L’histoire des sciences est jalonnée de noms illustres, mais aussi d’ombres, celles de femmes scientifiques dont les contributions cruciales ont été minimisées, voire spoliées. Parmi ces figures méconnues, Marthe Gautier, médecin française, a joué un rôle déterminant dans la découverte de la trisomie 21 en 1958. Longtemps attribuée à son collègue Jérôme Lejeune, sa contribution a été reconnue tardivement, après des décennies d’invisibilité.
L'Effet Matilda : Un Phénomène Persistant
L'Effet Matilda, conceptualisé par Margaret Rossiter, met en lumière la tendance à minimiser la contribution des femmes scientifiques au profit de leurs collègues masculins. Cet effet, amplifié par un système patriarcal qui efface le nom des femmes, se manifeste de différentes manières, de l'attribution exclusive des honneurs à la relégation au second plan dans les publications scientifiques.
Marthe Gautier : Une Pionnière de la Culture Cellulaire
Née en 1925, Marthe Gautier, issue d'un milieu modeste, se passionne pour la médecine. Interne des hôpitaux de Paris en 1950, elle se spécialise en cardiologie infantile. En 1955, elle part se former à Harvard aux techniques de culture cellulaire, alors inexistantes en France. À son retour, elle rejoint le service du professeur Raymond Turpin à l'hôpital Trousseau, où elle met en place un laboratoire artisanal et étudie les chromosomes des enfants atteints de mongolisme (terme alors utilisé pour désigner la trisomie 21).
La Découverte de la Trisomie 21
Marthe Gautier découvre que les enfants atteints de mongolisme possèdent 47 chromosomes au lieu de 46, révélant ainsi l'existence d'un chromosome surnuméraire. Faute de matériel adéquat pour photographier ses observations, elle confie ses lames à Jérôme Lejeune, assistant du professeur Turpin, pour qu'il réalise les clichés.
L'Oubli et la Reconnaissance Tardive
En janvier 1959, Jérôme Lejeune est le premier signataire de l'article publié dans les Comptes-rendus de l'Académie des sciences, confirmant la découverte de la trisomie 21. Marthe Gautier, mal orthographiée "Marie Gauthier", apparaît en second, suivie de Raymond Turpin. Lejeune s'approprie la découverte et bénéficie de toutes les retombées positives, tandis que Marthe Gautier est reléguée dans l'ombre.
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Marthe Gautier abandonne alors les recherches sur la trisomie 21 et se consacre à la cardiologie infantile. Elle ne se battra pas pour ses droits, acceptant en silence l'outrage qui lui est fait et cherchant une autre place.
Ce n'est que des décennies plus tard, en 2009, que Marthe Gautier raconte sa version des faits dans un article paru dans la revue Médecines/Sciences. Elle y explique comment elle a été tenue à l'écart et comment Jérôme Lejeune s'est présenté comme le découvreur de la trisomie 21. En 2014, la Fondation Jérôme Lejeune tente d'empêcher Marthe Gautier de témoigner lors d'un congrès scientifique, mais une enquête du comité d'éthique de l'INSERM finit par reconnaître son rôle décisif dans la découverte de la trisomie 21.
Les Conséquences de la Découverte et le Piège de Lejeune
La découverte de la trisomie 21 a eu des conséquences importantes, notamment en relançant le débat sur l'avortement thérapeutique en cas de fœtus trisomique. Ironiquement, Jérôme Lejeune, fervent défenseur des trisomiques et farouche opposant à l'avortement, s'est retrouvé pris à son propre piège lorsque l'avortement thérapeutique a été autorisé.
Des Parallèles Troublants : Lise Meitner, Jocelyn Bell, Rosalind Franklin
L'histoire de Marthe Gautier fait écho à celles d'autres femmes scientifiques spoliées de leurs découvertes, telles que Lise Meitner (fission nucléaire), Jocelyn Bell (pulsars) et Rosalind Franklin (structure de l'ADN). Ces exemples illustrent un système d'oppression pernicieux qui oblige les femmes à travailler doublement pour réussir et où elles se voient confisquer aisément la signature en première ligne de leur propre découverte.
Lise Meitner et la Fission Nucléaire
Lise Meitner, physicienne autrichienne, a joué un rôle majeur dans la découverte de la fission nucléaire. Collaboratrice pendant 30 ans avec le chimiste Otto Hahn, elle a été contrainte de fuir l'Allemagne nazie en 1938 en raison de ses origines juives. Hahn, resté à Berlin, a continué les expériences et a publié les résultats, obtenant le prix Nobel de chimie en 1944. Meitner, bien qu'ayant contribué de manière significative à la compréhension du phénomène, n'a jamais été récompensée par le prix Nobel.
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Jocelyn Bell et la Découverte des Pulsars
Jocelyn Bell, astrophysicienne irlandaise, a découvert les pulsars (étoiles à neutrons tournant rapidement sur elles-mêmes) à la fin des années 1960, alors qu'elle était étudiante en thèse à l'université de Cambridge. Son directeur de thèse, Anthony Hewish, a d'abord été sceptique, mais a fini par reconnaître l'importance de sa découverte. Hewish et un collègue, Martin Ryle, ont obtenu le prix Nobel de physique en 1974, sans que Bell ne soit mentionnée.
Rosalind Franklin et la Structure de l'ADN
Rosalind Franklin, physico-chimiste britannique, a joué un rôle crucial dans la découverte de la structure de l'ADN. Spécialiste des rayons X, elle a obtenu des images de diffraction de l'ADN qui ont permis de déterminer sa structure en double hélice. Maurice Wilkins, Francis Crick et James Watson ont utilisé ces images, sans son autorisation, pour construire leur modèle de l'ADN, et ont obtenu le prix Nobel de médecine en 1962. Franklin, décédée en 1958, n'a pas pu être récompensée.
Un Système Persistant d'Invisibilisation
Ces exemples, ainsi que celui de Marthe Gautier, mettent en évidence un système persistant d'invisibilisation des femmes scientifiques. Les raisons de cette invisibilisation sont multiples :
- Le contexte historique et social : Dans les années 1950, les femmes étaient peu considérées dans le monde du travail, en particulier dans les domaines scientifiques dominés par les hommes. Elles devaient se battre pour trouver leur place et étaient souvent victimes de discrimination et de préjugés.
- Les normes de genre : Les femmes étaient censées être discrètes et effacées, et ne pas revendiquer leurs succès. Celles qui osaient s'affirmer étaient souvent perçues comme hystériques ou acariâtres.
- Les mécanismes de pouvoir : Les hommes en position de pouvoir avaient tendance à s'approprier les travaux des femmes et à les reléguer au second plan.
Le Théâtre comme Outil de Réhabilitation
Élisabeth Bouchaud, physicienne devenue dramaturge, a consacré une série de pièces de théâtre, "Les Fabuleuses", à la réhabilitation de ces femmes scientifiques oubliées. Dans "La Découvreuse oubliée (Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21)", elle met en scène l'histoire de Marthe Gautier et dénonce l'injustice dont elle a été victime.
La pièce alterne entre le présent, avec une Marthe Gautier âgée qui se remémore les événements, et le passé, avec la jeune Marthe Gautier qui découvre la trisomie 21. Marie-Christine Barrault incarne Marthe Gautier âgée avec une force d’interprétation stupéfiante. Barrault ne joue pas la victime, elle révèle la complexité d’un mécanisme inconscient qui dépasse la simple soumission. C’est subtil. Marie Toscan, sa petite-fille, interprète la jeune Marthe avec un naturel déconcertant.
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La mise en scène de Julie Timmerman est sobre et efficace, et met en valeur les émotions et les tensions entre les personnages. La scénographie de Luca Antonucci, sobre et presque clinique, mêle salle de conférence, laboratoire et intimité de l’appartement, où souvenirs, émotions et tensions silencieuses se mêlent.
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