Introduction

Les menstruations, ou règles, sont un saignement vaginal mensuel normal qui survient chez les femmes de la puberté à la ménopause, signalant la période fertile de leur vie. Bien que le cycle menstruel soit étudié scientifiquement depuis le XVIIe siècle, l'expérience personnelle de celles qui le vivent reste peu exposée socialement. Cet article vise à explorer la définition des menstruations, les tabous qui les entourent, l'impact sur la perception corporelle des femmes, et les mouvements contemporains de réappropriation de cette expérience.

Le Tabou Menstruel : Origines et Manifestations

Plusieurs raisons peuvent expliquer le tabou persistant autour des règles. Traditionnellement, le sang menstruel a été perçu comme une forme d'impureté susceptible de contaminer l'environnement, entraînant l'isolement des femmes pendant leurs menstruations. Bien que ce discours, souvent lié à des conceptions religieuses, soit moins dominant dans les cultures occidentales, une tendance à la dissimulation et au secret entoure encore cette période du mois. Le langage utilisé pour désigner les règles évite souvent le terme direct, le remplaçant par des expressions parfois dénigrantes, contribuant à l'invisibilité sociale de la période menstruelle.

Impact sur la Perception Corporelle Féminine

Cette absence de regard positif et expérientiel sur les menstruations influence la manière dont les femmes vivent ce moment de leur cycle. L'étude de Martin (1992) témoigne du sentiment de fragmentation entre l'expérience de la corporéité et l'image de soi, particulièrement en ce qui concerne les expériences corporelles typiquement féminines (menstruations, accouchement, ménopause). De nombreux écrits contemporains soulignent combien les menstruations sont souvent ressenties comme dégoûtantes, dérangeantes ou honteuses. Cette honte internalisée encouragerait une tendance à se complexer ainsi qu'une vision dévalorisante de la corporéité féminine.

La Domination du Paradigme Médical

Une autre raison expliquant le manque de visibilité des menstruations comme expérience subjective est la dominance du paradigme médical. Young (2005) souligne que les premières connaissances offertes aux jeunes filles quant à leur cycle menstruel se limitent souvent à une lecture physiologique, où les menstruations sont présentées sous le prisme de la douleur ou de la pathologie (par exemple, le syndrome prémenstruel). La dimension expérientielle de ce moment de la vie ainsi que le sens qu'il peut prendre restent peu pris en compte. Cette manière d'envisager les menstruations véhicule en outre une vision implicite du corps, perçu comme déficient et incontrôlable. L'idée sous-jacente est qu'il serait préférable d'abolir chimiquement les règles ou de les réduire jusqu'à les rendre presque invisibles pour enrayer l'épanchement aléatoire des flux, leurs contraintes sur la sexualité et la capacité à travailler.

Les Menstruations : Au-delà du Tabou, un Espace Sacré ?

Pourtant, les recherches anthropologiques de Buckley et Gottlieb (1988) indiquent qu'au-delà de l'interprétation des menstruations comme quelque chose de sale et souillant, le retrait opéré culturellement pendant cette période du mois peut également être perçu comme la création d'un espace sécuritaire et sacré permettant de protéger l'expérience particulière vécue par les femmes à ce moment. Derr (1982) indique combien les rituels de menstruation présents dans les sociétés traditionnelles avaient pour fonction de célébrer la capacité à porter la vie tout en préservant la femme des dangers de la liminalité à laquelle l'état menstruel pouvait l'ouvrir.

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Renouveau et Réappropriation Contemporaine

Depuis une dizaine d'années, on assiste à un renouveau autour de la manière d'accueillir et de représenter les menstruations en Occident. Suite au roman d'Anita Diamant (1997), des mouvements de « tente rouge » entendent favoriser autour d'un bâton de parole les échanges entre les femmes à propos de leur vécu menstruel. Certaines célébrations des ménarches sont proposées aux jeunes filles, parfois sur un mode essentiellement commercial et festif, parfois dans une orientation plus rituélique et sororale.

On assiste à la publication d'ouvrages en littérature jeunesse, dépassant l'information physiologique et proposant une description plus militante des menstruations ou les abordant sous l'angle du « féminin sacré » (Pérez - Gomez & Vinit, 2024). L'idée d'un accompagnement personnel des menstruations à travers de pratiques rituelles individuelles émergent dans plusieurs recherches. Certains auteurs mentionnent l'importance du repos, l'utilisation de calendrier lunaire durant les règles, le don du sang à la terre, l'art menstruel ou encore la pratique de la méditation, du yoga, de l'écriture réflexive, de la danse, du Qi Gong (Moloney, 2014). Ce renouveau contemporain autour des rituels menstruels exprime le besoin d'une réappropriation d'un corps cyclique et la reliance à une cosmologie. En redonnant du sens à cette expérience corporelle, ces pratiques participent à une reconquête symbolique du féminin, souvent occulté ou dévalorisé dans les sociétés modernes.

Recherche Exploratoire sur les Rituels Menstruels Personnels

La thématique des rituels menstruels n'étant pas documentée dans la littérature actuelle et encore moins sous un angle qualitatif, une recherche exploratoire a porté sur l'expérience phénoménologique des rites et pratiques autour des menstruations chez les femmes ayant développé un rituel personnel à ce moment du mois (Pratte-Bernard & Vinit, 2023). Quatre participantes, recrutées par l'entremise d'une affiche publiée sur les réseaux sociaux, majeures, cisgenres et francophones ont accepté de participer à des entrevues. Les participantes étaient toutes caucasiennes (trois québécoises et une française), de niveau d'étude universitaire. Les données furent analysées à partir de l'approche phénoménologique interprétative de Smith et Osborn (2008) afin de donner une voix aux femmes dans l'intimité de leurs relations aux menstruations. La méthode d'analyse phénoménologique interprétative (IPA) de Smith et Osborn vise à comprendre comment les individus donnent du sens à leurs expériences vécues en combinant une approche phénoménologique et une interprétation herméneutique.

La notion de rituel est comprise ici de manière presque synonyme à celui d'habitude, en dehors des pratiques collectives de célébrations menstruelles : il s'agit de pratiques récurrentes et signifiantes que les femmes décrivent avoir développées lors de leurs menstruations pour les aider à traverser ce moment du mois.

Le Besoin de Repos et de Ralentissement

Un élément ressortant des rares écrits sur la question est la réponse au besoin de repos que la ritualisation des menstruations semble permettre. Dans l'étude de Brown (2007), les femmes ayant une relation positive à leurs menstruations reconnaissent un désir de pause émergeant lors de leurs règles. McMullen (2015) propose pour sa part deux dimensions au cycle menstruel : la phase légère du cycle qu'est l'ovulation et la phase « sombre » du cycle correspondant au moment des menstruations. La culture postmoderne actuelle plus linéaire valoriserait le moment de l'ovulation où la femme est dans une phase énergique, productive et extériorisée alors que la phase menstruelle est davantage dépréciée, notamment dans ce qu'elle peut amener comme besoin de respiration - pause, de non - productivité et de retour à soi.

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De même, dans l'étude mentionnée précédemment, les participantes relatent toutes une écoute d'elles-mêmes en organisant leur quotidien en fonction de la fluctuation de leur énergie aux différentes phases de leur cycle menstruel. Plus spécifiquement, au moment des menstruations, les participantes honorent leur envie de calme et de repos. Stella évoque ainsi pratiquer des « activités qui sont (…) très apaisantes comme, soit le yoga, soit la tisane » et « [s]'installer avec le moins de bruits et de stimulations possibles ». Les femmes semblent vouloir revenir à une écoute d'elles-mêmes et se soustraient à certaines obligations et rythmes venant de l'extérieur (Moas, 2010). En organisant leur routine autour de leur cycle menstruel, elles affirment une autre manière d'être productives, travaillant à un rythme adapté à leur réalité corporelle (Koskenniemi, 2022; Moas, 2010).

Reliance à la Nature et Cyclicité

La cyclicité semble également ouvrir la possibilité d'une reliance avec celle de la nature. Le rituel agit ici comme une forme de réancrage cyclique, à la fois corporel et terrien. L'écoute sensible des variations subtiles de l'organisme fait écho avec la conscience des changements du vivant. Certaines autrices vont jusqu'à comparer les différentes phases du cycle menstruel à des traversées de monde, régies par des niveaux d'énergie, des animaux totems mais aussi des archétypes féminins différents (la jeune fille, la Reine, la sorcière, etc.) à l'instar des différents quartiers de lune (Gray, 2020). Cette manière de plonger dans le cycle menstruel rejoint les propos de l'analyste jungienne Ann Ulanov (1971) qui relate que le principe dit féminin est associé dans plusieurs cultures au mouvement de mort et de renaissance, présent autant dans le corps des femmes qu'à travers la ronde des saisons.

Les Rituels comme Forme d'Autosoins

Les rituels personnels créés par les participantes apparaissent également comme une forme d'autosoins. Les participantes disent se sentir plus apaisées et soutenues grâce à ces derniers. Les effets bénéfiques qui en découlent semblent également s'élargir à leur entourage. Stella évoque combien le fait de prendre « soin de [son] corps de cette façon-là, [est pour elle] la seule façon d'être vraiment présente pour les autres aussi ». D'autres pratiques sont mentionnées comme des éléments venant rythmer le retour du sang menstruel et favoriser cette intériorité : Delfinea partage son plaisir à « créer [des] tisanes [et] des recettes spéciales » dans des moments où elle semble plus perméable et sensible à son environnement. On observe une forme de soutien permis par sa connaissance des plantes : les tisanes ne sont pas simplement consommées mais reflètent la résonance proximité entre le corps et une nature capable de le soulager. Alphios a pour sa part décidé à chaque moment des règles de faire un bain de vapeur vaginal appelé Yoni Steam. Cette pratique lui permet d'ailleurs de « ramener la chaleur dans le bas du corps et de déclencher [les menstruations] ». Loin de subir ce moment du mois, la pratique rituélique semble ici au service d'une forme de dialogue, voire de reprise de contrôle sur son corps. Lalou et Alphios parlent à cet égard d'une réappropriation de leur corps et de ses processus physiologiques.

Le Sang Menstruel : Un Flux de Vie à Réhabiliter

Le contact accru avec ses besoins et différentes parties du corps peut également concerner le sang menstruel lui-même, touché et manipulé concrètement lors des rituels mensuels. La pratique de l'art menstruel (consistant à dessiner à partir de son propre sang) peut en être un exemple. De même, l'utilisation de Diva Cup favorise une plus grande proximité conscience au du flux menstruel, mais aussi un contact plus charnel avec lui, couplé à la et la possibilité de sa récupération. Les pratiques rituelles associées peuvent être de verser son sang menstruel dans la terre ou dans ses plantes (Campo et al, 2022). Le sang est ici perçu dans sa force de vie, fertilisante, au service de la croissance d'autres vies que celle d'un fœtus. À la modification de la représentation du sang menstruel, qui n'est plus vu comme un simple déchet mais comme un flux intime reliant l'individu à la nature, s'ajoute la possibilité d'un engagement écologique par le remplacement des serviettes hygiéniques, à forte empreinte environnementale.

D'une manière similaire à ces données de la littérature, Delfinea, verse directement le sang de sa cup menstruelle aux plantes qu'elle trouve plus faibles. De même, Alphios fait tremper ses serviettes menstruelles dans une eau vinaigrée et redonne ce mélange à plusieurs endroits de son lieu de vie, que ce soit à des arbres, à son jardin et même à une pierre. Grâce aux propriétés nourrissantes du sang, elle entend « ramener la vie du sol » de son jardin, après qu'il a été endommagé. Non seulement le sang semble aider la terre mais le rituel apporte « de la guérison [dans son propre] quotidien ».

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La Connexion : Au Cœur de l'Expérience Menstruelle

Le thème de la connexion semble se trouver au cœur de l'essence des pratiques menstruelles des personnes interrogées et transcender toutes les autres fonctions que les rituels peuvent prendre. La pratique menstruelle semble leur révéler des dimensions d'elles-mêmes qu'elles ne connaissaient pas. Pour moi, il y a l'avant et le après (…) de cette écoute-là, et c'est vraiment une révélation. C'est comme si on enlevait le vernis (…) c'est comme si on pouvait révéler tout d'un coup la nature de la personne, en fait. Ma nature à moi en plus.

La connexion à ses propres besoins et à son rythme propre nourrit un sentiment d'une plus appartenance, le sentiment « d'être vraiment, vraiment plus à [s]a place (…) et de participer comme ça au monde ». Au-delà d'une simple pratique personnelle, l'intime rejoint ici le collectif. La conscience de sa rythmicité menstruelle amène à se sentir partie prenante d'un cycle cosmique : Stella partage que depuis qu'elle observe son cycle plus consciemment, qu'elle « voi[t] beaucoup plus les changements qui se passent dans la nature ». Alphios, quant à elle, évoque qu'en donnant son sang à la Terre elle sent qu'elle fait « partie de l'écosystème ». Faire en sorte de pas sentir qu'il y a la nature d'un côté, puis il y a moi, pis il faut protéger la nature. Pis moi, je suis juste comme un parasite qui prend des choses dans la nature. De me dire, ben moi, en tant qu'humain, je fais partie de l'écosystème. (…) ce qui passe à travers moi, à travers ce que je bois, ce que je mange, ben ça devient du sang, ça s'en retourne à la terre pis la terre me redonne des pommes que je mange, que je prends pour nourrir mes enfants.

Cette connexion se traduit en termes plus politique ou plus cosmique selon les participantes. Alphios nous parle d'un sentiment de connexion à une sororité universelle, alors que Lalou est amenée à adopter une posture sociale différente, en s'engageant à éviter les hormones et polluants endocriniens.

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