Introduction

Il y a quarante ans, la Revue française de sociologie publiait un numéro inédit consacré à l'avortement dans le champ des sciences sociales francophones, coïncidant avec une mutation importante de son encadrement légal en France. La loi Veil de 1975 avait en effet partiellement dépénalisé l'avortement, redéfini comme « interruption de grossesse », autorisée sous conditions strictes et réservée aux médecins. Ce contexte historique souligne l'importance d'examiner l'évolution des arguments et des controverses entourant l'avortement à travers le prisme sociologique.

Un objet conflictuel : l'avortement hier et aujourd'hui

Dans les années 1980, l'avortement était perçu comme un « objet conflictuel », au cœur de positions et de représentations sociales antagoniques concernant la vie, la morale, le droit, le statut des femmes, l'institution médicale et l'éthique en matière de sexualité et de procréation. Si les transformations successives du cadre légal pourraient suggérer une disparition des obstacles au droit des femmes de choisir, l'histoire et l'actualité internationale rappellent que ce droit est fragile et constamment menacé. Des pays ont légalisé l'avortement, comme l'Irlande et l'Argentine, tandis que d'autres ont opéré une criminalisation, comme au Nicaragua, ou des remises en question, comme en Espagne, au Brésil et en Pologne. La révocation de l'arrêt Roe vs. Wade par la Cour suprême des États-Unis en 2022 a souligné l'importance de réinterroger les oppositions et les restrictions à la liberté des femmes de disposer de leur corps.

L'avortement comme fait social : régulation des naissances et trajectoires procréatives

Les analyses sociologiques ont démontré que l'avortement est un mode de régulation des naissances et un épisode commun dans la vie des femmes. Malgré une augmentation de la couverture contraceptive, le taux d'IVG en France est resté stable, révélant les reconfigurations de la norme procréative et la place structurelle de l'avortement dans les trajectoires procréatives des femmes. Cependant, l'avortement demeure un acte déviant et stigmatisant, considéré comme la « mauvaise » pratique par opposition aux autres modes de contraception, surtout en cas d'utilisations multiples ou tardives.

Les formes contemporaines des oppositions à l'avortement

Les oppositions à l'avortement persistent aujourd'hui, mais se sont recomposées. Il est essentiel d'examiner leurs formes contemporaines et les contestations face à une éventuelle « banalisation » de cette pratique. Ces oppositions peuvent prendre la forme d'attaques explicites contre le recours à l'avortement ou de discours plus ambivalents. Une attention particulière doit être accordée à la diversité des acteurs, des groupes et des scènes où s'expriment les résistances à l'avortement libre et gratuit et à une totale autonomie des femmes.

Les nouveaux opposants et leurs stratégies

Il est crucial d'identifier les nouveaux opposants à l'avortement et d'analyser leurs productions dans leurs multiples formes. Si les caractéristiques sociales de certains d'entre eux ont été mises en évidence, il est important d'étendre ce travail en examinant les groupes, réseaux et acteurs intervenant dans différentes sociétés pour limiter, voire criminaliser ou pénaliser l'avortement. Leurs répertoires d'actions, qu'elles soient individuelles ou collectives, doivent être éclairés, ainsi que la manière dont ils se sont transformés au cours du temps.

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Quelles sont les valeurs sur lesquelles s'appuient ces positions et ces mobilisations ? Les références à la vie, à la morale, à la religion et au fœtus ont-elles été délaissées au profit d'arguments mettant en avant l'intérêt des femmes, ou ont-elles été adaptées et remaniées pour s'y articuler ? Comment ont évolué les actions et les plaidoyers des anti-choix, qu'ils se désignent « pro-vie » ou non ? Comment ces stratégies rhétoriques et registres d'intervention se diffusent-ils d'un pays à un autre et s'adaptent-ils aux contextes locaux ?

Les contributions peuvent poursuivre et actualiser les travaux analysant les législations criminalisant l'avortement ou restreignant son accès, les inégalités sociales qu'elles produisent et leurs effets sur la santé et les vies des femmes. Il s'agit notamment des dispositions permettant aux professionnels de santé de refuser de pratiquer les avortements ou des limites légales aux avortements au-delà d'un moment donné de la grossesse.

Les résistances et réticences à la libération de l'avortement

Pour comprendre la permanence des barrières et limites au libre choix en matière d'avortement, il est important de déplacer la focale sur le continuum entre les pôles anti- et pro-choix, et de donner à voir la complexité des positions intermédiaires. Les débats ne se posent plus toujours dans les mêmes termes que par le passé, et la distinction entre pro-choix et anti-avortement semble parfois peu opérante. Il est donc nécessaire d'affiner les catégories d'analyse pour rendre compte de la diversité des positions contemporaines.

Ces positions peuvent valoriser le recours à l'avortement pour certains groupes sociaux, et le restreindre pour d'autres, reconduisant des inégalités sociales contraires à un idéal de justice reproductive. Dans certains espaces, la contestation de principe d'un droit à l'avortement a cédé la place à une lutte pour en définir les modalités pratiques : où, quand, comment et par qui doivent avoir lieu les avortements ? Quels motifs et circonstances les justifient ?

Des conceptions différentes de l'avortement s'affrontent, établissant des frontières entre avortements légitimes et illégitimes selon le contexte de survenue de la grossesse, les justifications énoncées par les femmes, leurs caractéristiques et leur situation sociales, l'avancée de la grossesse, les méthodes d'avortement et de gestion de la douleur, la gravité d'une anomalie fœtale, etc. C'est au travers d'analyses fines et détaillées que pourront être révélées les réserves plus discrètes et les prénotions sur lesquelles butent encore l'idée et la concrétisation d'un avortement libre et accessible à toutes les femmes.

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Les représentations dominantes essentialisent souvent le vécu de l'avortement comme un drame, voire un événement traumatisant, en faisant abstraction de ses déterminations sociales et historiques. Des luttes et débats entourent certaines modalités de sa prise en charge, telles que la valorisation d'une méthode d'avortement ou de traitement des douleurs associées au détriment des autres, et la restriction des choix laissés aux femmes.

Stratégies de résistance et pratiques individuelles et collectives

Il est essentiel d'éclairer les pratiques individuelles et collectives visant à faire face à ces résistances recomposées, ainsi que les stratégies élaborées pour rendre possibles ou simplifier les parcours des femmes malgré les obstacles légaux ou matériels qui s'imposent à elles. Comment les luttes pour obtenir un avortement ou pour en améliorer l'accès se sont-elles adaptées face aux offensives ? Comment les modifications légales et les discours qui y ont conduit se sont-ils nourris des travaux scientifiques, en particulier sociologiques ?

Les mobilisations citoyennes, comme celles observées en Floride, illustrent la résistance face aux restrictions du droit à l'avortement. Ces initiatives se déploient dans un contexte où chaque État est libre de légiférer, aggravant les inégalités d'accès à l'avortement.

Le cas des États-Unis : un droit fragmenté et inégalitaire

La décision Dobbs de la Cour suprême des États-Unis a mis fin à la protection de l'avortement au niveau fédéral, laissant chaque État libre de légiférer. Cette décision a considérablement changé le paysage politique et social étasunien, créant des inégalités d'accès à l'avortement entre les femmes selon leur État de résidence. Certains États interdisent l'avortement, tandis que d'autres le garantissent.

Face aux fermetures de cliniques, certaines femmes voyagent jusqu'à un État où la législation permet encore de recourir à l'avortement, ce qui met en perspective l'inégalité économique entre celles qui ont les moyens de payer le transport et l'hébergement et celles qui ne le peuvent pas. De plus, l'absence de clinique à proximité crée une épreuve psychologique pour la femme devant entreprendre un périple transétatique.

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L'amendement Hyde, qui exclut les avortements des dispositifs de santé remboursés par l'État fédéral aux citoyens les plus démunis, renforce les inégalités entre les femmes étasuniennes selon leur État de résidence. Seuls certains États prévoient un remboursement partiel ou total d'un avortement.

La Floride, par exemple, a adopté une politique anti-choix, avec une interdiction de l'avortement au-delà de six semaines de grossesse et des mesures visant à complexifier l'accès à l'IVG. Malgré cette politique, les Floridiens soutiennent majoritairement l'avortement, ce qui met en lumière une dissociation entre la politique de Donald Trump et le renversement de l'arrêt Roe v. Wade.

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