Introduction
Le colloque « Du style des idées (III) » explore l'influence des représentations et institutions nationales sur les phénomènes stylistiques en langue française dans l'Europe des années 1940 à 2000. Il s'agit d'examiner si l'inscription nationale des auteurs, qu'elle soit revendiquée ou déniée, favorise des configurations stylistiques spécifiques. Cette analyse se fait dans un contexte où la notion de nation a évolué, concurrencée par des instances supranationales et des régionalismes. L'écriture en français, revendiquée comme un code universel par l'État français, complexifie encore les relations entre nation et style.
Cadres nationaux et phénomènes stylistiques
Depuis les formalistes russes et leurs héritiers du « polysystème », on sait que l’étude des phénomènes littéraires requiert une perspective internationale, voire mondiale. Mais si cette recommandation est toujours plus suivie d’effet, il ne faudrait pas perdre de vue le poids persistant des cadres nationaux dans ce fonctionnement global.
Le colloque entend contribuer à l’analyse des effets des représentations et des institutions nationales sur les phénomènes stylistiques en langue française dans l’Europe des années 1940-2000, sans pour autant participer à une refondation du « national » en littérature. Il posera la question de savoir si l’inscription nationale des auteurs, qu’elle soit plus ou moins revendiquée ou déniée, favorise des configurations stylistiques qui rappellent, voire vont au-delà de celles qu’on peut observer, par exemple, dans les textes publiés par une même maison d’édition.
La « nationalité » intervient-elle dans la textualité par des stratégies rhétoriques, procédés génériques, rythmiques, etc. ? À l’inverse, selon quelles modalités les styles se mettent-ils au service de tel ou tel modèle politique et / ou littéraire de type national, ou d’une doctrine nationaliste, ou encore d’un idéal antinational ou transnational (« européen », « universel », « mondial », « multiculturel », « créolisé », « postcolonial », etc.), c’est-à-dire marqué par la logique nationale ? Ces questions seront discutées sans essentialiser un concept de nation qui fonctionne d’abord comme un opérateur discursif situé sociohistoriquement.
Évolution de la notion de nation
La prudence s’impose d’autant plus que, depuis la fin de ce que Seignobos a appelé le « siècle des nationalités », la nation a progressivement perdu en légitimité, surtout en Europe. Ébranlée par deux guerres mondiales, elle se voit de plus en plus concurrencée par un réseau d’instances supranationales (ONU, FMI, CEE, etc.) liées à une nouvelle phase de la mondialisation de l’« économie-monde ». Corrélativement, un nombre croissant d’États-nations européens, dont la France et la Belgique, connaissent un processus de décentralisation propice à des régionalismes ou à des nationalismes de type ethnique.
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Quant aux nations colonisatrices - on pense là aussi à la France et à la Belgique -, elles ont vu leur empire se désagréger en autant d’États arrimés à un paradigme national qui, à leurs yeux, avait gardé toute sa pertinence. La plupart de ces interrogations peuvent d’autant moins être traitées à l’échelle d’une seule nation qu’écrire en français revient à manier un code « universel » dont la paternité a été revendiquée par l’État français sur la foi d’une trinité Langue - Littérature - Nation qu’il a durablement propagée.
Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, la croyance dans la primauté de « la littérature française » renforce encore son emprise en France et chez ses voisins de langue « française », à rebours de leur autonomie littéraire, notamment stylistique. C’est sensiblement le cas au Luxembourg. En Belgique, le prestige « français » prédomine jusqu’au début des années 1980, achevant de reléguer dans le passé la « littérature nationale » sur fond d’engouement européen et de fédéralisation de l’État. Par la suite, les écritures tendront à traduire une spécificité littéraire en empruntant de nouvelles voies (par exemple cette sorte d’antinationalisme national qu’est la « belgitude »).
Exemples de dynamiques nationales et stylistiques
Comme en Belgique, les débats littéraires en Suisse romande ont longtemps été structurés par la cohabitation antinomique de deux modèles nationaux (helvétique et « français ») et par la question de l’appellation (« littérature française de Suisse » ou « littérature suisse de langue française » ou « suisse romande » ?). Après une décennie 1970 de réaffirmation de la littérature « romande », l’accès à une plus grande autonomie rime à la fois avec coupure d’avec Paris et avec ouverture internationale, jusqu’à affaiblir le credo « romand » dès les années 1990. Dans l’Hexagone, les littératures « francophones », y compris des îles françaises, ne sortent pas de l’ombre avant les années 1990, voire, dans le champ universitaire, bien plus tard encore.
Que le cadre national demeure le support premier d’une des institutions littéraires les plus performantes du monde, faisant du pays une sorte de « nation littéraire », atteste une résistance forte aux transformations en cours dans le monde qui parle et écrit en français. Aussi la relative discrétion dans laquelle ces mutations s’accomplissent chez les voisins immédiats, comparativement aux effets de la « Révolution tranquille » au Québec ou des « Indépendances » en Afrique, n’incite-t-elle pas à de grandes remises en question. La littérature hexagonale connaît même à intervalles réguliers une résurgence des écritures de la nation, vivaces pendant et dans la foulée de la guerre et sujettes à de nombreux aggiornamentos par la suite.
Hybridation et écritures migrantes
Le colloque s’intéresse aussi à des productions plus hybrides. Les « écritures migrantes » ou les « écritures invitées » sont des analyseurs efficaces de matrices stylistiques « nationales », en ce sens que l’immigration, en tant que bouleversement des conditions de socialisation (littéraire), est susceptible d’affecter les styles en profondeur. Ainsi, notre rencontre fera le point sur les diverses manières dont les styles littéraires « français » se ressentent des modes d’identification nationale dans la tourmente sociopolitique et culturelle des années 1940-2000 en Europe.
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Pistes de réflexion
La rencontre propose plus précisément les pistes de réflexion suivantes :
- Les options stylistiques « nationales » tendent-elles à se conformer à des modèles légitimes ou, au contraire, à s’en démarquer ? Relèvent-elles plutôt de la préconisation théorique ou de la mise en pratique textuelle ? Se prêtent-elles à certains (sous-)genres plutôt qu’à d’autres ? Ces (sous-)genres sont-ils plutôt « populaires » ?
- Les récurrences stylistiques sont-elles plus identifiables à mesure que « le peuple » comme vecteur de la nation a la parole ou oriente l’écriture ? Ces récurrences varient-elles selon que la nation concernée appartient au passé, au présent ou à l’avenir (la France en partie mythique de Pierre Bergounioux et de beaucoup d’autres écrivains français, la nation panfrançaise du Belge Marcel Thiry, la « Suisse vagabonde » de Nicolas Bouvier, etc.) ?
- Quel rôle joue la pureté (à préserver ou à subvertir) supposée de « la langue française », appellation homogénéisante et ambivalente du fait que « français » renvoie en même temps à une langue-culture internationale (« universelle ») et à un État-nation particulier ?
- Quelles sont les manifestations stylistiques de la « surconscience linguistique » et autres formes d’autosurveillance et d’autocensure ? Se différencient-elles selon la proximité du centre littéraire (éditorial) parisien ?
- La coexistence de matrices nationales concurrentes dans les pratiques scripturales donne-t-elle systématiquement lieu à des formes hétérogènes, hybrides, plurilingues, intermédiales, etc. et, de ce fait, à une plus grande réflexivité stylistique ?
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