L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet qui a traversé l'histoire de France, suscitant des débats passionnés et des luttes acharnées. De la clandestinité à la légalisation, puis à l'inscription dans la Constitution, le droit des femmes à disposer de leur corps a connu une évolution significative. Cet article explore cette histoire, en mettant en lumière les figures clés, les événements marquants et les expressions artistiques qui ont contribué à façonner ce droit fondamental.

Un long combat pour la légalisation

Avant la loi Veil de 1975, l'avortement était illégal en France, réprimé par une loi de 1920 qui condamnait non seulement l'acte lui-même, mais aussi la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle. Dans un contexte d'angoisse démographique après la Première Guerre mondiale, l'avortement était considéré comme un péril national. Sous le régime de Vichy, il devint même un crime d'État, passible de la peine de mort.

Malgré cette interdiction, les femmes continuaient d'avorter, souvent dans des conditions dangereuses et clandestines. Des témoignages poignants, comme celui de Jeanine, tombée enceinte par erreur en 1965, révèlent la souffrance et les risques encourus par ces femmes. Jeanine racontait l'avortement clandestin pratiqué par sa propre mère, un souvenir douloureux qui illustre la réalité de l'époque.

Dès les années 1950, des voix s'élèvent pour dénoncer le caractère répressif de la loi de 1920 et plaider pour un accès libre aux contraceptifs modernes. Le Mouvement français pour le Planning familial, fondé en 1956, joue un rôle important dans cette lutte. La loi Neuwirth de 1967 autorise la vente de contraceptifs, mais reste restrictive sur plusieurs points.

Les années 1970 : l'émergence de mouvements revendicatifs

Dans le contexte de l'après-1968, la revendication de la libéralisation de l'avortement se fait de plus en plus forte. L'Association nationale pour l'étude de l'avortement (ANEA) ouvre un débat sur l'élargissement de l'avortement thérapeutique, tandis que le Mouvement de libération des femmes (MLF) revendique l'avortement libre et gratuit au nom de la libre disposition de leur corps par les femmes.

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Le manifeste des 343 femmes ayant déclaré avoir avorté, publié par Le Nouvel Observateur en 1971, marque un tournant. Paraphé par des femmes célèbres et anonymes, il brise le tabou et met en lumière l'ampleur du phénomène. Le procès de Bobigny, en 1972, où une jeune femme est jugée pour avortement à la suite d'un viol, et défendue par l'avocate féministe Gisèle Halimi, révèle les inégalités sociales face à l'avortement clandestin.

En 1973, 331 médecins s'accusent dans un manifeste publié par Le Nouvel Observateur, déclarant pratiquer illégalement des avortements et réclamant le changement de la loi. Le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) aide les femmes à avorter en France ou à l'étranger, tandis que des groupes locaux du Planning familial pratiquent illégalement l'avortement par aspiration.

La loi Veil : une étape décisive

Face à cette pression croissante, le gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing décide de s'emparer de la question. Simone Veil, nommée ministre de la Santé, est chargée de trouver un consensus pour réformer la loi. Son discours à l'Assemblée nationale le 26 novembre 1974 est un moment historique. Elle y justifie la nécessité de changer la loi pour faire cesser l'injustice et les drames de l'avortement clandestin.

La loi Veil, adoptée après des débats passionnés, dépénalise l'interruption volontaire de grossesse pendant les dix premières semaines. Elle est présentée comme un compromis, encadrant strictement l'accès à l'avortement et mettant en place des mesures dissuasives. La loi est d'abord adoptée à titre expérimental pour cinq ans, avant d'être rendue définitive en 1979.

Simone Veil est entrée dans l'Histoire avec sa loi légalisant l'avortement en France. Le 26 novembre 1974, Simone Veil, alors ministre de la Santé, défendait son projet de loi sur la légalisation de l’IVG devant une assemblée presque exclusivement composée d’hommes. Gisèle Moreau, députée PCF de 1973 à 1982, était présente pour ce discours. Elle avait apprécié son discours historique devant l'Assemblée. « C’était une bonne intervention. C’était bien ! C’était une femme de droite Simone Veil. Je n'avais pas d'atomes crochus avec elle, mais j’avais de l’estime pour elle. Elle méritait d’avoir de l’estime pour son courage. Dans son camp, elle était mal vue… Ils ne lui pardonnaient pas cette position ! D’ailleurs, dans le ton qu’elle emploie, on voit que c’est une femme déterminée qui s’oppose en partie à une opinion qui était dominante dans son camp. Ça représentait un combat. D’ailleurs, moi-même, j’ai pratiqué un avortement clandestin. Je savais ce que c’était. »

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Les débats vont durer 25 heures dans une atmosphère très tendue. Simone Veil, rescapée d’Auschwitz, fait face aux pires attaques. Gisèle se souvient : « C’était d’une violence extrême ! […] Vous vous rendez compte de ce qu’ils disent ? Je me souviens qu’un député avait amené un bocal et faisait entendre le battement de cœur d’un embryon. On voit le niveau de violence quand même. Tout partait de : "Les partisans de l’avortement sont des criminels. Vous tuez, vous assassinez des bébés, vous les balancez dans les fours crématoires". Et le courage de Simone Veil mérite d’être salué, car c’était son camp qui disait ça ! Et elle n’a pas fléchi… »

Gisèle Moreau, en tant que députée PCF, pose une question à Simone Veil. Elle se souvient des railleries de certains députés. « Je me suis levée pour aller au micro, pour poser ma question et à peine, j'avais ouvert la bouche que les députés de droite se sont mis à hurler pour couvrir ma voix ! Donc j’ai réagi en disant : “Écoutez ! Il y a si peu de femmes dans cette assemblée, pour une fois que l’une d’entre elles s’exprime, laissez-la parler !” Et là, ça a fait taire tout le monde, j’étais assez contente de moi. »

Le 29 novembre 1974, à 3 heures 40 du matin, la loi est adoptée. La loi Veil a été promulguée le 17 janvier 1975. « Aujourd’hui, cette loi, pour moi, elle représente la liberté des femmes sur leur corps, leur droit de décision ce qui n’était pas le cas auparavant.

L'expression artistique et la sensibilisation à travers la chanson

L'art, et notamment la musique, a joué un rôle crucial dans la sensibilisation et la défense du droit à l'IVG. Des artistes engagés ont utilisé leur voix pour briser le silence et dénoncer les injustices.

Anne Sylvestre, avec sa chanson "Non, tu n'as pas de nom", sortie en 1973, a marqué les esprits. Cette chanson, qualifiée de "poème" par Rebecca Manzoni, aborde le thème du choix d'avoir un enfant ou non, dans un contexte où l'avortement est encore illégal et condamné. Anne Sylvestre transforme son indignation en chanson douce, comme une berceuse adressée à une cellule. "Ce n'est pas une chanson sur l'avortement. C'est une chanson sur le choix". Les radios nationales françaises trouvent la chanson problématique, mais elle trouve un écho dans la rue, chantée dans les manifestations pour le droit à l'avortement.

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L'inscription de l'IVG dans la Constitution : une victoire historique

Le 4 mars, la France est devenue le premier pays à inscrire la "liberté garantie" de recours à l'IVG dans sa Constitution. À l'issue d'un débat historique, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a déclaré que 780 parlementaires avaient approuvé cette inscription, contre 72 votes opposés.

Cette décision a été célébrée comme une victoire historique pour les droits des femmes. Une cérémonie de scellement a eu lieu le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, place Vendôme. À cette occasion, Catherine Ringer a interprété La Marseillaise en y ajoutant quelques paroles célébrant "cette loi pure dans la Constitution". Elle a chanté "Aux armes citoyens, citoyennes, formons nos bataillons, marchons, et chantons cette loi pure dans la Constitution" au lieu du traditionnel "qu'un sang impur abreuve nos sillons".

Cinéma et IVG: une histoire engagée

Le cinéma a également contribué à raconter l'histoire de l'IVG et à sensibiliser le public à cette question. Plusieurs films marquants ont abordé ce sujet, notamment :

  • "L'une chante, l'autre pas" d'Agnès Varda (1977): Cette pépite hippie chronique sur quinze ans la lutte pour le droit à l’avortement.
  • "Une affaire de femmes" de Claude Chabrol (1988): Ce film s'inspire de l'histoire de Marie-Louise Giraud, une faiseuse d'anges guillotinée en 1943 pour avoir pratiqué des avortements.
  • "L'Événement" d'Audrey Diwan (2021): Adapté du roman d'Annie Ernaux, ce film intense suit une étudiante prête à tout pour avorter dans la France des années 1960.
  • "Les invisibles" de Marion Tuil (2023): Ce documentaire donne la parole à une dizaine de femmes qui témoignent de leur expérience de l'avortement clandestin avant 1975.

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