Le secteur des crèches privées en France est secoué par des révélations inquiétantes concernant la qualité de l'accueil et le bien-être des enfants. Des enquêtes journalistiques et des rapports officiels mettent en lumière des dysfonctionnements, des cas de maltraitance et une course à la rentabilité qui compromettent la sécurité et l'épanouissement des jeunes enfants.

"Babyzness" : L'Envers du Décor des Crèches Privées

L'enquête "Babyzness", menée par les journalistes Bérangère Lepetit et Elsa Marnette, révèle les "dérives supposées des entreprises de crèches privées" en France. S'appuyant sur des "centaines d'entretiens" de parents, d'auxiliaires de puériculture, d'éducatrices et de psychologues, ce livre-enquête met en évidence les "dysfonctionnements", la "maltraitance", le manque de moyens, l'épuisement des professionnelles et la quête de rentabilité qui gangrènent de nombreuses structures privées.

Les journalistes se sont emparées de ce sujet après la mort d'un enfant de 11 mois, empoisonnée de Destop dans une crèche du groupe privé People and Baby, à Lyon, en juin 2022. Elles se sont penchées sur l’essor, ces vingt dernières années en France, des entreprises de crèches privées lucratives, à savoir, pour ne citer que les plus connues et les plus florissantes : Babilou, Grandir-Les Petits Chaperons rouges, People and Baby et La Maison bleue.

Ces entreprises représentent 80% des places qui ouvrent en crèches et 20% de l’ensemble des places disponibles en France. Les journalistes s'interrogent sur la manière dont ces entreprises parviennent à atteindre des niveaux de rentabilité de l’ordre de 40% du chiffre d’affaires par place. Elles soulignent que le fait qu’elles soient largement subventionnées par l’argent public via les Caisses d’allocations familiales (CAF) ou encore les exonérations fiscales du Crédit impôt famille (Cifam), les contraint à une forme d’exemplarité, qui ne semble pas, ou plus, être la règle ces dernières années dans de nombreuses structures.

Témoignages Accablants : Entre Négligence et Maltraitance

"Babyzness" expose plusieurs témoignages poignants de parents confrontés à des situations alarmantes. Inès, dont le fils était accueilli dans la micro-crèche La Maison bleue de Limay (Yvelines), raconte comment son enfant a été retrouvé sur le trottoir après s'être échappé de l'établissement. Sonia et Sébastien, parents de Lyam, témoignent également dans le livre. En janvier, le petit garçon de deux ans a été retrouvé avec le visage couvert d'hématomes après une demi-journée dans une crèche d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Sa maman décrit "son visage tout gonflé", "ses paupières tuméfiées, ses pommettes rouges". Imed, quant à lui, a retrouvé Maya, sa fille de sept mois, avec des hématomes sur le torse et au menton à Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis), en septembre 2022.

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Ces témoignages mettent en lumière des défauts de surveillance, des interventions tardives des professionnels et un manque d'encadrement. Outre ces supposés défauts de surveillance, le livre pointe du doigt des actes de maltraitance de la part de certaines employées. Les journalistes s'appuient par exemple sur le témoignage d'une ancienne employée de crèche, qui raconte : "On est susceptible de péter un câble parce qu’on est tellement sous tension tout le temps, toute la journée." Elle décrit un épuisement des employées et des économies de bout de chandelle sur le matériel. Certaines décrivent "la cadence d'usine" causée par les pénuries de personnel. "On fait du gardiennage, on fait de l'usine à bébés et on n'est pas là pour ça", souligne l'une d'elles. "On pare au plus pressé en attendant que le temps passe."

"Les Ogres" : Un Système "Low Cost" aux Conséquences Dramatiques

Dans son livre "Les Ogres", le journaliste d'investigation Victor Castanet, auteur des "Fossoyeurs" sur le scandale Orpea, dénonce les dérives d'un système "low cost" qui sacrifie la qualité de l'accueil au profit de la rentabilité. Il met en lumière les pratiques de certains groupes de crèches privées, notamment People & Baby, La Maison bleue et Les Petits Chaperons rouges, et pointe du doigt l'inaction des pouvoirs publics.

Victor Castanet a adopté la même approche que celle qui a abouti, en 2022, à la publication du livre "Les Fossoyeurs" ayant ébranlé le groupe Orpéa et le secteur en général : le recueil de témoignages de familles dont l’enfant a été victime de maltraitances, de salariés de terrain (auxiliaires de puériculture en particulier), mais également de responsables régionaux et nationaux de ces groupes, l’accès à des documents confidentiels tels que des business plans et l’analyse de dysfonctionnements multiples - spécifiques à des entreprises ou plus systémiques - qui aboutissent à épuiser les professionnelles et à mettre en danger les enfants accueillis.

Le journaliste dénonce en particulier ce qu’il appelle "le triomphe du low cost", dont il explique les mécanismes. En 2004, le gouvernement a ouvert le secteur des crèches aux opérateurs privés, en leur octroyant des subventions afin d’encourager la création de places d’accueil de la part de ces entrepreneurs. C’est le début des délégations de service public (DSP) pour un certain nombre de communes qui y voit l’occasion de proposer de nouvelles solutions d’accueil aux familles sans assumer elles-mêmes la gestion du service, à un coût réduit par rapport au prix du berceau municipal (de l’ordre de 7.000 euros contre au moins 10.000 euros) et avec des délais d’ouvertures d’EAJE réduits (moins de six mois contre trois à cinq ans).

Au départ, "l’opération semble gagnante pour tout le monde", y compris pour le groupe Babilou qui s’est positionné mais, à partir de 2010 et des premiers renouvellements de DSP, les trois autres grands groupes arrivent sur ce marché en cassent les prix, jusqu’à proposer de l’ordre de 4.000 euros par berceau. "Partout en France, des communes, petites ou grandes, de gauche ou de droite, font le choix du moins cher", écrit le journaliste, soulignant que les raisons sont "multiples". De telles baisses du prix n’ont que deux effets, a-t-il expliqué : "soit le groupe baisse son niveau de rentabilité (au point de mettre en péril son fonctionnement), soit il baisse sa masse salariale" en diminuant le nombre de postes et/ou en ne remplaçant pas des professionnelles absentes.

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Diverses dérives liées aux prix cassés sont citées dans le livre : décalage flagrant entre la promesse marketing (repas faits maison et bio, crèche bilingue…) et la réalité (petits pots et couches achetés parfois dans l’urgence par la directrice ou les salariées, notamment parce que des fournisseurs avaient, faute d’être payés, cessé de livrer des crèches du groupe People&Baby).

Le Financement des Crèches : Un Système à Revoir ?

Le mode de financement des crèches, centré sur la prestation de service unique (PSU) versée par les caisses d’allocations familiales (CAF), est un autre point "central" expliquant les dysfonctionnements constatés, a pointé Victor Castanet dans son livre et au cours de l’audition. Ce système de financement "à l’heure" conduit les entreprises et leurs responsables de structures à se concentrer à l’excès sur le taux d’occupation, à rechercher en permanence à "boucher des trous" en accueillant des enfants supplémentaires, voire à institutionnaliser une forme de "surbooking". "Cela dégrade les conditions de travail des professionnelles, mais aussi le sens de leur mission (…) et cela va totalement à l’encontre des besoins des enfants qui ont besoin de stabilité avant tout", selon le journaliste, ajoutant qu’il s’agit là d’"un des rares points sur lesquels tous les acteurs sont d’accord".

La Cnaf condamne les dérives, tout en indiquant que le financement des CAF ne pouvait "servir de défausse à des gestionnaires qui font le choix de transgresser sciemment les normes d’encadrement applicables au secteur". Elle liste les évolutions apportées au système de financement ces dernières années, dont la suppression des objectifs de taux d’occupation et l’augmentation des financements forfaitaires.

Contrôles et Réactions Politiques

La Cnaf affirme que ses contrôles s’intensifient et ciblent particulièrement les dérives de certains gestionnaires. En 2023, sur près de 2.500 contrôles, 70% ont permis de constater "un écart financier moyen de 14.700 euros à rembourser à la CAF". "Les gestionnaires du secteur marchand sont redressés plus fortement que la moyenne, avec un impact financier de 25.731€ par contrôle, allant jusqu’à 41.122€ pour les crèches du groupe People&Baby.

Les situations dans certaines crèches privées décrites dans de récents rapports et enquêtes sont "inacceptables", a réagi la nouvelle ministre chargée de la Famille et de la petite enfance, Agnès Canayer. Elle annonce qu’elle présentera sous peu "les premiers axes de sa feuille de route sur le sujet de l’accueil des jeunes enfants". De son côté, à l’issue de l’audition de Victor Castanet, le président de la commission des affaires sociales, Philippe Mouiller a annoncé, le lancement d’une mission d’information qui se concentrera sur les moyens de contrôle.

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Les Professionnels du Secteur Tirent la Sonnette d'Alarme

Face à ces révélations, les professionnels de la petite enfance expriment leur indignation et leur inquiétude. Marie Baglione, gérante de My Little Crèche, déplore que des enfants puissent être traités ainsi et souligne que rationner des enfants, attendre pour changer une couche ou ne pas faire les transmissions correctement aux parents sont des actes de maltraitance. Elle insiste sur l'importance d'un taux d'encadrement suffisant et d'une qualité de service irréprochable, même au détriment de la rentabilité.

Cyrille Godfroy, président du SNPPE (syndicat national des professionnels de la petite enfance), souligne que les problèmes constatés dans certaines crèches privées ne sont pas des cas isolés, mais bien un problème au niveau du groupe dans son ensemble.

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