L'anorexie mentale, un trouble du comportement alimentaire (TCA) touchant principalement les adolescentes, se révèle être un carrefour complexe où s'entremêlent identité, maternité et parcours académique. Cet article explore les différentes facettes de cette problématique, en s'appuyant sur des études cliniques et des observations psychanalytiques, afin de mieux comprendre les enjeux psychiques et les défis spécifiques auxquels sont confrontées les femmes souffrant d'anorexie et désirant une maternité.
Prévalence des TCA et Infertilité : Un Lien Troublant
Les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont caractérisés par des comportements alimentaires différents de ceux habituellement adoptés par les personnes vivant dans le même environnement. La prévalence des TCA en Assistance Médicale à la Procréation (AMP) est significativement plus élevée que dans la population générale, étant 5 fois plus importante. De même, l'association entre infertilité et TCA avérés est 2 à 4 fois plus fréquente que dans la population générale.
Une étude menée par Sophie Christin-Maitre auprès de femmes consultant des endocrinologues pour une stimulation de l'ovulation révèle des antécédents d'anorexie chez 40,5% des participantes, de boulimie chez 5,5%, de végétarisme chez 5,5% et de sélection alimentaire chez 52%. Il est important de noter que cette étude n'a pas réalisé d'évaluation approfondie des troubles psychiques.
Paradoxalement, certaines patientes souffrant de TCA et ayant recours à la stimulation de l'ovulation par pompe à GnRH, tout en déniant leurs troubles, évoquent la rapidité de la survenue de la grossesse comme un élément perturbateur. La perte de maîtrise corporelle et la concrétisation rapide de la réalité du bébé à naître semblent bousculer des processus psychiques ambivalents ou laissés en suspens. Ces données mettent en évidence la manière dont les troubles de la fertilité engendrés par les TCA interrogent les nouvelles pratiques de procréation et soulèvent des questions sur les limites que la société entend fixer à l'utilisation de ces techniques.
Les Défis Psychologiques de la Maternité chez les Femmes Anorexiques
La patiente anorexique en demande de PMA confronte les professionnels de santé à des défis complexes. Il est essentiel de distinguer le besoin du désir, le désir de grossesse du désir d'enfant, et de prendre en compte les facteurs psychologiques conscients et inconscients qui sous-tendent ces besoins-désirs. Si l'éclosion pubertaire est auto-avortée dans l'anorexie, c'est que la pollinisation et la germination première n'ont pas totalement eu lieu.
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L'adolescente anorexique, souvent perçue comme une étrange beauté florale, sollicite l'attention du médecin pour "reféconder" la reprise des processus de maturation et redéclencher la floraison. Cependant, elle l'interroge également sur sa vocation non seulement soignante, mais aussi démiurgique. La survenue brutale du plaisir génital et du pouvoir d'engendrement peut être accablante pour une jeune femme qui n'y a pas été suffisamment préparée.
Chez ces patientes narcissiques, la question centrale est celle de la peur du débordement de l'excitation pulsionnelle. Le travail titanesque de contrôle et de maîtrise de cette peur via la conduite anorexique génère la peur de la contre-attitude hostile exercée par l'autre (familial et soignant) face à l'effroi de la "monstration" du symptôme. Malgré la défense anorexique, la patiente ne parvient pas totalement à s'apaiser faute de pouvoir transformer la sensation excitante en affect lié à une représentation dans le champ du désir, puis en émotions et sentiments, et enfin en symbole et métaphore.
Ainsi peut advenir la demande d'une maternité sans sexualité, issue d'une jeune femme, toujours et à tous les égards jeune fille (mère vierge à la chair innocente et à l'âme coupable) donc encore dépendante de sa propre mère dans un œdipe négatif, ou aliénée à un contre-œdipe paternel actif, et qui perpétue une histoire ancienne de troubles alimentaires. Histoire qu'elle habite à son corps défendant, plutôt qu'elle ne s'approprie la sienne en ne devenant pas femme avant que mère. Elle passerait directement d'enfant à mère avec donc un maintien d'une sexualité infertile psychiquement si ce n'est physiquement. Surtout elle ne parviendrait pas ainsi à être sa propre mère, c'est-à-dire à s'occuper maternellement de l'enfant qu'elle a été, ce qui lui permettrait de s'occuper maternellement de l'enfant à naître.
Risques et Complications de la Grossesse et du Post-partum
Le risque majeur chez les femmes anorexiques enceintes est la dépression durant la grossesse et le post-partum, touchant jusqu'à 30% des cas. Cette dépression peut se traduire par une absence de présence interne, une incapacité à libidinaliser le corps infantile et à réactiver une expérience infantile suffisamment bonne avec leurs propres mères.
Les travaux de Monique Bydlowski soulignent que le processus de maternité s'ancre dans les phases très précoces du développement et s'appuie sur la reconnaissance intérieure de la mère qu'on a eue et du bébé qu'on a été. L'interrogation sur l'existence ou non d'expériences charnelles de la féminité, incarnée et assentie plutôt que seulement mentalisée et consentie, est également cruciale.
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La rencontre avec l'altérité dans la sexualité, notamment le désir et la passivité dans le rapport charnel pénétrant, représente une menace pour l'intégrité narcissique du sujet vulnérable. L'excitation devenant désir et s'adressant à un objet génère une expérience de dépendance, et le vécu d'assignation à une passivité totale face à son avidité objectale fait craindre à la patiente l'absorption puis la confusion.
L'Anorexie Mentale : Définition, Symptômes et Facteurs de Risque
L'anorexie mentale est un trouble des comportements alimentaires (TCA) qui se caractérise par une restriction des apports alimentaires conduisant à une perte de poids importante, associée à un "plaisir de maigrir" et une peur intense de prendre du poids. La personne souffrant d'anorexie mentale a le sentiment d'être toujours en surpoids et cherche à maigrir par tous les moyens.
Bien que l'anorexie mentale reste une maladie rare, elle touche principalement les femmes, et son apparition survient souvent à l'adolescence, entre 13 et 17 ans. Les facteurs de risque sont multiples : psychologiques, génétiques et environnementaux. Des études ont émis l'hypothèse de facteurs génétiques, mais aucun gène prédisposant directement à l'anorexie mentale n'a été mis en évidence.
Traitement et Prise en Charge de l'Anorexie Mentale
Le traitement de l'anorexie mentale nécessite une approche pluridisciplinaire, impliquant des professionnels de la santé mentale, des nutritionnistes et des médecins. L'hospitalisation peut être nécessaire dans certains cas, afin de permettre une rééducation alimentaire et une régulation de l'appétit sans l'influence de l'entourage.
Les complications de l'anorexie peuvent être physiques et psychologiques, impactant tous les niveaux de la vie de la personne atteinte. Le rôle des parents est essentiel dans la détection précoce de la maladie et dans le soutien à l'adolescent(e) pendant le traitement.
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Anorexie et Désir de Maternité : Une Approche Psychanalytique
L'anorexie mentale est souvent perçue comme étant liée à une peur de quitter l'enfance et de devenir femme, un moyen inconscient de suspendre le développement physiologique et psychologique empêchant ainsi le passage à l'âge adulte. L'aménorrhée, symptôme cardinal de l'anorexie, met en exergue ce désir de rester enfant, de ne pas entrer en rivalité avec la mère sur le terrain de la féminité et donc de la maternité.
Selon M. Corcos et M.E. Dupont, il y aurait un dysfonctionnement dans les interrelations précoces sous-tendu par "la défaillance du maternel chez les mères de ces patientes, en particulier dans l'investissement du corps autonome, vivant et érotique de l'enfant". Cette défaillance ne favoriserait pas l'intégration du féminin et favoriserait une organisation sadomasochiste, fixant le sujet à ses objets infantiles.
Le désir d'enfant peut être entendu comme détenteur d'un double enjeu : l'identification au parent de même sexe et l'achèvement du processus œdipien dans la mise en acte des désirs incestueux. Cependant, l'expérience analytique auprès de patientes anorexiques montre le plus souvent que le changement d'objet, de la mère au père, n'a pas eu lieu. S'instaure alors, avec force, une relation duelle soulignant l'importance des failles narcissiques, du choix d'objet narcissique, des difficultés identificatoires de ces patientes, les fixations prégénitales mettant ainsi en exergue l'insuffisance de triangulation œdipienne.
La grossesse pourrait alors renforcer à nouveau le lien mère-fille, si puissant chez les anorexiques : elle serait l'occasion d'un rapprochement, toujours et encore désiré. On pourrait ainsi envisager chez ces femmes "un désir de grossesse pour la grossesse", cette dernière s'inscrivant, alors, dans une problématique préœdipienne, traduisant la recherche désespérée de la mère des débuts.
Étude de Cas : L'Évolution du Processus de Séparation-Individuation lors de Deux Grossesses
Une étude menée auprès de femmes présentant des antécédents d'anorexie et enceintes pour la deuxième fois a permis d'observer l'évolution du processus de séparation-individuation entre la première et la deuxième grossesse. La première grossesse semble souvent être l'occasion d'une tentative de prise de distance vis-à-vis de l'objet maternel, alors que la seconde semble, au contraire, s'inscrire dans un mouvement régressif visant finalement l'annulation de cette tentative de séparation.
La première grossesse, vécue sous le signe d'une certaine béatitude, semble combler les femmes, certainement de par l'intense sentiment de complétude qu'elle leur procure. Cependant, elles semblent souvent ne pas être conscientes de la réalité objective de cette première grossesse en ce qu'elle aboutirait à la naissance d'un enfant.
L'arrivée de l'enfant confronte la femme "devenue mère" aux conséquences de cette grossesse : un enfant et donc l'identité de mère. Le refus de cette identité vient alors confirmer que l'objectif visé n'était pas un enfant, mais bien un désir de grossesse : revêtir une identité nouvelle permettant de se dégager de l'emprise maternelle par "procuration".
La deuxième grossesse apparaît ensuite comme une tentative de réparation, une tentative de re-fusionner avec la mère et est vécue de manière beaucoup plus conflictuelle, car, cette fois, elles sont conscientes de la réalité de l'enfant à venir, bien que celui-ci ait d'emblée une fonction de réparation.
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