L'émancipation des femmes dans le monde arabe est un sujet complexe, oscillant entre les avancées législatives, les résistances culturelles et les interprétations religieuses. Cet article explore les multiples facettes de cette réalité, en s'appuyant sur des analyses d'experts, des témoignages de femmes et des contextes historiques spécifiques.
Un Combat Séculaire pour la Liberté
Nadia Aït Zaï, avocate et professeure à la faculté de droit d'Alger, ainsi que présidente du Ciddef (Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme), souligne que les femmes doivent conquérir leur liberté. Lors d'une conférence sur les formes de libération des femmes en Algérie, elle a abordé les conditions de vie des femmes algériennes, tunisiennes et marocaines. Elle met en garde contre les images réductrices véhiculées par les médias français, qui présentent les femmes algériennes comme dépourvues de droits. Bien que la situation soit encore inégalitaire, elle observe une évolution favorable et se considère comme faisant partie d'un mouvement qui défend les droits des femmes et les considère comme des sujets de droit.
De même, Fatimata Warou, présidente de l’association Mata à Rennes, dénonce la chosification des femmes, une image qui colle à la peau des femmes du continent africain, du Moyen-Orient et du Proche-Orient. Pourtant, les femmes du monde arabe, notamment au Maghreb et en Égypte, ont participé activement aux luttes pour l'indépendance, bravant la tradition et brisant les interdits.
Malgré leur contribution à la guerre d'indépendance (1954-1962 en Algérie), les femmes ont été écartées de la vie politique. Bien qu'elles aient obtenu le droit de vote en 1944, leur accès à la représentativité reste limité, avec seulement une petite dizaine d'élues au Parlement dans les années 60 et 70, un taux le plus bas du Maghreb.
Le Code de la Famille : Un Recul pour les Droits des Femmes
En 1984, le Code de la famille est voté en Algérie sans la participation des femmes, malgré les manifestations et contestations des féministes, y compris Zohra Drif. Ce code réinstaure des éléments de la charia, instaure une tutelle qui diminue les droits juridiques des femmes, maintenues sous la coupe masculine et patriarcale, et légalise la polygamie. Ce code marque un recul par rapport aux espoirs d'émancipation des femmes arabes qui avaient émergé lors des indépendances, où certaines femmes, comme les actrices et danseuses égyptiennes, affichaient fièrement un corps libre et sensuel.
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Feriel Ben Mahmoud, dans son documentaire "La révolution des femmes - Un siècle de féminisme arabe", interroge les raisons de ce recul et montre la détermination des femmes à acquérir leur liberté et l'égalité des sexes. Pour Nadia Aït Zaï, l'égalité est virtuelle et doit être construite. Fathia Saidi, présentatrice radio et télé et militante féministe, affirme que les progrès d'une société se mesurent à travers les droits des femmes et que l'avenir de la Tunisie repose sur les femmes.
L'Écho de Kassem Amin et les Réformes Bourguiba
Dans cet esprit, le penseur égyptien Kassem Amin, en 1899, s'oppose à l'interprétation religieuse des traditions et des textes, considérant que la libération des femmes permettrait de lutter contre le déclin d'un pays. Il dénonce le voile comme la forme la plus dure et la plus horrible d'esclavage, remettant en question pourquoi seuls les femmes devraient cacher leur visage.
En Tunisie, Habib Bourguiba, en 1956, proclame le Code du statut personnel, abolissant la polygamie et la répudiation, instaurant le divorce et fixant l'âge légal du mariage à 17 ans. Il initie ainsi un féminisme d'État, malgré les limites de l'égalité entre les sexes.
Les Défis Persistants et les Luttes Actuelles
Malgré la marginalisation du combat des femmes dans de nombreux pays arabes après l'indépendance, les mouvements féministes ont créé une cohésion entre les pays maghrébins. Le Ciddef, créé en 2002, travaille constamment à faire évoluer les lois. En 2012, il obtient une loi instaurant des quotas pour favoriser l'accès des femmes aux fonctions électives et administratives. Cependant, les mentalités restent difficiles à changer.
Madja, une Algérienne de 27 ans, témoigne des difficultés rencontrées par les femmes pour sortir après 18h à Alger, où elles sont perçues comme voulant être agressées ou se prostituer. Les militantes œuvrent actuellement pour l'égalité sur l'héritage, car les femmes n'ont pas les mêmes parts que les hommes, ce qui est particulièrement injuste dans les familles sans fils.
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Si le gouvernement algérien a abrogé la notion du chef de famille, la tutelle reste effective lors de la conclusion du contrat de mariage. Côté divorce, l'homme peut toujours répudier sa femme, tandis que les femmes peuvent recourir au divorce par compensation financière. D'autres avancées incluent la transmission de la nationalité de la mère à son enfant et la garde prioritaire de l'enfant à sa mère en cas de divorce. Cependant, l'homme conserve tous les biens matrimoniaux après la séparation.
En mars 2015, une nouvelle loi contre les violences faites aux femmes durcit les peines, mais permet à l'auteur du crime d'échapper à la justice si son épouse lui pardonne, une mesure critiquée par les élus islamistes qui considèrent que l'espace privé ne doit pas être touché.
Violences Sexuelles et Terrorisme
Charlotte Bienaimé aborde la question des violences sexuelles, expliquant que le terrorisme a amené le pays à parler des viols, en reconnaissant aux femmes violées le statut de victime du terrorisme. Elle souligne la responsabilité de l'État de protéger les femmes de la violence conjugale.
Les textes ont suivi dans le Code civil, le Code du travail, la Constitution avec le principe de l'égalité, l'accès à la santé et à l'éducation. Aujourd'hui, 62% des diplômés universitaires sont des femmes, et la parité est presque atteinte en matière de scolarisation et de santé. Le Planning familial travaille à la dépénalisation de l'IVG, mais certains médecins refusent de le pratiquer, obligeant les Algériennes à se rendre en Tunisie pour avorter.
La Liberté : Un Combat Individuel et Collectif
Nadia Aït Zaï insiste sur le fait que la liberté doit être conquise par les femmes elles-mêmes, même si certaines n'ont pas le courage de rompre avec la tradition. Elle ne souhaite pas débattre de la question du voile, mais constate qu'à Alger, les femmes l'enlèvent de plus en plus, tandis qu'à l'intérieur du pays, toutes les femmes sont voilées.
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Irane, ancienne journaliste algérienne, souligne que l'on parle souvent des femmes victimes, mais rarement des femmes algériennes actives qui sont violentées au quotidien. Elle appelle les femmes à prendre la parole et à exprimer leurs opinions pour créer un contre-pouvoir.
Liberté Religieuse et Universalité des Droits : Un Débat International
La question des droits des femmes dans le monde arabe s'inscrit également dans un débat plus large sur la liberté religieuse et l'universalisme des droits de l'homme. Des voix s'élèvent pour dénoncer une conception extensive de la liberté religieuse qui menacerait les principes universels.
Pierre Lambert critique la "volonté d'hégémonie" de la liberté religieuse, tandis que Jean-François Flauss considère que la valorisation croissante de la défense de la liberté religieuse constitue l'un des défis majeurs de la protection internationale des droits de l'homme.
D'un autre côté, la liberté religieuse est de plus en plus fragilisée, et les violations graves de cette liberté se multiplient dans le monde. La conciliation entre la liberté religieuse et d'autres droits fondamentaux ou intérêts est donc nécessaire, comme le souligne la Cour de justice de l'Union européenne.
La Liberté Religieuse : Faiblesse et Force de l'Universalisme
La liberté religieuse est à la fois une faiblesse et une force de l'universalisme des droits. Une faiblesse, car la remise en cause de l'universalisme se déploie souvent sous la bannière de la liberté religieuse. Certains États mettent en avant une conception religieuse de la société et du droit très éloignée des standards universels, justifiant ainsi le manquement à leurs obligations conventionnelles.
Cependant, la liberté religieuse est aussi une force, car elle est intimement liée à l'affirmation du caractère irréductible de la personne humaine. Elle constitue un point d'entrée stimulant dans la compréhension de l'universalisme des droits.
La Tunisie : Un Cas Particulier dans le Monde Arabe
La Tunisie se distingue dans le monde arabe en étant le seul pays à avoir légalisé l'interruption volontaire de grossesse. Cette décision s'inscrit dans une stratégie politique de modernisation de la société tunisienne, initiée par Habib Bourguiba dès l'indépendance.
Au début des années 1960, la loi coloniale interdisant la publicité et la vente des moyens contraceptifs est abrogée, et en 1964, la première campagne de planification familiale est mise en place. Le contrôle des naissances et la baisse de la fécondité sont une priorité politique jusqu'à la fin des années 1990, lorsque la Tunisie réalise la transition démographique.
En 1965, seules les femmes mariées ayant déjà au moins cinq enfants sont autorisées à avoir recours à l'avortement avec le consentement de leur mari. En 1973, une modification de la loi introduit la possibilité pour toutes les femmes, quel que soit leur statut matrimonial et leur nombre d'enfants, d'interrompre la grossesse au cours des trois premiers mois.
La Montée du Conservatisme et les Menaces sur les Droits des Femmes
La montée du conservatisme religieux au cours des années 2000, la crise économique mondiale et le déclenchement de la révolution en 2011 ont eu un impact important sur la société tunisienne. Les droits des femmes et leur rôle dans la société sont devenus un sujet central du débat politique après janvier 2011.
En 2013, Najiba Berioul, députée d'Ennahdha, intervient lors du débat sur le thème "droit et libertés", invoquant la criminalisation de l'avortement. Bien que l'article du code pénal n'ait finalement pas été modifié, l'article 22 de la nouvelle Constitution qui affirme que "Le droit à la vie est sacré. Il ne peut y être porté atteinte, sauf dans des cas extrêmes fixés par la loi" constitue une menace potentielle pour le droit à l'IVG.
La Contraception et l'IVG en Tunisie : Police Morale et Pratiques Médicales
Malika Affes, sage-femme responsable de l'unité de planning familial à la maternité de l'Hôpital Universitaire La Rabta de Tunis, constate une détérioration de l'accès à l'IVG et de la qualité des soins en Tunisie à partir de la fin des années 1990. Elle reçoit des femmes qui viennent de différentes régions du pays et qui, pour des raisons de santé ou autres, n'ont pas pu bénéficier des services nécessaires dans leur lieu de résidence.
Elle souligne que les femmes ont des représentations des fonctions du corps féminin souvent différentes de celles de la biomédecine, ce qui influence leur choix des moyens contraceptifs et les pratiques de l'IVG. Elle met en relation ces représentations avec la pratique religieuse, notamment les règles islamiques de la pureté qui interdisent aux femmes qui ont les menstruations de se consacrer aux pratiques rituelles.
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