L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet de société complexe et sensible en France. Les statistiques relatives à l'IVG suscitent de nombreuses questions et interprétations. Cet article vise à analyser les raisons qui sous-tendent ces statistiques, en s'appuyant sur les données disponibles et les analyses d'experts.
Évolution récente des statistiques de l'IVG en France
En 2024, le nombre d’interruptions volontaires de grossesse (IVG) s’élève à 251 270, soit 7 000 de plus qu’en 2023. Le taux de recours à l’IVG atteint 16,8 pour 1 000 femmes de 15 à 49 ans, un record depuis 30 ans. En 2023, 243 623 femmes ont eu recours à une interruption volontaire de grossesse (IVG), soit 8 600 de plus qu’en 2022. En 2022, 234 253 interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont été enregistrées en France, soit le chiffre le plus élevé sur ces 30 dernières années, selon les données de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) publiées en septembre 2023. En 2022, 232 000 avortements ont eu lieu en France. Après deux années de stabilité, ce nombre a augmenté (232 000 contre 216 000 en 2021). En 2022, le ratio était de 1 IVG pour 3 naissances contre 1 pour 4 en 2017. Ces chiffres marquent une augmentation par rapport aux années précédentes, après une baisse observée en 2020 et 2021, liée à la pandémie de Covid-19. La Drees souligne que cette hausse est un effet du rattrapage de la baisse durant le Covid.
Facteurs contribuant à l'augmentation du nombre d'IVG
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette augmentation du nombre d'IVG en France.
Rattrapage post-pandémie
La baisse du nombre d'IVG en 2020 et 2021 était en partie due à la crise sanitaire du Covid-19. En 2022 et 2023, on observe un retour aux niveaux antérieurs, voire une augmentation, ce qui peut être interprété comme un rattrapage.
Évolution des comportements et des mentalités
Les statistiques de la Drees mettent en évidence une évolution des comportements et des mentalités concernant la contraception et l'IVG.
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Baisse de l'utilisation de la contraception
La présidente du Planning familial, Sarah Durocher, souligne le manque d'information autour de la contraception et l'absence de campagnes nationales de prévention depuis 10 ans. Elle estime également qu'il y a un manque d'éducation à la sexualité et donc une baisse du recours à la contraception chez les jeunes.
Évolution du profil des femmes ayant recours à l'IVG
La Drees note une baisse des taux de recours chez les femmes de 15 à 19 ans, alors que la demande augmente chez les plus de 25 ans. Une des explications est la hausse des IVG itératives : certaines femmes, ayant un mauvais accès à la contraception ou prenant une contraception inadaptée, peuvent avoir recours plusieurs fois dans leur vie à l'IVG.
Préoccupations économiques et angoisses diffuses
La hausse des IVG s'inscrit dans un contexte plus global de baisse de la natalité depuis 2014, liée souvent à des considérations économiques. La Drees montre la corrélation entre les difficultés économiques des couples et le recours à l'IVG. Celui-ci est 40 fois supérieur pour les femmes les plus pauvres que pour les plus aisées. À cette précarité financière, s'ajouteraient aussi désormais des angoisses plus diffuses, liées à l'époque.
Allongement du délai légal de recours à l'IVG
En France, depuis l'hiver 2022, l'avortement est autorisé jusqu'à la fin de la 14e semaine de grossesse, soit 16 semaines après le premier jour des dernières règles. L'allongement du délai légal de 12 à 14 semaines de grossesse en mars 2022 explique également, bien que dans une bien moindre mesure, cette augmentation. En 2024, « L’allongement des délais légaux ainsi que l’accès à de nouvelles façons d’avorter explique en petite partie la hausse », analyse Floriane Belt, porte-parole de la Fondation des Femmes.
La Drees précise que l'allongement du délai de recours à l'IVG, passé de 12 à 14 semaines en 2022, "ne suffit pas à expliquer cette augmentation", car les "IVG les plus tardives" représentent "moins d'un cinquième du surplus observé par rapport à l'année 2021". Les IVG tardives pratiquées après 12 semaines de grossesse, autorisées depuis le 2 mars 2022, représentent seulement 10 % de cette hausse annuelle, précise la Drees.
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Évolution des méthodes et des lieux de réalisation des IVG
Le rapport souligne en effet un transfert du lieu de réalisation de ces IVG. En 2023, 41 % des IVG sont désormais réalisées hors établissement de santé - c’est-à-dire dans des cabinets libéraux (y compris en téléconsultation) ou dans des centres de santé - contre 100 % à l’hôpital en 2005. La méthode médicamenteuse domine très largement (79 % de l’ensemble des IVG), et près de la moitié des IVG pratiquées en ville sont désormais réalisées par des sages-femmes. En 2023, 41 % des IVG ont été réalisées en dehors des établissements de santé. À partir de 2005, les IVG médicamenteuses ont été autorisées en ville, puis en centre de santé et centre de santé sexuelle, rappelle la Drees. La méthode médicamenteuse représente 79 % de l’ensemble des IVG : 48 % de ces IVG ont eu lieu en établissement de santé, 46 % en cabinet libéral et les 6 % restants en centre de santé ou de santé sexuelle. En 2023, 3 170 professionnels de santé exerçant en cabinet de ville ont pratiqué des IVG. En trois ans, le nombre de ces professionnels, principalement des sages-femmes et des médecins généralistes, a augmenté de 814, précise la Drees.
Difficultés d'accès à l'IVG et inégalités territoriales
Malgré l'autorisation de l'IVG en France, des difficultés d'accès persistent, notamment en raison de la clause de conscience que peuvent invoquer les médecins. En moyenne, le taux de praticiens ayant recours à cette clause est de 10%, mais il varie selon les pays. Côté français, cette clause de conscience est définie par l'article 47 du Code de déontologie médicale. En France, le délai d'accès moyen à l'IVG est d'environ sept jours, entre la première demande formulée par la femme désirant y avoir recours et la réalisation effective de l'acte, selon une étude de la Drees publiée en septembre 2019. Toutefois, d'une région à l'autre, l'attente s'échelonne de trois à onze jours et peut temporairement augmenter, notamment sur la période estivale, à cause des congés. Certaines femmes enceintes pratiquent une IVG dans un département différent de celui où elles résident. Le rapport signale aussi des disparités territoriales fortes du taux de recours : de 12,7 % dans les Pays de la Loire à 46,7 % en Guyane.
La présidente du Planning familial insiste sur le fait que « si une femme veut avorter, elle avortera ». En effet, selon l’étude de la Dress, à peine plus de 8 femmes sur 10 réalisent leur IVG dans leur département de résidence, et 95 % dans la même région.
Inquiétudes et perspectives
Le Planning familial tire la sonnette d'alarme et alerte sur des baisses de financement de la part des collectivités territoriales. « Il faut de vraies politiques publiques : de grandes campagnes nationales, des financements pour les associations et pour le service public afin qu’il puisse réhabiliter des centres IVG par les départements », alerte Sarah Durocher.
Projet de constitutionnalisation du droit à l'IVG
Après un premier feu vert des députés de la commission des lois, l'Assemblée nationale va examiner, à partir du mercredi 24 janvier, le projet de réforme constitutionnelle du gouvernement visant à graver dans la Constitution "la liberté garantie à la femme d'avoir recours" à l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Le chemin à parcourir reste long : pour que la Constitution soit modifiée, l'approbation des députés, lors d'un vote solennel le 30 janvier, ne suffira pas. Il faudra que le Sénat vote le texte dans les mêmes termes, avant un Congrès réunissant tous les parlementaires à Versailles.
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