L'énigme du "haut du berceau" nous entraîne dans une double exploration : celle des origines de la civilisation en Mésopotamie et celle du mystère entourant Kaspar Hauser, l'inconnu de Nuremberg. Ces deux thèmes, a priori distincts, se rejoignent dans leur quête de l'origine, de l'identité et de la vérité cachée.

Ex Oriente Lux : La Mésopotamie, Berceau de la Civilisation

Lorsqu’on se penche sur les origines de notre civilisation, on revient irrésistiblement à l’adage latin : Ex Oriente lux. L’Orient, c’est-à-dire le pays entre les deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, la Mésopotamie, l’Irak d’aujourd’hui, est souvent considéré comme le berceau de la civilisation.

Le Jardin d'Éden et l'Éclosion de la Civilisation

Dans un des tout premiers livres de la Bible, la Genèse, on trouve la notation suivante : « Yahvé Dieu planta un jardin, en Eden, du côté de l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin. Il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pichon. Toutes ces indications méritent examen et si possible identification. Le Guihon est proche du pays de Coush, où l’on voit généralement l’Ethiopie. Hiddeqel (en babylonien Idiglat) est certainement le Tigre. L’Euphrate (en babylonien Purattu) est le deuxième grand fleuve mésopotamien. Le « jardin » est, grâce à eux, parfaitement arrosé. La Genèse dit de ce dernier qu’il était en Eden. Le mot hébreu est une réplique du babylonien edinu ou du sumérien edin, plaine, steppe. Le fleuve du jardin se divisait en quatre bras. Il est remarquable de rappeler que ce trait est attesté dans l’iconographie mésopotamienne et que cela n’est nullement fortuit. Dans ce « jardin », tout est réuni : terre alluvionnaire, eau, soleil, les trois éléments de base, indispensables à l’éclosion d’une civilisation, qui va pouvoir se manifester, dès les origines, avec puissance, c’est-à-dire dès le cinquième sinon sixième millénaire avant Jésus-Christ.

Ce jardin d'Eden, avec sa terre fertile, son eau abondante et son soleil généreux, représente les conditions idéales pour l'émergence d'une civilisation florissante. Les sites de Muallafat, Yarmo, Hassuna témoignent de cette prise de conscience progressive de l'homme quant à ses capacités et son pouvoir. Après le nomadisme et l'habitat troglodyte (Shanidar), l'homme se sédentarise, se consacrant à l'agriculture et à l'élevage.

La Pensée et le Mystère de la Mort

On aimerait aller plus avant, nous voulons dire connaître la réaction de ces gens, en face des problèmes de la vie et du grand mystère de la mort. Comment ont-ils réagi ? Pour les époques lointaines, les textes manquent, l’écriture n’a été inventée que peu avant 3000. Mais nous avons des moyens d’investigation nous permettant d’aller plus loin, même très loin, jusqu’à la pensée profonde des premiers occupants de ces plaines fertiles. Nous constatons, en tout cas, le souci qui a présidé à accompagner dans l’au-delà ceux qui venaient de fermer les yeux aux horizons terrestres. Même sans documents écrits, nous avons la certitude que les défunts n’ont jamais été abandonnés à leur sort.

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Même sans textes écrits, les vestiges archéologiques témoignent du souci des populations mésopotamiennes d'accompagner les défunts dans l'au-delà, ce qui suggère une réflexion sur la mort et l'existence d'un système de croyances.

L'Art et le Sacré : Indices d'une Inspiration Magico-Religieuse

Il faut pénétrer plus loin. Il nous faut scruter le plus mince indice, en la circonstance les thèmes décoratifs qui apparaissent sur les ustensiles, en particulier la céramique, où il y a certainement plus que simple ornementation, mais peut-être une inspiration révélant un fonds magico-religieux. Les récipients des époques d’Eridu ou d’Obeid se complaisaient dans la reproduction répétée de traits, horizontaux, verticaux ou obliques, de chevrons, de zigzags. Voici avec l’ère de Samara des ensembles qui s’inspirent de la vie qui agite toute la création : cervidés dansant une ronde endiablée autour d’un végétal qui évoque irrésistiblement l’arbre de vie oiseaux à long plumage, secouant de leur bec le poisson qu’ils viennent de sortir d’un bassin ; quatre femmes debout, cheveux au vent, formant un svastika vivant.

L'étude des motifs décoratifs sur la céramique révèle une possible inspiration magico-religieuse. Les motifs géométriques des époques d'Eridu et d'Obeid cèdent la place à des représentations plus élaborées inspirées par la nature (cervidés, oiseaux, arbre de vie) durant l'ère de Samara.

Le Masque de Warka : Splendeur et Énigme de l'Éternel Féminin

Revenons à des figurations plus statiques. On connaît d’Ur ces figurines découvertes par Woolley, avec facies d’Ophidien, corps rehaussé de pastillages d’argile. Sauf erreur, nous ne connaissons pas d’explication naturelle à ce détail d’anatomie. La Mésopotamie n’en est pas restée à ce stade. Peu après l’an 3000, elle avait déjà connu la perfection sculpturale, avec le masque féminin découvert à Warka. Malgré sa mutilation (nez martelé, yeux et sourcils vidés de leur incrustation) et, qui sait, peut-être à cause d’elle, il n’en est que plus impressionnant. Quelle splendeur et quelle énigme ! Qui est cette femme ? Une reine, une prêtresse, voire même une déesse ? Toutes les hypothèses ont été avancées. Aucune n’est pleinement satisfaisante. Hasardons-nous à tenter de soulever l’énigme. Le masque de Warka nous aurait gardé la représentation de l’« éternel féminin ». Eve du jardin d’Eden, mais cette fois non plus Eve victorieuse. Eve qui a subi l’épreuve, qui fut déçue et meurtrie. Prête à faire payer cher ses déceptions et ses échecs, n’acceptant pas son destin, décidée à faire front, voire même à se venger. Pourquoi ne serait-ce pas le vrai langage de la « Dame de Warka », cet extraordinaire morceau, œuvre d’un anonyme, un des plus grands sculpteurs de tous les temps ?

Le masque de Warka, malgré sa mutilation, fascine par sa splendeur et son mystère. Il pourrait représenter l'éternel féminin, une Eve ayant subi les épreuves et décidée à se venger. Cette œuvre anonyme témoigne du talent des sculpteurs mésopotamiens.

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Vicissitudes de l'Art et Évolution des Modes

Ce dernier n’était pas toujours demeuré ancré à de pareilles hauteurs. Dans toutes les civilisations, l’art a connu ces vicissitudes, comme s’il avait eu besoin de reprendre son souffle, afin et avant de pouvoir repartir. La Mésopotamie a connu ces haltes, ces pauses. Elles ne rendent que plus sensibles les progrès, mais d’ailleurs les modes changent et le beau d’aujourd’hui risque fort de ne plus l’être demain. Après l’Eve de Warka, comment apprécier objectivement les figurines trapues, tout juste esquissées, de Tell-el-Sawwan ? Leurs coiffures en toque de bitume, leurs yeux incrustés de coquille, évoquent des déesses de fertilité, mais c’est un art insolite, sans liaison ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Monde étrange qui surgit là où on ne l’attend pas ; pourtant nous sommes toujours en Mésopotamie, la terre des dieux et des arts somptuaires.

L'art mésopotamien, comme tout art, connaît des périodes de progression et de pause, reflétant l'évolution des modes et des sensibilités. Les figurines de Tell-el-Sawwan, avec leurs coiffures et leurs yeux incrustés, témoignent de la diversité de l'expression artistique en Mésopotamie.

Découvertes et Trésors de la Civilisation Sumérienne

D’aucun des grands sites sumériens, on ne saurait affirmer qu’il est certainement épuisé. Quand, en 1933, nous avons quitté Tello, nous savions fort bien que, pour Girsu, tout n’était pas dit. Les événements qui ont suivi en ont fourni l’illustration. Tello nous a refusé une récompense que nous n’aurions pas dédaignée… : la trouvaille de la magnifique statue du prêtre de Ningirsu, Dudu. C’est la sculpture sumérienne la plus classique qu’on pouvait espérer. Et, merveille des merveilles, elle est parfaitement intacte. Torse nu, vêtu de la jupe-kaunakès, Dudu est assis. Mains jointes, ses lèvres minces esquissent un sourire. Il attend visiblement de connaître les ordres de son maître Entéména, pour les exécuter ponctuellement, en fonctionnaire obéissant. Fonctionnaire de très haut rang en tout cas. Son nom avait été gravé à plusieurs reprises sur des monuments importants, aujourd’hui au Louvre (vase d’argent d’Entéména, par exemple), comme s’il en avait été le principal répondant. Si la statue de Dudu est un des plus extraordinaires témoins de la civilisation sumérienne du millieu du troisième millénaire avant Jésus-Christ, celle d’Ur-Ningirsu, fils de Gudéa, au Louvre, demeure un des plus purs chefs-d’œuvre de la sculpture néo-sumérienne au vingt et unième siècle avant Jésus-Christ. Le Louvre la possédait par acquisition, la tête était entrée dans une collection privée américaine, mais le propriétaire, connaissant la dispersion du monument, avait émis le vœu qu’à sa mort ce visage revînt au Louvre. A la disparition du collectionneur, qui en avait fait faire un moulage - et ses dispositions à notre égard étaient plus que favorables puisque nous avions pu utiliser ce complément pour une de nos publications (notre Tello, 1948 pl. XXIII, c) -, la tête fut acquise par le Metropolitan Museum. Le corps restant à Paris, il fut convenu, à la suite d’un accord entre les deux musées, que la statue reconstituée serait alternativement présentée au Metropolitan Museum et au Louvre. D’octobre à décembre 1978, une exposition des trésors d’Irak sera présentée à Paris. Après celle de la galerie Mollien (janvier-mars 1966), douze ans après, les richesses du musée de Bagdad seront à nouveau offertes, au Petit Palais, au public parisien. On devra cette manifestation au Dr Issa Salma, directeur général des Antiquités, au Dr Rachid Fawzi, directeur du musée de Bagdad, à l’appui de M. Jacques Morizet, notre ambassadeur sur les rives du Tigre, et aux services de l’action artistique. Cette délégation insigne est conduite par un des plus grands personnages de l’antiquité sumérienne, précisément par ce Dudu, prêtre de Ningirsu, aux temps d’Entéména, prince de Lagash. Dudu, dont plusieurs monuments du Louvre nous avaient gardé le nom, mais dont jusqu’ici aucune statue en ronde bosse n’était connue.

Les fouilles archéologiques continuent de révéler des trésors de la civilisation sumérienne, comme la statue du prêtre Dudu, témoin exceptionnel de l'art du troisième millénaire avant Jésus-Christ. La statue d'Ur-Ningirsu, fils de Gudéa, est également considérée comme un chef-d'œuvre de la sculpture néo-sumérienne.

L'Énigme de Kaspar Hauser : Vérité et Mensonges au Berceau

Si le nom de Nuremberg évoque aujourd'hui de sombres souvenirs, il en allait tout autrement sous le règne de Louis Ier de Bavière. La cité de 40 000 âmes aux jolies maisons à colombages - ville Renaissance où Wagner devait situer l'action de ses Maîtres Chanteurs - incarnait avec pittoresque la tranquillité germanique ; partout des fleurs à profusion, des accents de musique populaire, des tavernes où coulait la bière…En ce 26 mai 1828, lundi de Pentecôte, cinq heures sonnent au clocher de la place du Suif ; à l'issue d'une journée magnifique, le soleil décline et sa lumière, fine et dorée, rend les façades plus riantes que jamais. C'est alors que deux artisans - un cordonnier et un bottier -, sortant de leur habituel troquet, sont interpellés par un jeune homme d'une quinzaine d'années. Le pauvre garçon, un blond bouclé aux yeux candides, vêtu très simplement, leur jette des regards inquiets ; il semble perdu, et tend sans s'expliquer deux lettres à nos compères. Beck et Weickmann sont intrigués.

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L'apparition de Kaspar Hauser à Nuremberg en 1828 marque le début d'une énigme qui passionnera l'Europe. Ce jeune homme, visiblement perdu et porteur de lettres mystérieuses, suscite immédiatement l'intérêt et la suspicion.

Un Enfant Fruste, Mais Pas Sauvage

La première missive, en gothique, est adressée au « capitaine commandant le 4e régiment de chevau-légers » ; dans un style incorrect, truffée de fautes, elle recommande à ses bons soins « un garçon qui voudrait servir fidèlement son roi et qui l'a demandé ». L'auteur anonyme de la lettre affirme que le garçon a été par lui élevé « chrétiennement, mais en cachette » ; il affirme que l'adolescent a été conduit jusqu'à proximité de Nuremberg de nuit, par des chemins détournés, et que non seulement il ignore le nom du village d'où il vient, mais qu'il ne saurait y retourner.Cette première lettre est accompagnée d'une seconde, écrite celle-là en caractères romains, et qui est censée avoir été confiée au mystérieux tuteur, courant 1812, par la propre mère du garçon. Or, le même papier et la même encre ont servi pour les deux courriers - ainsi que la même main ! Weickmann et Beck ne sont pas stupides au point d'ignorer le traquenard. Cela dit et admis, que faire de ce jeune intrus, seul, hébété, sans repère et visiblement angoissé ? Le capitaine destinataire de la première lettre étant parti « à une fête », c'est son épouse qui reçoit les deux compères avec le mystérieux adolescent, dont personne ne parvient à tirer un traître mot. Mme von Wessing lui fait servir un broc d'eau et un morceau de pain dans lequel il mord à belles dents ; en revanche, il repousse avec des haut-le-coeur un bout de viande et une chope de bière. Il bâille aussi, à s'en décrocher la mâchoire, et se jettera littéralement, pour s'y endormir aussitôt, sur la litière de paille qu'on lui affecte à l'écurie.De retour, le capitaine se montre moins accueillant ; la fameuse lettre lui paraît injurieuse, qui laisse entendre qu'il pourrait être le père du jeune inconnu… Tiré de l'écurie où il n'a cessé de dormir, le garçon est interrogé - en vain. Cependant, s'étant vu confier un crayon et une feuille de papier, il finit par tracer - gauchement - des lettres formant un prénom et un nom : « Kaspar Hauser. » Ainsi donc, l'inconnu n'est pas anonyme, et il sait signer !Du pain, de l'eau… et beaucoup de mystèresIl faut à ce propos rectifier l'idée erronée selon laquelle Kaspar Hauser aurait été une sorte d'enfant sauvage, version bavaroise de Victor de l'Aveyron (mort en 1828, année où Kaspar Hauser apparaît à Nuremberg). Même s'il possède moins de 100 mots usuels, il est capable de s'exprimer ; même s'il ne mange que du pain et ne boit que de l'eau, il sait à peu près se tenir ; même si ses vêtements font pitié, il n'est pas nu. Le garçon est fruste, mais pas sauvage ; il est habitué à la présence humaine, sans aller jusqu'à se montrer sociable.Précision : les plantes de ses pieds sont en bon état, ce qui suppose qu'il n'a jamais beaucoup marché. Demeure l'inconnue de ses origines, de sa provenance, de son passé…

Contrairement à l'image d'un enfant sauvage, Kaspar Hauser est capable de s'exprimer, de se tenir et de signer son nom. Cependant, son régime alimentaire limité, son vocabulaire restreint et l'état de ses pieds suggèrent un isolement prolongé.

Une Légende Vivante Protégée par des Personnalités

Certes, le XIXe siècle n'a pas manqué d'enfants errants, « désocialisés » ; seulement, la plupart n'ont pas retenu l'attention de personnalités. Or, c'est là ce qui va faire de Kaspar Hauser une légende vivante : plus que le mystère qui l'entoure, il ne tarde pas à acquérir une stature du fait de l'importance de ses protecteurs successifs.Le premier à s'intéresser vraiment au phénomène est le maire de Nuremberg : un certain Binder. Des heures durant, il essaie de tirer de l'adolescent des indications utiles. Sa patience paie : de mimes en borborygmes, Kaspar lui fait comprendre qu'il a été enfermé, caché, maltraité… Pour l'édile, pas de doute possible : cet enfant est le rejeton gênant de personnalités en vue, la victime d'une cabale. Le maire cherche à établir la liste des enfants de famille princières susceptibles d'avoir été escamotés à la naissance une quinzaine d'années plus tôt ; et son intuition le porte vers un petit prince héritier de la cour de Bade - l'on y reviendra…Binder ayant choisi de confier son protégé au Pr Georg Daumer, sommité des sciences occultes, celui-ci met en évidence l'hypersensibilité de Kaspar et ce qui s'apparenterait à des pouvoirs spéciaux ; il décèle chez l'adolescent la faculté de reconnaître les métaux à l'aveugle, « par captation d'influx ». Daumer s'attache à inculquer à Hauser des rudiments d'éducation ; et de fait, bientôt, le garçon se tient mieux, marche à peu près droit, articule des phrases et va jusqu'à s'initier au clavecin ! À ce rythme, il est permis d'imaginer qu'il deviendra un garçon ordinaire…

L'intérêt de personnalités importantes, comme le maire Binder et le Pr Daumer, contribue à transformer Kaspar Hauser en une légende vivante. Les révélations de Kaspar sur son enfermement et les découvertes de Daumer sur ses prétendus pouvoirs spéciaux alimentent le mystère.

Tentatives d'Assassinat et Piste Badoise

Pourtant, comme si le hasard - ou la Providence - ne pouvait accepter une telle perspective, un accident étrange interrompt tout, le samedi 17 octobre 1829 : rentré du marché où il était allé avec la fille de Daumer, Hauser est retrouvé inanimé dans la cave, blessé au front, hagard… Il a perdu beaucoup de sang. Il racontera avoir été agressé, à coups de hachoir, par un individu masqué. Les énigmes s'enchaînent et s'additionnent.Une enquête est diligentée ; elle sera suivie en haut lieu : le roi Louis Ier intervient pour que l'« inconnu de Nuremberg » bénéficie d'une protection policière. Confié aux bons soins du conseiller municipal Biberbach, Kaspar Hauser se ferait oublier si une lettre anonyme, adressée au bourgmestre, ne prétendait faire la lumière sur ses origines : il aurait été enlevé au berceau à la princesse Stéphanie de Bade et remplacé par un enfant moribond. Ainsi la piste badoise resurgit-elle… Une nouvelle agression, à l'arme à feu, cette foisRien de plus notable à signaler jusqu'au 3 avril 1830 - de nouveau un samedi -, jour où Hauser est victime d'une nouvelle agression, intentée, cette fois, à l'arme à feu ; le jeune homme en ressort blessé superficiellement à la tempe. On est en droit de se demander si, décidément, quelqu'un ne chercherait pas à faire disparaître cet inconnu gênant. Mais qui voudrait attenter à une vie à ce point insignifiante ? Le mystère de Kaspar Hauser s'épaissit encore.

Les tentatives d'assassinat dont est victime Kaspar Hauser relancent l'intérêt pour son histoire et alimentent les spéculations sur ses origines. La piste badoise, suggérant qu'il pourrait être le fils illégitime de la princesse Stéphanie de Bade, prend de l'ampleur.

Reconnaissance Douteuse et Mort Mystérieuse

Pour l'opinion, l'affaire est devenue passionnante. Le baron von Tucher puis un fantasque Britannique, lord Stanhope, s'y intéressent de près ; c'est ce dernier qui le conduit chez un célèbre criminologue, Anselm von Feuerbach - le père du philosophe.Le maître des énigmes enquête à son tour ; il finira par écrire, le 4 janvier 1832 : « Je découvre l'origine probable de K. Hauser comme prince de la maison de Bade. » L'inconnu serait bel et bien le fils subtilisé de Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Bade, né le 29 septembre 1812 et mort brutalement dix-sept jours plus tard - sans que la mère ait pu voir sa dépouille… Autant dire que la gloire du jeune homme est assurée : la moitié de l'Europe va se convaincre qu'il n'est autre que « l'enfant substitué de Karlsruhe » - la dernière à y croire n'étant pas, et c'est là le plus fort, la grande-duchesse elle-même ! Ayant perdu un enfant au berceau, la fille adoptive de Napoléon et de Joséphine de Beauharnais fera le voyage jusqu'en Bavière, à Ansbach, désormais lieu de résidence de Kaspar Hauser, où elle reconnaîtra plus ou moins le fruit de ses entrailles ! Feuerbach étant mort sur ces entrefaites, un nouveau tuteur, un dénommé Meyer, refusera de prendre au sérieux toutes ces conjectures. Les mois passant, le jeune homme voit d'ailleurs pâlir son étoile ; finira-t-il par sombrer dans l'indifférence ? Point du tout : le 14 décembre 1833 - encore et toujours un samedi -, le pauvre Kaspar rentre chez Meyer sonné, le souffle court, la chemise tachée de sang : il prétend avoir été agressé par un inconnu alors qu'il se trouvait à l'ancienne résidence des margraves d'Ansbach, le Hofgarten.Très affaibli, le malheureux raconte que son agresseur, lui ayant tendu une bourse de velours, aurait profité de la proximité pour le frapper à l'arme blanche. En le déshabillant, on lui découvre une blessure à la poitrine, sous le mamelon gauche. Un policier retrouvera, sur les lieux supposés du crime, la fameuse bourse contenant un papier de provenance douteuse, avec ces mots tracés au crayon, à l'envers - on parle d'une écriture spéculaire : « Hauser pourravous le raconter très exactementcomment je suis et d'où je suispour épargner la peine à Hauserje veux vous le dire moi-même d'oùje viens de… de…la frontière de Bavière…Sur le fleuve… Je veux vous dire encoreMon nom : M. L. Œ. »

La reconnaissance plus ou moins officielle de Kaspar Hauser par la grande-duchesse Stéphanie de Bade assure sa gloire, mais la mort de Feuerbach et l'arrivée d'un nouveau tuteur sceptique marquent le début d'un déclin. L'agression finale et la mort de Kaspar Hauser laissent planer le doute sur la véracité de ses dires.

Mise en Scène Fatale et Secrets Emportés dans la Tombe

L'hypothèse la plus communément admise sera que Kaspar Hauser aurait lui-même organisé cette mise en scène maladroite. Et fatale ! En effet, victime de fièvres infectieuses et de complications hépatiques, le jeune homme va mourir des suites de sa blessure, deux grands jours après l'agression prétendue, au soir du 16 décembre.Selon l'expression consacrée, Kaspar Hauser emporta ses secrets dans sa tombe ; et personne n'a vraiment livré de l'affaire une explication cohérente. Une seule chose est certaine : des analyses génétiques (lire ci-dessous) ont permis de conclure que rien ne liait Kaspar à Stéphanie de Bade. Pour autant, la question de ses origines demeure un mystère. Qui fut l'illustre inconnu de Nuremberg ? Selon certains, l'enfant abandonné d'un occupant bavarois du Tyrol ; selon d'autres, celui d'un cavalier hongrois… Et s'il avait été, comme le croient d'aucuns, le fils caché d'un prêtre de la région ? Force est d'admettre que la question perd de son attrait, une fois écarté le soufre d'un scandale dynastique.

L'hypothèse d'une mise en scène fatale, orchestrée par Kaspar Hauser lui-même, est largement répandue. Les analyses génétiques ont infirmé la piste badoise, mais les origines de l'inconnu de Nuremberg restent un mystère.

La Rumeur et l'Autosuggestion : Prisonniers de Leur Propre Légende

Ce qui n'en reste pas moins fascinant, c'est le phénomène de rumeur et d'autosuggestion qui a fini par rendre le malheureux inconnu prisonnier d'un inextricable écheveau de suppositions - peut-être jusqu'à le conduire au trépas. Car au fond, c'est potentiellement pour éviter de perdre l'intérêt du public que Kaspar Hauser s'est mis en danger ; il est bien possible qu'il ait perdu la vie, simplement pour avoir - une fois de plus, une fois de trop - voulu se rendre intéressant. Lui que tout, toujours, avait désigné comme un insignifiant personnage… Réveillant les passions enfouies d'une petite ville trop heureuse et trop sage, il aura fini par se laisser prendre à sa propre légende.

Au-delà de la question de ses origines, l'affaire Kaspar Hauser révèle le pouvoir de la rumeur et de l'autosuggestion. Kaspar Hauser, peut-être prisonnier de sa propre légende, aurait pu mettre sa vie en danger pour maintenir l'intérêt du public.

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