L'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en Pologne est un sujet de vives tensions et de controverses. Le pays, fortement influencé par l'Église catholique, connaît un débat public passionné, exacerbé par des affaires médiatisées et des prises de position religieuses radicales. Cet article explore les difficultés rencontrées par les femmes polonaises souhaitant recourir à l'IVG, les obstacles légaux et sociaux auxquels elles sont confrontées, ainsi que les initiatives mises en place pour les soutenir.

Un Cadre Légal Restrictif

Dans la patrie de Jean-Paul II, où neuf citoyens sur dix se disent catholiques, l’accès à l’IVG est presque impossible. Un avortement n’est légal qu’en cas de viol, de danger physique pour la mère, ou lorsqu’une maladie incurable menace la vie du fœtus. Selon les chiffres officiels, seuls 752 IVG légaux ont ainsi eu lieu en 2013. Un nombre ridiculement bas pour un pays de 38 millions d’habitants. Parallèlement, entre 80 000 et 200 000 Polonaises avortent chaque année dans la clandestinité selon un rapport du Center for Reproductive Rights.

La loi polonaise, déjà restrictive, a été davantage durcie par une décision du Tribunal constitutionnel en octobre 2020, interdisant l’avortement même en cas de malformation fœtale grave. Cette décision a suscité de vives protestations et a mis en lumière les difficultés rencontrées par les femmes polonaises souhaitant exercer leur droit à l'IVG.

Initialement, un troisième motif permettait d’avorter si le fœtus présentait une malformation grave ou irréversible. La loi condamne aussi l’aide à l’avortement. C’est pour cette raison que la militante féministe Justyna Wydrzyńska a été condamnée en juin dernier.

Les Obstacles à l'Accès à l'IVG

Les femmes polonaises sont confrontées à de nombreux obstacles lorsqu'elles souhaitent recourir à l'IVG. Outre les restrictions légales, elles doivent faire face à la stigmatisation sociale, à la pression des institutions religieuses et au manque de soutien médical.

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  • Clause de conscience des médecins : De nombreux médecins, au nom de leur religion, remettent désormais en cause les textes de loi. Une déclaration de foi, lancée le 25 mai par Wanda Poltawska, docteur et chef de file des anti-choix, a déjà été signée par plus de 3 000 pharmaciens, étudiants et médecins catholiques. Déclarant que le corps humain "est saint et inviolable", ces derniers s’engagent à refuser tout avortement et contraception, même si la loi l’autorise. Le problème, c’est que la plupart des signataires pratiquent leur métier dans des hôpitaux publics.

  • Avortements clandestins : Outre les complications que peuvent poser ces actes illégaux (les médecins risquent trois ans de prison pour cette pratique), les conditions des avortements clandestins sont parfois sordides (pas d’anesthésie, manque de personnel). Pour Martyna Zimniewska, de la Fédération pour les Femmes, cela va encore plus loin : "Quand elles s'adressent à nous via la ligne d'assistance, elles disent craindre l’humiliation, les critiques ou des traitements médicaux contre leur volonté. Ce qu'elles éprouvent traduit trop souvent un traitement dégradant et inhumain".

  • Tourisme abortif : Celles qui en ont les moyens vont donc en Hongrie ou en République Tchèque pour se faire avorter. Les femmes issues des classes défavorisées ou de la campagne sont contraintes de se tourner vers des avortements sauvages.

  • Influence de l'Église : Selon l’association Porozumienie 8 Marca, association féministe organisatrice des Manifa en Pologne, les difficultés des Polonaises viennent du fait que "l’Église se mêle de tout. Elle influe sur la politique, sur l’économie, sur notre quotidien et sur notre santé". En 2011, le gouvernement a financé à hauteur de 89 millions de zlotys (plus de 20 millions d'euros) le "Koscielny Fundusz" ("Les fonds de l'Église").

Initiatives de Soutien et de Solidarité

Face à ces difficultés, des organisations féministes et des militants se mobilisent pour soutenir les femmes polonaises et défendre leur droit à l'IVG.

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  • Fédération pour les Femmes et la Planification Familiale polonaise : L’association Fédération pour les femmes et la Planification Familiale polonaise appellent le ministre de la Santé, Bartosz Ar?ukowicz, à "faire appliquer la loi, pour qu’un soutien légal soit donné aux femmes à qui les médecins refusent l’accès à des traitements médicaux". Leur pétition, très peu relayée en Pologne, a été diffusée en France par le Planning Familial et par l’organisation féministe du Front de Gauche .

  • Organisations internationales : Jennifer Bellay, de la Commission féministe du Front de Gauche, explique le sens de la solidarité du mouvement : "La lutte pour l’avortement, ce n’est pas seulement une revendication féministe, c’est une question de droit fondamental qui fait partie de l’émancipation de la femme et de la société".

  • Aide à l'avortement médicamenteux : Pour passer outre cette interdiction, ce sont donc des ONG basées à l’étranger qui envoient des pilules abortives aux personnes qui le demandent. "Pour ma part, j’ai contacté une fondation étrangère, nous détaille Joanna, la trentaine. C’est gratuit, mais comme je m’estime financièrement privilégiée, j’ai fait un don de 75 euros, pour que d’autres puissent en bénéficier.

  • Ciocia Czesia (Tante Tchèque): Pour aider les femmes polonaises à contourner ces restrictions, des activistes ont créé Ciocia Czesia (Tante Tchèque), une initiative facilitant l’accès à l’avortement dans la Tchéquie voisine.

Le Débat Politique et l'Avenir de l'IVG en Pologne

Malgré leurs engagements, aucun parti politique n'est prêt à partir en guerre contre l'Église catholique, opposée à tout assouplissement de la législation sur l'IVG. Les élections de 2023, qui ont mené Donald Tusk à la tête d’une coalition réunissant, entre autres, des partis de gauche, ont placé au cœur du débat public la question de l’avortement. « C’était une petite révolution en Pologne », souligne la chercheuse.

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Si l’exécutif a promis des avancées en matière d’accès à l’IVG, pour l’instant, c’est toujours la loi de 1993 qui prévaut. Elle criminalise l’avortement et ne le rend possible que dans deux cas : si la grossesse présente un risque pour la vie de la femme et si elle est issue d’un viol ou d’un inceste.

La soudaine tiédeur du nouveau Premier ministre sur ces sujets en a déçu plus d’une. Cette annonce a fait l’effet d’une trahison pour nombre de collectifs et d’ONG qui luttent depuis des décennies pour une meilleure prise en charge de la santé reproductive.

L'IVG en Europe : Un Droit Fragile

La situation en Pologne s'inscrit dans un contexte européen contrasté. Si certains pays, comme la France, ont constitutionnalisé le droit à l'avortement, d'autres, comme Malte, maintiennent une législation très restrictive. Même dans les pays où l'IVG est légale, des obstacles persistent, tels que la clause de conscience des médecins, le manque de centres pratiquant l'IVG et la stigmatisation sociale.

Il n’existe aucune harmonie européenne, malgré de vaines volontés de la part de Bruxelles, en ce qui concerne le délai autorisant l’interruption volontaire de grossesse. L’Est de l’Europe, la Roumanie exceptée, était soumise au régime de l’URSS : avortement légal jusqu’à 12 semaines d’aménorrhée (absence de menstruations). Certains pays résistent, d’une certaine manière, à ce qui est considéré aujourd’hui comme un progrès certain pour les droits des femmes, au premier rang desquels on trouve la Pologne, l’Irlande et Malte.

Il faut aussi rappeler que 130 centres pratiquant l’IVG ont fermé en quinze ans, et qu’une femme sur quatre doit changer de département pour avorter. Vingt millions de femmes n’ont pas accès à l’avortement dans l’UE.

Partout en Europe, les féministes n’ont de cesse de lutter pour préserver leurs droits, en arracher de nouveaux ou tenter de se soutenir face à un gouvernement qui les oppresse ou les criminalise.

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