article explore les complexités des secrets de famille, des traumatismes non résolus et de l'impact profond qu'ils peuvent avoir sur les individus et les générations. À travers les histoires d'Arthur Miller, d'Alice Miller et du fils d'Arthur Miller, Daniel, né avec le syndrome de Down (trisomie 21), nous plongeons dans des récits de dissimulation, de douleur et de la recherche de la vérité.
Alice Miller : Une Enfance Marquée par la Guerre et les Traumatismes
Le livre de Martin Miller, publié en allemand en 2013, explore la « tragédie » vécue par sa mère, Alice Miller, une figure reconnue pour son engagement en faveur des enfants, et révèle les blessures intimes de son auteur. Martin Miller se donne pour projet de révéler les défaillances de sa propre mère envers lui, tout en mettant au jour l’impact des traumatismes de la guerre sur leur douloureuse relation.
La tragédie personnelle de Martin Miller est de ne pas avoir pu établir de rapport émotionnel avec ses parents, ce qu’il explique aujourd’hui par le « secret » dont ces derniers entourèrent leur histoire, particulièrement celle des années de guerre. Il dénonce « l’inversion de la relation parents-enfants », fréquente chez les survivants de l’holocauste, dans laquelle les adultes recourent au soutien émotionnel de leurs enfants, et contribuent ainsi à « la transmission du traumatisme refoulé de la persécution ».
Alice Miller, née Alicija Englard, au sein d’une famille juive orthodoxe établie à Piotrków-Trybunalski (Pologne), le 12 janvier 1923, a vécu une enfance marquée par la guerre. Elle adopta le nom de Rostovska en 1940, après s’être échappée du ghetto de Piotrków pour séjourner clandestinement dans la partie « aryenne » de Varsovie. Elle confiera plus tard : « Je devais toujours me dire que je ne pouvais plus être juive mais polonaise. Pour survivre, je devais changer mon nom et prendre une identité polonaise. » Elle réussit à sauver certains membres de sa famille en leur procurant de faux passeports, mais conservera toute sa vie la terreur d’être trahie et déportée.
Les remontées émotionnelles de sa mère, séquelles inévitables des traumatismes dont elle ne s’est que partiellement libérée, ont sans cesse fait obstacle à l’épanouissement de leur relation, au point d’enfermer le jeune Martin dans un rôle de persécuteur.
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Les pages que l’ouvrage consacre à la prime enfance d’Alicija sont tout aussi édifiantes : le lecteur y trouve les traces d’une violence familiale occultée, matrice précoce des comportements qu’elle répétera avec son fils longtemps plus tard. On découvre pourtant qu’Abraham Dov Englard, le grand-père d’Alicija, était un rabbin hassidique et que son second fils Meylech, n’osa pas désobéir lorsque celui-ci lui imposa une épouse « froide et impassible ». Première née de ce mariage dépourvu d’affection, Alicija allait incarner la révolte que ses parents n’osaient pas exprimer face aux règles qui leur étaient imposées. C’est auprès de sa tante Ala et de son mari Bunio qu’Alicija devait trouver les « témoins secourables » dont elle montrera l’importance dans son œuvre ultérieure.
Même si l’auteur reconnaît dans ces empreintes le fondement d’un futur positionnement thérapeutique, il lui est difficile d’admettre que la réactivité de sa mère à l’autoritarisme de son environnement familial ne lui était pas singulière, mais relevait d’une force vitale propre à l’enfant.
Fuyant un pays dévasté par la guerre, Alice est stupéfaite par l’opulence qui l’entoure et ne pourra jamais se dégager d’un sentiment d’étrangeté. Son mariage avec Andrzej Miller se révèle destructeur, les jeunes époux n’ayant d’autre perspective que de remettre en scène des souffrances indicibles. Alice reconnaîtra avoir projeté sur son mari jaloux la sensation d’être constamment surveillée qui l’avait dominée pendant la guerre et notamment à Varsovie, lorsqu’un maître-chanteur la menaça de dénoncer son identité juive à l’occupant allemand. On pourrait ajouter que cette relation malheureuse la renvoyait au drame vécu par ses propres parents, qui consentirent à fonder un foyer sans amour pour ne pas mettre en cause leurs traditions.
Elles ne l’ont pas empêchée de reproduire sur ses jeunes enfants les schémas de comportement qui l’ont fait tant souffrir dans son enfance, en particulier ceux d’une mère « froide et impassible » à laquelle elle ne voulait surtout pas ressembler. Né en 1950, l’enfant fut placé quinze jours en nourrice, puis passa les six premiers mois de sa vie chez Ala, Bunio et leur fille Irenka. À la naissance de sa sœur trisomique six ans plus tard, il souffrait d’énurésie et séjourna deux ans dans un home d’enfants sans contact avec sa famille. Outre les coups et les humiliations, Andrzej Miller a soumis son fils à des contrôles intimes en l’obligeant à se laver le matin avec lui - sans susciter la réprobation maternelle.
Si l’on comprend que le fils montre peu d’empathie pour celle qui a trop longtemps ignoré ses besoins, il est pourtant regrettable que l’auteur - devenu psychothérapeute à son tour - ne parvienne pas à partager la détresse que la petite Alicija vécut dans la solitude au sein de sa propre famille. Martin s’applique au contraire à idéaliser l’héritage culturel que sa mère a rejeté, comme si lui aussi voulait se rebâtir un foyer. Il lui est également difficile de mettre en cause la responsabilité de son père dans la problématique familiale et avec elle, celle de ses ascendants masculins.
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En fin de compte, Martin Miller reconnaît que « l’importance de [l’œuvre d’Alice Miller] reste intacte » - mais seulement ses trois premiers livres. Les suivants, ainsi que ses conseils thérapeutiques par Internet, relevant selon lui de la « spéculation ». Ce dernier avait presque atteint la trentaine et fut le témoin d’une transformation radicale : « Ma mère me parlait de ses pensées et je la découvris sous un tout autre jour : passionnée, ouverte, abordable, détendue. » Libérée d’un mariage malheureux, elle s’affirmait face à l’orthodoxie de la psychanalyse et intégrait son fils dans ce projet - ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant.
Arthur Miller : Gloire Littéraire et Secret Familial
Arthur Asher Miller, né le 17 octobre 1915 à New York et mort le 10 février 2005 à Roxbury, est un dramaturge, écrivain et essayiste américain, brièvement marié à Marilyn Monroe. Miller est une figure importante de la littérature et du cinéma américain du XXe siècle.
Miller naît dans une famille d’immigrants polonais juifs de la classe moyenne, à Brooklyn. Son père, Isadore Miller, a du succès dans son métier de tailleur d’habits féminins. Sa mère, Augusta Barnett, est institutrice. Arthur a un frère Kermit, qu’il admire beaucoup, et une petite sœur, Joan. La famille vit près de Central Park, à Manhattan, jusqu’en 1929. Le père est ruiné par la Grande Dépression, et la famille déménage à Harlem.
Refusé à l'université du Michigan et à l'université Cornell, il commence à travailler dans un entrepôt de pièces détachées pour automobiles, où il est confronté à l'antisémitisme, ce qui influencera aussi ses œuvres. À l'université de Michigan, Miller étudie le journalisme et le théâtre, s'intéressant particulièrement au théâtre grec antique et aux œuvres d'Henrik Ibsen et de Fiodor Dostoïevski.
En 1949, Mort d'un commis voyageur gagne le prix Pulitzer (catégorie drame), six Tony Awards et le New York Drama Critics Circle Award. C’est la première pièce à avoir jamais gagné les trois. Sa pièce suivante, Les Sorcières de Salem, est jouée pour la première fois à Broadway le 22 janvier 1953.
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En juin 1956, dans la continuité de la période maccarthiste, il est convoqué pour s’expliquer devant la commission des activités non-américaines. Il a en effet été nommé par Elia Kazan comme ayant assisté à des meetings du Parti communiste USA. Il admet être allé à certaines réunions mais nie être communiste. Il refuse cependant de citer d'autres personnes associées à des groupes gauchistes ou supposés communistes. Le 31 mai 1957, Miller est déclaré coupable d’outrage au Congrès pour avoir refusé de révéler les noms de membres d’un cercle littéraire suspecté d’affiliation communiste. Sa condamnation sera annulée le 8 août 1958 par la cour d’appel américaine.
Le 29 juin 1956, il épouse Marilyn Monroe que Kazan lui avait présentée huit ans auparavant. Le 24 janvier 1961, ils divorcent. Le 17 février 1962, Arthur Miller épouse Inge Morath. Ils auront deux enfants : Rebecca et Daniel.
Daniel Miller : L'Enfant Oublié
Selon le biographe Martin Gottfried, Daniel est né en novembre 1966 atteint de trisomie 21. Miller l’a placé dans une institution à Roxbury et ne lui a jamais rendu visite (contrairement à Inge Morath). Miller ne l’a pas mentionné une seule fois dans ses mémoires Timebends, et la notice nécrologique du New York Times n’a pas dit un mot à son sujet, citant trois enfants au lieu de quatre.
Cette omission révèle une réalité douloureuse et socialement stigmatisée : la relégation des personnes handicapées, en particulier celles atteintes de trisomie 21, à la périphérie de la société. La décision d'Arthur Miller de placer Daniel dans une institution et de l'effacer de son récit public témoigne des attitudes de son époque, où le handicap était souvent perçu comme une honte ou un fardeau.
Réflexions sur le Secret et l'Acceptation
Les histoires d'Alice Miller et d'Arthur Miller mettent en lumière la complexité des relations familiales, l'impact des traumatismes non résolus et les secrets qui peuvent ronger les familles de l'intérieur. L'omission de Daniel Miller de l'histoire familiale d'Arthur Miller est particulièrement poignante, car elle souligne la nécessité d'une plus grande acceptation et inclusion des personnes handicapées.
Il est essentiel de se rappeler que chaque individu, quelles que soient ses capacités, a une valeur intrinsèque et mérite d'être aimé, respecté et inclus dans la société. En reconnaissant et en confrontant les secrets du passé, nous pouvons créer un avenir plus compatissant et inclusif pour tous.
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