L'essor des tests ADN a engendré une petite révolution sociétale, bousculant les représentations traditionnelles de la famille et soulevant des questions fondamentales sur le droit aux origines, la filiation biologique et sociale, et l'encadrement de la paternité. Cet article explore les enjeux sociologiques liés aux tests de paternité, en mettant en lumière les débats qu'ils suscitent, les transformations qu'ils entraînent et les perspectives qu'ils ouvrent.
Le droit aux origines : une quête existentielle
La quête des origines est devenue une préoccupation majeure dans les sociétés occidentales. L'idée que connaître ses origines permet de mieux se comprendre et de construire son identité est de plus en plus répandue. Cette quête se traduit notamment par un intérêt croissant pour les tests ADN, qui permettent de retracer ses ancêtres et de découvrir des correspondances génétiques avec des parents plus ou moins éloignés.
En France, cette quête a pris une dimension particulière avec la loi du 1er septembre 2022, qui permet aux enfants nés d'un don de sperme ou d'ovocyte de connaître l'identité du donneur une fois majeurs. Cette loi est l'aboutissement d'un long combat pour la reconnaissance d'un "droit à connaître ses origines", qui s'est développé en parallèle des progrès réalisés dans les techniques de séquençage du génome.
Cependant, l'accès aux origines n'est pas sans risque. La psychologue Sophie Marinopoulos souligne que les jeunes adultes qui se lancent dans la recherche de leurs géniteurs peuvent se retrouver face à des personnes qui ne les veulent pas dans leur vie, ce qui peut entraîner une immense déception. De plus, les révélations potentiellement déstabilisantes peuvent remettre en question l'équilibre familial.
Filiation biologique vs. filiation sociale : un débat complexe
Les tests de paternité mettent en lumière la distinction entre filiation biologique et filiation sociale. La filiation biologique renvoie au lien génétique entre un individu et ses parents, tandis que la filiation sociale renvoie aux liens affectifs, éducatifs et juridiques qui unissent un individu à sa famille.
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La question de savoir quelle filiation doit être privilégiée est au cœur de nombreux débats. Certains, comme la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, prônent la transparence et estiment que connaître l'identité de ses géniteurs est essentiel pour construire son identité. D'autres mettent en garde contre les risques de déstabilisation familiale et soulignent l'importance de la filiation sociale.
L'anthropologue Laurent Barry souligne que la revendication actuelle d'un droit aux origines est liée à la biologisation croissante du modèle de la parenté. Il rappelle que, jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le modèle chrétien du couple primait, selon lequel le père et la mère formaient un tout inséparable et indistinguable. Avec l'irruption de la science, on a commencé à comprendre que chacun des parents lègue matériellement quelque chose à l'enfant, ce qui a conduit à une biologisation de la filiation.
Cependant, Laurent Barry nuance cette vision et souligne que la représentation que certains se font du lien biologique n'est pas toujours scientifique. Il estime que les revendications des enfants nés sous X ou par un don de gamètes sont souvent dictées par des représentations erronées de ce qui se passe biologiquement.
L'encadrement de la paternité : enjeux et perspectives
La sociologie des tests de paternité s'inscrit dans un contexte plus large d'évolution des normes et des pratiques liées à la paternité. Les attentes vis-à-vis des pères se sont largement redéfinies depuis les années 1970, avec l'émergence du modèle du "nouveau père", proche de ses enfants sur le plan affectif et investi dans leur éducation quotidienne.
Cependant, dans les faits, les femmes continuent d'assurer la majorité du travail parental dans les sociétés occidentales contemporaines. La division du travail parental reste donc une dimension décisive de la persistance des inégalités économiques entre femmes et hommes.
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Face à ce constat, de nombreux chercheurs appellent à des changements institutionnels et organisationnels pour favoriser un plus grand investissement masculin dans les tâches parentales et ménagères. Ils soulignent la nécessité d'interroger les modalités de régulation de la paternité contemporaine et de comprendre comment les pratiques et les discours façonnent la paternité.
Un appel à contributions pour un numéro de la Revue Française des Affaires Sociales (RFAS) invite les chercheurs à explorer les pratiques d'encadrement de la paternité dans la sphère privée et publique, la réception de cet encadrement par les pères, et les différences d'encadrement entre hommes. Les contributions pourront porter sur l'encadrement de la paternité par l'État, les politiques et les institutions publiques, l'encadrement juridique des paternités, l'encadrement médical des pères pendant le parcours de grossesse et au moment de l'accouchement, et l'encadrement de la paternité exercé au sein de la sphère professionnelle.
L'expertise ADN et le droit : une adoption acritique ?
L'expertise ADN est devenue omniprésente dans les procédures judiciaires, notamment pénales. Elle est généralement perçue par les professionnels du droit comme un outil technique particulièrement fiable. Cependant, certains sociologues s'interrogent sur la relative insouciance avec laquelle les professionnels du droit et les parlementaires français ont fait de cette macromolécule une technique de "véridiction" particulièrement redoutable.
Une recherche empirique menée sur la genèse de la loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et la répression des crimes sexuels, qui a acté la création du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG), révèle que l'expertise ADN a très tôt fait l'objet d'une adoption acritique, en profitant notamment de l'attention croissante que le personnel politique a porté aux questions sécuritaires à compter des années 1990.
L'analyse des questions au gouvernement portant sur les usages judiciaires de l'ADN montre que la problématique de l'ADN est majoritairement investie au sein de l'Assemblée nationale par des hommes de droite, mais que des personnalités de gauche participent activement à cette œuvre promotionnelle. L'économie de la promesse déployée par ces parlementaires vient puiser dans le registre émotionnel des faits divers, tout se passant comme si l'ADN fournissait une solution technique à des problèmes face auxquels les représentants de l'État ne peuvent se permettre, politiquement, de se montrer impuissants.
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De plus, on ne trouve nulle trace, parmi ces interventions, des incertitudes qui règnent parmi les scientifiques quant à la fiabilité et l'interprétation des résultats issus des techniques d'identification génétique. Avant même que l'ADN ne pénètre l'enceinte judiciaire, les parlementaires ont ainsi fait en sorte d'imposer cette nouvelle expertise comme une évidence, la plaçant ainsi hors de portée de toute critique.
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