Introduction
L'avortement, ou interruption volontaire de grossesse (IVG), est une question complexe qui a traversé les siècles, suscitant des débats sociétaux, politiques et religieux passionnés. En France, le XIXe siècle représente une période charnière où les pratiques abortives, souvent clandestines, côtoient les avancées médicales et les évolutions législatives. Cet article se propose d'explorer l'utilisation des plantes abortives au XIXe siècle en France, en mettant en lumière les méthodes employées, les risques encourus et le contexte socio-historique dans lequel ces pratiques s'inscrivaient.
L'Avortement à Travers l'Histoire : Un Bref Aperçu
Le recours à l'avortement ne date pas d'hier. Déjà, dans l’Antiquité, des politiques interdisent la pratique de l’avortement. Au XVIe avant J.-C, le papyrus Ebers, un des plus anciens traités médicaux connus, contient des prescriptions pour faire avorter les femmes, alors qu’en Mésopotamie antique, le « Code de Hammurabi », daté d’environ 1750 av. J.-C. interdit l’avortement.
Du IIIe siècle au Moyen-Âge : le christianisme condamne fermement l’avortement. Avec l’expansion du christianisme et le besoin de gérer l’équilibre démographique, au IIIe siècle, les empereurs romains punissent par écrit l’avortement. À cette époque, le silphium (une plante médicinale aujourd’hui disparue) est utilisé comme contraceptif.
Au Moyen-Âge, la très grande majorité des Églises chrétiennes condamnent fermement l’avortement, mais la sanction est différente selon qu’il est pratiqué avant ou après l’animation du fœtus. La date de l’apparition de l’âme fait d’ailleurs l’objet d’un débat théologique. Au XIIe siècle, les théologiens chrétiens optent même pour une animation différenciée entre garçons et filles : ils fixent l’apparition d’une âme chez les fœtus à 40 jours pour les garçons et à 80 jours pour les filles !
La Lex Carolina, édictée par Charles Quint en 1532, fixe au milieu de la grossesse le moment de l’animation du fœtus, c’est-à-dire dès que la mère perçoit ses mouvements. Néanmoins, le pape Sixte Quint condamne formellement l’avortement, quel qu’en soit le terme.
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Le Contexte Juridique et Social au XIXe Siècle
Au XIXe siècle, alors que la médecine effectue de larges progrès dans les domaines de la chirurgie, de l’anesthésie et de l’hygiène, aux États-Unis, certains médecins font pression pour interdire l’avortement. En France, les interruptions de grossesse sont réprimées et les sanctions alourdies : l’article 317 du code pénal de 1810 punit en effet d’un à cinq ans de réclusion la femme qui avorte et le « tiers avorteur ». Cette législation sévère témoigne d'une volonté de contrôler la fécondité et de maintenir l'ordre moral.
Malgré cette interdiction, l'avortement reste une pratique courante, souvent motivée par des raisons économiques, sociales ou personnelles. Les femmes mariées recourent de plus en plus à l’avortement, souvent pour limiter la taille de leur famille. Elles font appel à des femmes sans qualification, des « faiseuses d’anges ». Parmi elles, les « tricoteuses », qui utilisent des aiguilles à tricoter pour percer la poche des eaux ou ouvrir le col de l’utérus afin d’entraîner une fausse couche. La difficulté d'accès à la contraception et le poids des normes sociales poussent de nombreuses femmes à prendre des risques considérables pour interrompre une grossesse non désirée.
Les Plantes Abortives : Un Recours Traditionnel
Depuis l’Antiquité, l’automédication par les plantes a constitué la pratique traditionnelle la plus fréquente depuis l’Antiquité pour éviter les naissances.
Parmi les méthodes utilisées, les plantes abortives occupent une place importante. « Faire revenir le sang », « défaire son fruit »… Les femmes n’ont pas attendu la dépénalisation de l'avortement en 1975 pour chercher - et souvent trouver - des moyens de mettre un terme à des grossesses non désirées. Elles sont utilisées sous forme de tisanes, de décoctions ou d'emplâtres, souvent selon des recettes transmises de génération en génération. Citons ainsi la myrrhe, le silphium, l’ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l’absinthe, l’armoise, l’achillée, le safran - cette liste n’est pas exhaustive - parmi les plantes ingérées par les femmes sous forme de tisanes ou de décoctions pour arrêter une grossesse.
- La tanaisie (Tanacetum vulgare) : Cette plante vivace de la famille des astéracées contient une huile essentielle riche en thuyone, une molécule qui peut provoquer des convulsions et des hallucinations à fortes doses. Elle était utilisée comme vermifuge, fébrifuge, tonique, digestive et emménagogue (= stimule le flux sanguin dans la région pelvienne et de l’utérus et régule de ce fait le flux menstruel). A fortes doses, elle est abortive et elle a été utilisée à cet effet, non sans risques.
- L'absinthe (Artemisia absinthium) : Également de la famille des astéracées, l'absinthe contient de la thuyone et était utilisée pour ses propriétés vermifuges et emménagogues. Son utilisation comme abortif était connue, mais risquée.
- La sabine (Juniperus sabina) : Cette plante toxique était réputée pour ses propriétés abortives, mais son utilisation pouvait entraîner des complications graves, voire la mort.
- L'ergot de seigle (Claviceps purpurea) : Ce champignon parasite du seigle contient des alcaloïdes qui peuvent provoquer des contractions utérines. Son utilisation était dangereuse et pouvait entraîner des hémorragies et des complications graves.
Il est important de souligner que l'utilisation de ces plantes comme abortifs était souvent empirique et mal maîtrisée. Les dosages étaient approximatifs et les effets secondaires potentiellement graves.
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Les Risques et les Conséquences de l'Avortement Clandestin
L'avortement clandestin au XIXe siècle était une pratique dangereuse, tant pour la santé physique que mentale des femmes. Les conditions d'hygiène étaient souvent déplorables, ce qui favorisait les infections et les complications post-abortives. Une opération douloureuse, qui se pratique toujours dans la clandestinité et dont meurent de nombreuses femmes, faute d’hygiène.
Les femmes qui recouraient à l'avortement clandestin risquaient :
- Des infections graves : L'absence d'asepsie et l'utilisation d'instruments non stériles pouvaient entraîner des infections utérines, des péritonites et des septicémies, souvent mortelles.
- Des hémorragies : Les manœuvres abortives pouvaient provoquer des lésions de l'utérus et des hémorragies importantes, mettant en danger la vie de la femme.
- La stérilité : Les complications post-abortives pouvaient entraîner des lésions des trompes de Fallope et de l'utérus, rendant la femme stérile.
- La mort : Dans les cas les plus graves, l'avortement clandestin pouvait entraîner la mort de la femme, soit par infection, soit par hémorragie, soit par perforation de l'utérus.
Au-delà des risques physiques, l'avortement clandestin pouvait également avoir des conséquences psychologiques importantes. Les femmes pouvaient ressentir de la culpabilité, de la honte, de l'anxiété et de la dépression.
Les "Faiseuses d'Anges" : Actrices de l'Avortement Clandestin
Dans ce contexte de répression et de clandestinité, les "faiseuses d'anges" jouaient un rôle ambigu. À la fin du XVIIIe, les femmes mariées recourent de plus en plus à l’avortement, souvent pour limiter la taille de leur famille. Elles font appel à des femmes sans qualification, des « faiseuses d’anges ». Parmi elles, les « tricoteuses », qui utilisent des aiguilles à tricoter pour percer la poche des eaux ou ouvrir le col de l’utérus afin d’entraîner une fausse couche. Ces femmes, souvent sans formation médicale, pratiquaient l'avortement clandestin, moyennant finances.
Elles utilisaient différentes méthodes, allant des plantes abortives aux manœuvres instrumentales, souvent avec des conséquences désastreuses pour la santé des femmes. Si certaines faiseuses d'anges agissaient par compassion, d'autres étaient motivées par le gain financier, exploitant la vulnérabilité des femmes en détresse.
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En 1891, celui des « avorteuses de Paris » fait la une des journaux. Un an plus tôt, une jeune femme avait été amenée morte à l’hôpital. Après enquête, les policiers découvrent qu’elle a eu un malaise au domicile d’une certaine Constance Thomas, chez qui elle était venue se faire avorter. Celle-ci reconnaît avoir pratiqué des manœuvres abortives sur de très nombreuses femmes en vingt ans. Quelque 150 personnes sont arrêtées et 50 d’entre elles accusées. La faiseuse d’anges et son amant complice sont condamnés respectivement à douze ans de travaux forcés et dix ans de réclusion. Toutes les femmes ayant eu recours à la faiseuse d’anges sont acquittées, ce qui déclenche la colère de certains députés.
Évolutions et Tournants : Vers une Reconnaissance Progressive
Malgré la répression, les mentalités commencent néanmoins à évoluer. Alors que le corps médical a longtemps été opposé à l’interruption de la vie in utero, l’avortement thérapeutique est autorisé en 1872. C’est aussi un moment charnière : « L’avortement quitte la sphère des sociétés savantes pour devenir un problème social et politique », explique JeanYves Le Naour. La natalité, donc l’avortement, deviennent un sujet de politique : les néomalthusiens (dans la lignée des théories de l’économiste anglais Thomas Robert Malthus) militent pour une restriction des naissances. Non pour libérer les femmes, mais parce qu’ils sont persuadés qu’elle entraînera la prospérité dans les milieux prolétariens et, à long terme, l’écroulement de la bourgeoisie.
La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle sont marqués par des débats croissants sur la contraception et l'avortement. Des mouvements féministes émergent, revendiquant le droit des femmes à disposer de leur corps et à maîtriser leur fécondité. Ces revendications, conjuguées aux avancées médicales et aux évolutions sociales, ouvrent la voie à une reconnaissance progressive du droit à l'avortement au cours du XXe siècle.
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