Introduction
Trisomie 21, groupe phare de la cold wave française créé en 1980 par les frères Lomprez, a marqué son époque par une musique synthétique, mélancolique et personnelle, héritière de Kraftwerk et Joy Division. Leur patronyme, choisi pour exprimer une sensibilité différente, reflète l'atmosphère sombre et introspective de leurs compositions.
Les Débuts : "Passions Divisées" et "Le Repos des Enfants Heureux"
Le CD regroupant leurs deux premiers enregistrements inclut beaucoup des meilleurs morceaux (souvent les plus connus également). Bien que sorti en deuxième, 'Passions divisées' est le premier opus enregistré (1981 pour être plus précis) et il pose les base du son de Trisomie 21, une musique rythmée sans être réellement dansante, triste, sans dédaigner un brin d'expérimentation dans le traitement des claviers ('Moving by you') ou du chant ('Is anybody home'). Des chansons telles que 'See the devil in me', 'No way' ou 'Relapse' portent les stigmates d'une excellente cold wave, tandis que la fausse valse instrumentale 'La fête triste' dégage une atmosphère funèbre qu'on retrouve en moins synthétique chez les Cure époque 'Faith'.
Second disque, 'Le repos des enfants heureux' débute par l'un des titres phare, 'Il se noie', étrange valse synthétique avec chant quasiment aquatique, avant d'enchaîner sur des climats plus inspirés post punk sans jamais perdre la touche électronique. C'est l'une des qualités de Trisomie 21, cette habileté à faire le grand écart entre plusieurs genres sans vraiment pouvoir être classé entièrement dans chacun d'entre eux. Certes les sons des boîtes ont un brin vieilli mais globalement, les structures frappent toujours par leur audace: même les morceaux les plus accessibles n'ont rien de chansons classiques avec couplet/refrain, d'autant que la durée navigue volontiers à plus de cinq minutes, évitant ainsi tout calibrage radio. Pour qui souhaite découvrir l'univers des frères Lomprez, ce cd constitue la meilleure des cartes de visite.
L'Univers Sombre et Fascinant de Trisomie 21
Sinistre recueil. Sinistre entité. Sublimes visions, que je garde près du coeur. Ces chansons me serrent la gorge, ce groupe me fout les boules. T21 est cold wave difforme, aussi naïve et létale que peut l’être cette musique quand elle se laisse aller à ses dérives. Ce groupe avait alors un son à lui, aussi confortable que malsain, et une signature reconnaissable entre mille. Ce qui nous est offert ici, arraché des entrailles de l’underground le plus profond du rock français, est à peu près aussi chaleureux et rassurant que du Joy Division de la grande époque, et aussi singulier que peuvent l’être les œuvres les plus secrètes de cette période révolue. Culte, pour faire simple. Un recueil - leur plus essentiel à mes yeux d’enfant - qui vous attend, sagement, presque invisible depuis toutes ces années, quelque part… Dans le noir.
Le malaise est omniprésent, tutoie-le, prend-le comme écharpe. Admets que la solitude est un édredon confortable et que cette musique l’embellit de la plus belle des façons. Cette naïveté-là est un sourire, tordu, pas beau, pas rassurant, on a pas envie de lui répondre à ce sourire, parce qu’il est moche et qu’il nous effraie. C’est celui d’un gosse que ses camarades d’école traitent comme un animal, et qui mange des fourmis en cachette derrière les thuyas. Ici, la cold wave est comme un manteau transpercé par les étoiles, et les étoiles sont des bonnes amies pour le solitaire. La peur du monde extérieur s’infiltre dans les pores, le moindre cil. Autisme ou paranoïa ? Le décor n’est pas beau, mais envoûtant. C’est un pavillon délabré, paumé près d’une gare désaffectée, c’est une nuit magnétique dans un paysage à la Buffet Froid, ou une ville du Nord aux abords de zones industrielles dans lesquelles serpentent des créatures pathétiques, bercées par le rythme de synthétiseurs bon marché. La musique est comme cet enfant au sourire tordu auquel on veut offrir des bonbons mais qu’on invite pas à venir dans sa voiture parce que c’est lui le prédateur. Les rôles inversés, la réalité anamorphosée.
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Des notes synthétiques, en veux-tu en voilà, maladroites, délicates, chétives, pesantes. Maladroites oui, et comme ces bricolages, rachitiques, faciles, oh si faciles que l’on pourrait les croire sorties de sa propre chambre, de ses propres souvenirs de môme, de ces cauchemars les plus enivrants… des notes-jouets pour ces rêves d’une new wave blafarde. Des somnambules sublimes, scaphandriers à la carapace molle qui explorent les puits profonds à la recherche de dieu sait quoi. Ils se noient… Un chant défiguré par les effets, malhabile, quand il n’est pas nu, dans la langue de Baudelaire, si laid, si ridicule à la lumière faible des veilleuses, mais si dérangeant. Une mini messe pour âmes amputées par ici. Une incantation à la Lune par-là. Une ritournelle chimique technoïde à la Liaisons dangereuses, à côté. Un tube de Jean Michel Jarre en direct du cellier, là juste là, pourri par les polypes, les bonbons de la chair. Des échos de terres étrangères, plus loin, des cordes veloutées, des rythmes qui claquent sèchement, des nappes de claviers gorgées d’émotion… Mourir sous un réverbère. Et en guise de terminus, un morceau qu’on croirait sorti de Seventeen Seconds, sans doute enregistré au fond d’un de ces puits dont je parlais plus haut (pas loin d’une forêt, sans doute), ou d’un tunnel comme celui qu’on voit au début d’Orange mécanique, au milieu de ces créatures de cirque étranges comme on peut en trouver dans Cristal qui Songe. L’hiver, la forêt, la nuit, Trois mots simples comme tout auxquels il devient impossible de ne pas penser.
"The Last Song" et l'Héritage de Trisomie 21
Trisomie 21 a su en quelques albums imposer un son qui lui est propre, et dépeindre la société hantée et cabossée des villes industrielles du nord de la France dans les années 1980, avec des titres puissants qui traversent des générations comme « The Last Song » ou « La Fête Triste ».
Un Retour Inattendu et "Elegance Never Dies"
On croyait le groupe mythique de cold wave français Trisomie 21 mort et enterré après leur dernier album Black Label, et c’est ce qu’ils croyaient aussi puisque les frères Lomprez avaient annoncé leur « dernier concert » le 14 novembre 2009 au Glazart. Finalement le duo n’avait pas dit son dernier mot et opère un retour très attendu sur le devant de la scène avec un album, Elegance Never Dies, et une tournée mondiale en passant par un concert complet à Paris le 17 Novembre prochain.
Philippe Lomprez explique : « On pensait que T21 c’était fini, tout simplement. On s’est dit qu’on était arrivés au bout de l’histoire. Au bout d’un moment, on ressuscite, un peu comme à chaque fois. Là, on avait vraiment l’impression d’en avoir terminé, on avait fait un dernier concert. On avait éventuellement pensé à refaire un disque mais la scène ne nous tentait plus. Finalement, il s’est avéré que non, on se trompait. C’est quelque chose d’assez intime et indéfinissable. Ça doit être assez freudien, il doit y avoir quelque chose d’inconscient. C’est une envie qui nous prend et on découvre, un peu comme un chercheur d’or, une veine. Non, pas du tout. Chacun vaquait à sa vie, quelque part ; la page était tournée. Depuis le départ on dit que T21 est un livre. Tout est un peu dans le titre, Elegance Never Dies. C’est le « ne meurt jamais » qui est important. Nous qui croyions avoir enterré le groupe, il n’était finalement pas mort parce que, nous mêmes, on revivait, on avait envie de revoir la lumière que nous apporte le public. C’est tout un processus avec beaucoup d’enthousiasme. Dès le premier morceau il se passe quelque chose. On a eu la chance d’enregistrer une ligne de basse avec le premier bassiste du groupe, Pascal Tison. En écoutant l’album on s’est dit qu’on avait encore des choses à faire et à dire. On était aussi entouré d’amis qui nous disaient : « Quand même, c’est impensable que vous arrêtiez comme ça. Un groupe comme le vôtre à vocation d’essayer d’être éternel, au moins par son œuvre » Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. »
Évolution Musicale et Influences
Aujourd’hui il y a un vrai renouveau du post-punk et de la coldwave, pourtant votre dernier album est bien plus rock, moins électronique. Ah oui, forcément ! On l’a toujours été. Si on regarde et analyse le passé, c’est vrai qu’on peut y déceler des mouvements comme la coldwave, mais quand on est à l’intérieur de tout ça on ne se rend pas compte et on avance. T21 avance toujours en fracassant un peu le disque précédent. On essaie à chaque fois d’être différents, c’est le but. On n’aimerait pas se répéter. Qu’il y ait un revival, c’est sûr, mais les gens n’attendent pas forcément qu’on rejoue la même chose que dans les années 1980. Les gens veulent simplement retrouver la flamme qu’il y avait à cette époque-là. Ce qui animait cette flamme c’était, après le No Future, qu’on n’en avait rien à foutre que le public aime ou pas. Tout ce qui nous plaisait c’était d’envoyer tout ce qu’on avait et d’être nous-mêmes. Si les gens adhèrent c’est formidable, sinon tant pis. C’est ce côté brutal qui crée une dynamique. C’est pas soft les années 1980. (rires) À l’époque, il y avait des gens qui se disaient : « Mais comment osent-ils faire une face en 33 et une face en 45 ? » On osait faire des mélanges improbables, des mixages pas faciles.
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Philippe Lomprez commente sur la nouvelle scène cold wave : « Je dois vous avouer que je ne la connais pas énormément puisque ce qui nous caractérise aussi c’est qu’on n’écoute pas de musique, on préfère en faire le plus possible. J’espère que ce n’est pas un copié/collé. Si c’est juste pour faire de la musique qui a déjà été faite, l’intérêt m’échappe un peu. Ça serait comme un jeu de rôle par rapport au cinéma. »
Pour expliquer l'origine de leur son unique, Lomprez explique : « Carrément. Comme l’ont été Manchester ou Liverpool, c’était un bassin minier puis sidérurgique avec la misère sociale et intellectuelle qui l’accompagnent. Ce sont des régions qui sont broyées par des choses qui dépassent l’humain. C’est ravagé par les systèmes économiques et politiques. Les habitants deviennent des victimes de guerres qui ne sont pas dites. Forcément, c’est propice à l’expression corporelle, il y avait beaucoup de théâtre avant-gardiste, et à toute forme d’expression en général du moment où elles ne coûtent pas cher. Il n’y a pas eu de cinéma. (rires) Il y a eu de la musique bien sûr, parce que les gens avaient un besoin de crier et se soulever face à une société invraisemblable. Forcément, quand on est très jeune et qu’on baigne dans ce milieu, on a envie de faire autre chose. D’où le nom Trisomie 21. Vous vous imaginez bien qu’on ne choisit pas un nom comme ça si on espère faire une carrière. L’idée c’est de dire que si la norme de la société est le chômage, la précarité et l’humain broyé… on préfère être anormaux. Dans la création on se débat avec ses idées, tout n’aboutit pas ; ce n’est pas un long fleuve tranquille, pour reprendre un titre de film. C’est une bagarre constante contre soi et c’est révélateur de l’endroit d’où l’on vient. On n’en avait pas totalement conscience quand on était dedans mais on a vite compris. On se disait qu’on était nord-européens et on n’en avait rien à foutre du débat français. Il y avait un peu de colère quand même, pas seulement de la mélancolie. Contre ce qu’on voit. Artistiquement, quand vous décidez de demander à un guitariste de hard rock de venir jouer sur un morceau coldwave, vous mettez une bombe quelque part. C’est ça la guerre, casser des codes et tout remettre en question. »
Enfin, Lomprez ajoute : « L’album précédent s’appelait Black Label, ça n’avait rien à voir avec le whisky mais plutôt avec le pavillon noir des pirates et donc quelque part, l’anarchie. C’est l’ordre moins le pouvoir. Les gens sont capables de se débrouiller tout seuls mais il faut un petit moteur quand même. Dans une précédente interview, vous aviez dit apprécier le travail de Ryuichi Sakamoto. On a toujours été assez proches des musiques expérimentales, on avait fait joué Blaine Reininger de Tuxedomoon sur l’album Distant Voices. L’expérimentation est très importante pour nous. Des gens comme Kraftwerk et plus tard Ryuichi Sakamoto, ont aussi cassé les codes et en ont inventé d’autres. Ils ont aussi réussi à faire des passerelles avec l’image et trouver de nouvelles ambiances. On n’est pas forcément fans de cinéma mais on adore les bandes originales de films. On a fait des albums qui pouvaient s’apparenter à des B.O comme Plays the Picture, qui était une commande de studio de cinéma. Ça ne devait pas sortir en disque mais finalement c’est sorti et ça a bien marché. Il suffisait qu’on nous dise : « Jamais vous n’oseriez faire ça » pour qu’on veuille le faire. Par exemple, quand on parle des années 1980, on pense tout de suite à la basse qui était très présente chez des groupes comme New Order ou the Cure. En opposition à ce qui était attendu de nous, on a décidé de faire un album sans basse, Million Lights. On s’est dit que si tout le monde en mettait, c’était intéressant de faire sans. Je pense qu’un artiste est un peu fou, mais une folie contrôlée bien sûr. »
Créateurs d'Ambiance et Émotion
« On aime bien servir une émotion, on ne cherche pas à faire un tube qui ferait danser les gens. On veut toucher une âme et pour ça il faut trouver une émotion. On va la trouver dans les sons, dans le mixage… il y beaucoup de travail de post-synchro. Même quand on fait quelque chose qui s’apparente au rock, c’est organique mais ce n’est jamais vraiment du rock. C’est des couches énormes de travail sur le son. Le dernier album est organique mais comme l’est Alien, pas comme un petit enfant. (rires) J’aimerais que les gens soient touchés mais aussi un peu mal à l’aise. »
Concernant l'absence de passerelles avec le cinéma, Lomprez explique : « Très peu. Les passerelles ne se sont pas vraiment faites même si on touchait le milieu du bout des doigts. On n’a jamais rencontré de metteur en scène ou réalisateur qui voulait travailler avec nous. On a quand même fait la B.O d’un film qui s’appelle Pushing the Limit qui, par ailleurs, n’est pas un grand film. Le réalisateur avait demandé à des artistes d’imiter ce qu’on faisait, pensant qu’on serait trop cher pour eux. Quand ils ont eu les résultats ils ont trouvé ça tellement affreux qu’ils ont fini par nous contacter mais on n’avait plus le temps de faire des morceaux originaux donc ils ont puisé dans notre catalogue. On a d’autres morceaux qui sont pris pour des films ou des dessins animés. On aimerait beaucoup créer une vraie B.O de film du début à la fin. Lorsqu’on avait travaillé sur commande pour Plays the Picture, le studio nous demandait de créer une banque de données qui puisse servir des images. On avait un cahier des charges et on devait faire quelque chose d’assez précis. Déjà, il y a assez peu d’instruments « traditionnels », il y a de la guitare et de la basse mais le reste est électronique, que ce soit les sons de violons ou de batterie. Le but est d’arriver à se rapprocher le plus possible du naturel. Lorsque l’on utilise des guitares ou même la voix, elles sont tellement retravaillées en post-synchro que c’est là où s’effectue vraiment l’alchimie. Je suis un peu mal placé pour vous parler de ça puisque c’est mon frère qui le fait, mais je peux vous dire qu’il travaille comme un alchimiste. Là, on a essayé de nouvelles façons de créer de la chanson. Pour certains titres j’ai écrit les textes après les avoir chantés. J’ai chanté plusieurs textes et mon frère est allé repiquer des phrases ou des mots pour tout recomposer. On a recréé un chant à partir de ça, un peu comme l’écriture automatique. On a trouvé ça assez intéressant.
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La Scène et l'Authenticité
Scéniquement, on a rien prévu, on va essayer d’être nature. Ce qui nous plait dans les concerts c’est d’avoir les gens devant nous et de les rencontrer. On aime mettre des visages sur les spectateurs et les prendre un peu par la main. On n’a pas besoin d’artifices pour ça, on ne fait pas un show. La coldwave ça doit être simple. Il y a une espèce de course à l’armement qui peut être intéressante mais on a envie de revenir aux fondamentaux. On ne veut pas faire d’esbroufe ou se cacher derrière des décors. On sait aussi que les gens vont venir pour nous voir, pour entendre les morceaux qu’ils ont appréciés dans notre discographie donc on ne va pas forcément axer sur le dernier album, on attendra que les gens l’aient digéré.
Non pas vraiment. Forcément ça évolue toujours un petit peu. On se demande parfois si tous ces morceaux ne sont pas un peu vivants. Mais dans un souci d’authenticité, on va essayer de ne pas dénaturer nos morceaux. C’est très tentant de tout retravailler mais on veut que les gens retrouvent ce qu’ils ont aimé. Je n’aime pas quand les artistes retravaillent leurs morceaux parce que ce n’est pas toujours bon. Les gens paient aussi pour venir retrouver une émotion qui les a fait vibrer : si on leur propose autre chose ça peut être frustrant.
Bien sûr c’est important. On peut être sophistiqué, on peut bidouiller des sons bizarres, mais on peut être humain aussi. Ce n’est pas un choix très réfléchi à vrai dire. Les américains ont flashé dessus. On s’est rendu compte en mettant les morceaux les uns après les autres que l’on avait fait une espèce de concept-album. Ce n’est pas une compil’ de titres, les morceaux se répondent les uns les autres. Il se passe quelque chose.
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