L'expression "Vierge enceinte" peut sembler être un oxymore, une contradiction en termes. Pourtant, des représentations de la Vierge Marie attendant la naissance de Jésus, souvent appelées "Vierges de l'attente" ou "Nossa Senhora do Ó", ont bel et bien existé et orné des églises et des monastères entre le XIIIe et la fin du XVIe siècle, principalement au Portugal, en Espagne et en France. Ces statues montraient Marie avec la main posée sur un ventre arrondi, symbole de sa grossesse.

Un culte populaire au Moyen Âge

Au Moyen Âge, les femmes avaient peu de recours face à leurs douleurs et leurs angoisses liées à la maternité. La médecine était limitée, et elles se tournaient vers la Vierge Marie, figure maternelle et compatissante, pour obtenir de l'aide et du réconfort. Les artistes de l'époque ont alors commencé à représenter Marie enceinte, illustrant son incarnation et sa proximité avec les femmes. Ces représentations ne posaient pas de problèmes particuliers et répondaient à un besoin spirituel et émotionnel.

Le culte de Marie s'est développé grâce aux ordres cisterciens, qui ont placé la mère de Jésus au centre de la dévotion. Au XIIIe siècle, la Vierge enceinte apparaît dans diverses formes artistiques : sculptures, enluminures, fresques et vitraux. Ces représentations témoignent de la réalité de l’Incarnation, ce moment où Dieu se fait chair dans le sein de Marie. Elles sont inspirées notamment par la prophétie d’Isaïe : « Voici que la Vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » (Is 7,14). On retrouve ainsi des Vierges au ventre légèrement arrondi, parfois posant une main sur leur abdomen dans un geste empreint de douceur et d’acceptation. Cette iconographie souligne le mystère de la maternité divine, tout en rappelant le rôle central de Marie dans l’histoire du Salut. Certaines œuvres vont jusqu’à représenter explicitement l’enfant à naître.

La condamnation par le Concile de Trente

Au XVIe siècle, la Réforme protestante critique le culte de Marie, considérant la dévotion à Marie comme de l'idolâtrie. Les protestants reconnaissent que Marie est une croyante exemplaire et qu'elle a conçu Jésus de manière miraculeuse, mais ils ne croient pas en l'idée selon laquelle la Vierge est sans péché. En réaction à ces critiques, l'Église catholique, lors du Concile de Trente (1545-1563), redéfinit les canons de l'art religieux.

En 1563, lors de la vingt-cinquième et dernière session, les Pères de l'Église ont voté un canon concernant l'Art. Bousculés par les attaques acides des protestants, les contre-réformateurs ont inscrit la pudeur à l'ordre du jour. Il fut décrété que les images suspectées d'illustrer un dogme erroné ou accusées d'inspirer des pensées impures n'auraient plus leur place dans les lieux de culte. Les Vierges enceintes, mais pas seulement, les Vierges allaitantes aussi, qualifiées d'indécentes, furent condamnées. On les traita d'« irregardables ».

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Les exigences pastorales mirent fin à ces modèles bien trop humains, qui mettaient en péril l'exceptionnalité de la naissance de Jésus et en doute la vertu de Marie. La fin du XVIe siècle, si elle n'affaiblit pas le culte marial, marqua l'effacement des représentations d'une mère de Dieu trop humaine.

Le destin des statues : destruction, dissimulation, ou survivance ?

Quel fut le destin de ces statues ? Mutilées, détruites, cachées, enterrées, volées ? L'enquête menée par Jean-Yves Loude et Viviane Lièvre révèle que certaines statues ont été détruites ou cachées, mais d'autres ont survécu, souvent dans des chapelles isolées ou des collections privées.

De ce « culte dissuadé », il reste des traces : une douzaine de « Vierges de l’attente » en France, davantage encore de « Nossa Senhora do Ó » au Portugal et en Espagne, que Jean-Yves Loude et Viviane Lièvre ont répertoriées et photographiées.

L'enquête menée par les deux ethnologues est à charge : pour eux, cette magnifique rondeur qu'il a fallu couvrir manifeste avec éclat l'oppression multiséculaire des femmes par l'Église, qui a toujours étouffé leur aspiration à vivre pleinement leur incarnation, y compris dans les jouissances permises par la maternité.

Exemples de Vierges enceintes survivantes

  • La Vierge de Cornillon-Confoux (Provence) : Cette statue, érigée en 1865, représente une Vierge manifestement enceinte. Elle serait l'une des rares représentations de la mère du Christ en parturiente, malgré le concile de Trente. La statue est une représentation de l'apparition de la Vierge à sœur Catherine Labouré, au couvent des Filles de la Charité, rue du Bac à Paris, en 1830. Dans cette apparition, Marie est vue par Catherine telle que la statue de Cornillon la représente : enceinte, avec douze étoiles sur la tête (qui ont disparu de la statue du village) et foulant au pied un serpent.
  • La Vierge de Cucugnan (Aude) : Cette statue en bois polychrome doré du XVIIe siècle représente la Vierge avec un ventre rebondi. Elle a connu une histoire mouvementée, ayant été envoyée à Carcassonne en 1930, puis exposée à Lourdes en 1958, volée en 1981 et finalement retrouvée à Lille.
  • Les Vierges de Bretagne : En Bretagne, il reste plusieurs représentations de la Sainte Vierge enceinte (Virgo paritura), comme celle de l’église Sainte Thumette de Plomeur (29), de la Sainte Vierge couchée comme celles de la chapelle de Kergrist en Plounez, de la chapelle du Yaudet à Ploulec’h (22) ou encore celle de la Chapelle Notre Dame du Guiaudet à Lanrivain.
  • La Madonna del Parto de Piero della Francesca : Cette fresque, peinte au milieu du XVe siècle dans la petite chapelle de Santa Maria di Momentana, en Toscane, représente Marie en pied, la main droite posée sur son ventre, dont l'état ne laisse aucun doute sur l'imminence de la délivrance.

La Vierge enceinte : un symbole complexe

La représentation de la Vierge enceinte est un symbole complexe, porteur de plusieurs significations :

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  • L'Incarnation : Elle témoigne de la réalité de l'Incarnation, le moment où Dieu se fait chair dans le sein de Marie.
  • La maternité divine : Elle souligne le mystère de la maternité divine et le rôle central de Marie dans l'histoire du Salut.
  • L'attente : Elle représente l'attente du Sauveur et l'espérance d'un monde nouveau.
  • L'humanité de Marie : Elle met en avant l'humanité de Marie, sa proximité avec les femmes et sa compassion pour leurs souffrances.
  • Le corps des femmes : Pour les deux ethnologues, cette magnifique rondeur qu'il a fallu couvrir manifeste avec éclat l'oppression multiséculaire des femmes par l'Église, qui a toujours étouffé leur aspiration à vivre pleinement leur incarnation, y compris dans les jouissances permises par la maternité.

La survivance du culte

Malgré la condamnation officielle, le culte de la Vierge enceinte a persisté, souvent de manière souterraine. Dans certains lieux, les femmes continuent de prier devant ces statues, implorant l'aide de Marie pour leur grossesse et leur accouchement. Des offrandes, telles que des chaussons tricotés, des vêtements de bébés et des photos de jeunes filles, témoignent de la persistance de cette dévotion populaire.

Dans l'église Notre-Dame de Ajuda, à Bahia, Brésil, le Padre António Vieira prononça un sermon de Na Sa do Ó, le troisième dimanche de l'Avent de l'an 1640. Selon Padre Vieira, la seule forme disponible pour illustrer la perfection est le O. Un premier O rassemble toutes les choses créées. Le second O, sans limites, est Dieu lui-même qui contient la totalité créée et plus, car Il existe hors et dans l’anneau du monde. Le ventre marial est le troisième O. La foi aide à comprendre que ce cercle de chair contient Dieu lui-même… Dieu, clame encore Padre Vieira, est en tout lieu et là où il n’y a pas lieu. Il occupe aussi bien l’infini sans contour que l’enclos du O. Et Lui qui est Éternité conçut d’y rester contenu neuf mois. Pour signifier sa présence hors et dans le cercle du temps créé.

Un renouveau contemporain ?

Bien que moins répandue dans l’art contemporain, l’image de la Vierge enceinte connaît aujourd’hui un renouveau, notamment dans le domaine des objets religieux. Redécouvrir la Vierge enceinte, c’est renouer avec un pan méconnu de l’histoire de l’art et de la spiritualité chrétienne.

La Vierge à l’Enfant est devenu dans l’art contemporain un moyen de questionner la maternité. Beyonce utilise l’image de la Madone pour annoncer sa grossesse. Elle reprend la mise en scène et aussi les couleurs de différents tableaux. Cette photo est l’occasion pour elle de faire rentrer dans les mœurs l’image d’une Vierge à l’Enfant noire. Avant elle l’artiste Renée Cox s’était aussi appropriée la Madone, mais de manière plus contestataire. Le mouvement féministe des années 1970 va détourner cette symbolique religieuse pour en faire un étendard contre le patriarcat et pour la libération de la femme.

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