La grossesse est une période de transformation profonde, souvent associée à l'épanouissement et à l'attente, mais aussi à des changements importants sur les plans biologique, psychologique et social. Ces transformations peuvent avoir un impact significatif sur la santé mentale, tant pour la femme enceinte que pour son partenaire. L'anxiété généralisée, un trouble anxieux chronique caractérisé par des inquiétudes excessives et difficiles à contrôler, peut survenir ou s'aggraver pendant la grossesse. Il est essentiel de comprendre les causes, les symptômes et les traitements de l'anxiété généralisée pendant la grossesse pour assurer le bien-être de la mère et de l'enfant.
Impact de la grossesse sur la santé mentale
La grossesse est une expérience transformatrice qui va au-delà des conséquences biologiques. Elle a également un fort impact sur la vie des personnes en termes de rôles sociaux, affectant la carrière, la répartition des tâches au sein de la famille et les rapports sociaux. Pour faire face à cette transformation profonde, les jeunes parents doivent mobiliser des stratégies d’adaptation.
Aujourd’hui, une femme sur 5 et un homme sur 10 présente des symptômes de dépression pendant la période périnatale (qui va bien au-delà des 9 mois de grossesse, jusqu’aux deux ans de l’enfant) : tristesse, fatigue, anxiété, doutes sur sa capacité à prendre soin de soi et de son enfant…
Il est important de noter que 40% des troubles se manifestent dès la période anténatale. Cependant, il existe encore une très forte stigmatisation de la dépression autour de la grossesse, qui est perçue comme une faiblesse. A cause de cela, les parents en difficulté hésitent à demander de l’aide. Les mères, en particulier, ont peur d’être considérées comme de « mauvaises mères ». De même, il existe un tabou du côté des professionnels de santé, qui hésitent à aborder le sujet avec les mères qui ne présentent pas de facteurs de risques apparents. Il est important de traiter ces sujets comme n’importe quelle autre maladie, comme on aborderait par exemple le diabète gestationnel.
Baby blues et dépression périnatale
Le baby blues diffère de la dépression périnatale par l’intensité et la durée des symptômes. Le baby blues est une phase transitoire, qui ne dure pas plus de deux semaines, durant laquelle la mère ressent une tristesse, une anxiété ou la crainte de ne pas savoir s’occuper correctement de son bébé. Cela concerne environ 70-80% des femmes. Si le baby blues n’est en soi pas pathologique, les travaux de Sarah Tebeka, psychiatre à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes et chercheuse à la Fondation FondaMental, soulignent le fait qu’il ne faut ni minimiser ni banaliser ces symptômes car ils peuvent évoluer vers une dépression du postpartum. Lorsque ces symptômes durent plus de deux semaines, qu’ils s’aggravent ou qu’ils s’accompagnent de pensées suicidaires, cela doit être un signal d’alarme pour les soignants.
Lire aussi: Suivi de grossesse gémellaire au 5ème mois
Causes de l'anxiété généralisée pendant la grossesse
L'anxiété pendant la grossesse peut être causée par une combinaison de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.
Facteurs biologiques
Les changements hormonaux importants qui se produisent pendant la grossesse peuvent affecter l'humeur et augmenter l'anxiété. Les études portant sur les facteurs de risque biologiques associés à la dépression périnatale mettent en lumière les conséquences potentielles d’une inflammation non traitée durant cette période. Cette inflammation peut influer sur le système immunitaire en devenir du fœtus, le risque de survenue de complications obstétricales et / ou néonatales (par ex, prématurité) et la qualité des interactions précoces parent-bébé, cruciales pour le développement cognitif, psychomoteur, émotionnel, social et langagier de l’enfant. Si elle reste non détectée et non traitée, la dépression périnatale peut accroître la probabilité de présenter un trouble neurodéveloppemental (autisme ou trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité) ou des problèmes de santé mentale pendant l’enfance ou l’adolescence, illustrant la nécessité d’un suivi précoce et adapté.
Facteurs psychologiques
La grossesse est une période de crise maturative, marquant la survenue d’une nouvelle phase du cycle de la vie. Ainsi, la fille devient mère, remaniant de ce fait les liens avec ses propres parents et futurs grands-parents. Ces mutations s’accompagnent d’une remise en question des certitudes, d’une perte de repères et d’un brouillage des liens à l’origine de sentiments de nostalgie, d’ambivalence et d’angoisse, qui sont sains…
Les femmes enceintes éprouvent, habituellement, trois sentiments intenses : l’ambivalence, l’angoisse et l’incertitude. Lorsqu’elles sont d’intensité tolérable et sans souffrance, ces émotions permettent aux femmes enceintes, d’une part, de rester en phase avec la réalité de la grossesse et, d’autre part, d’affilier l’enfant à la globalité de leur vie et de leur histoire.
- Ambivalence : Ai-je vraiment envie d’avoir un enfant ? Est-ce le bon moment ? Suis-je vraiment prête ?
- Angoisse : La peur de perdre le bébé ou que celui-ci ne soit pas en bonne santé fait partie des angoisses les plus fréquentes de la femme enceinte. Cette angoisse peut être d’autant plus importante lorsque la patiente souffre d’une pathologie chronique, qu’elle a déjà fait une fausse couche, a accouché prématurément ou a des antécédents d’infertilité. La peur de l’accouchement est également extrêmement courante chez les futures mamans. Environ 20 % des femmes osent dire qu’elles craignent d’accoucher et 6 à 10 % souffrent d’une phobie (tocophobie). Lors d’une première grossesse, c’est souvent la crainte de perdre le contrôle, de ne pas supporter la douleur ou de ne pas gérer les contractions qui prédomine. Enfin, certaines femmes craignent également de prendre trop de poids et de ne pas retrouver leur silhouette d’avant la grossesse.
- Incertitude : Elle renvoie, quant à elle, au questionnement identitaire de la future mère et du futur père. Vais-je être une bonne mère ? Comment mon compagnon va-t-il devenir papa ? Comment vais-je concilier ma vie de mère et ma vie de femme ? Quel couple allons-nous former ? Est-ce que notre couple va résister ?
De plus, les antécédents médicaux (maladie chronique, maladie auto-immune, maladie génétique) et les facteurs psychosociaux peuvent également favoriser la survenue d’anxiété chez la femme enceinte.
Lire aussi: Grossesse : Comment l'annoncer au travail ?
Facteurs sociaux
Les inégalités de genre ont également un impact majeur sur la survenue d’une dépression périnatale : plus une société est égalitaire, moins les femmes sont touchées par cette maladie. Les écarts de revenus, l’accès plus difficile à l’emploi, voire l’impossibilité de travailler faute de mode de garde accessible, et enfin la pression supplémentaire d’avoir à élever seule son enfant pèse sur les mères. Sans un soutien adéquat, qui prenne en compte leurs besoins et non uniquement celui de leur enfant, les mères présentent un risque accru de développer une dépression périnatale.
La dépression périnatale est souvent multifactorielle, avec des facteurs de risque biologiques et psychosociaux (par ex, complications obstétricales et / ou néonatales, événements de vie stressants en période périnatale, manque de soutien social, précarité socio-économique, antécédents de maltraitance pendant l’enfance). Le plus souvent, il s’agit d’une convergence complexe de ces différents éléments, mais il est important de rappeler que des femmes sans antécédent ou facteur de risque identifiés peuvent elles aussi développer ces pathologies.
Antécédents de troubles psychiatriques
Lorsque des antécédents de troubles psychiatriques sont présents, il existe en effet une probabilité accrue de développer des problèmes de santé mentale périnataux, en particulier en postpartum. Les personnes ayant des antécédents de schizophrénie ou de trouble bipolaire ont un risque accru de présenter des complications psychiatriques, obstétricales et / ou néonatales, et ce d’autant qu’elles peuvent parfois cumuler différents facteurs de risque psychosociaux (stigmatisation, manque de soutien social, isolement). Cette population nécessite un suivi particulier afin d’anticiper les risques et de proposer des solutions adaptées.
Symptômes de l'anxiété généralisée pendant la grossesse
Les symptômes de l'anxiété généralisée pendant la grossesse sont similaires à ceux observés en dehors de la grossesse. Ils incluent :
- Anxiété et soucis excessifs survenant la plupart du temps durant au moins 6 mois concernant un certain nombre d’événements ou d’activités.
- Difficulté à contrôler cette préoccupation.
- Agitation ou sensation d’être survolté ou à bout.
- Fatigabilité.
- Difficultés de concentration ou trous de la mémoire.
- Irritabilité.
- Tension musculaire.
- Perturbation du sommeil (difficultés d’endormissement ou sommeil interrompu agité et non satisfaisant).
L’anxiété, les soucis ou les symptômes physiques entraînent une détresse ou une altération cliniquement significatives du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants.
Lire aussi: Comprendre les fibromes pendant la grossesse
Il est important de noter que certains symptômes physiques de l'anxiété, tels que la fatigue et les troubles du sommeil, peuvent également être des symptômes courants de la grossesse, ce qui peut rendre le diagnostic plus difficile.
Dépistage et diagnostic de l'anxiété généralisée pendant la grossesse
Il est important que les troubles de l’anxiété pendant la grossesse soient dépistés afin de pouvoir aider la future maman et son enfant. La souffrance psychique peut en effet avoir un impact sur le bon déroulement de la grossesse et augmenter, par exemple, le risque d’accouchement prématuré et de dépression du post-partum.
Les professionnels de santé, tels que les sage-femmes, les gynécologues, les médecins généralistes et les pédiatres, sont des points de contact essentiels. Ils doivent être en mesure d’initier des discussions sur ces sujets avec tous les futurs parents, qu’ils aient des facteurs de risques identifiés ou non. Le dépistage systématique est fortement recommandé dans leurs pratiques pour détecter précocement les signes de ces troubles.
Des questions simples permettent d’identifier un trouble anxieux, au choix: « Êtes-vous nerveux ? » ou le Questionnaire PHQ-4 (couplé à la dépression, ACP 2019). Une évaluation détaillée est nécessaire en cas de test positif.
Traitements de l'anxiété généralisée pendant la grossesse
La prise en charge initiale du trouble anxieux généralisé se fait par des mesures hygiéno-diététiques et une psychothérapie de thérapie cognitive et comportementale (TCC). Puis, un traitement antidépresseur avec titration d’un ISRS ou IRSNA peut être envisagé.
Approches non médicamenteuses
- Psychothérapie : La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est une approche psychothérapeutique efficace pour traiter l'anxiété généralisée. Elle aide les personnes à identifier et à modifier les pensées et les comportements qui contribuent à leur anxiété. La gestion des émotions et des inquiétudes, ainsi que les techniques de relaxation, sont également utilisées.
- Règles hygiéno-diététiques : Adopter une alimentation équilibrée, pratiquer une activité physique régulière et suivre des règles hygiéno-diététiques de sommeil peuvent aider à réduire l'anxiété.
- Techniques de relaxation : La méditation de pleine conscience (mindfulness) et d'autres techniques de relaxation peuvent aider à calmer l'esprit et à réduire l'anxiété.
- Soutien social : Il est important de pouvoir compter sur ses proches et de faire part de son état émotionnel à une personne de son entourage. Les jeunes parents peuvent également se tourner vers des associations comme Maman Blues, qui prodigue écoute, conseils et soutien aux parents en difficulté. Ces associations jouent un rôle déterminant pour faciliter l’accès au soin. Les proches jouent un rôle capital dans le parcours de soin, qu’il s’agisse de la famille proche ou au sens large. La famille, la belle-famille, mais aussi l’entourage proche des jeunes parents peut détecter des signaux d’alertes et faciliter (ou bloquer) l’accès au soin. C’est pourquoi il est très important d’informer le public sur ces enjeux et de libérer la parole sur la question de la santé mentale périnatale. Ces aidants ont eux aussi besoin d’être soutenus. Il existe des associations de familles, comme l’Unafam, qui proposent des échanges entre pairs et des rencontres avec des professionnels de santé. L’Unafam a par exemple créé un réseau de grands-parents aidants.
Traitements médicamenteux
L’anxiété nécessite parfois la prescription d’un traitement médicamenteux (anxiolytiques ou antidépresseurs).
- Antidépresseurs : Pour une forme sévère ou lorsque la thérapie cognitive et comportementale (TCC) n’est pas envisageable, un antidépresseur ISRS ou antidépresseur IRSNA (duloxétine, venlafaxine LP) peut être proposé. La titration du traitement se fait par paliers de 1-2 semaines. En cas d’inefficacité après 8 semaines de dose thérapeutique, il est conseillé d’essayer un autre antidépresseur de la même classe avant de changer de classe. Le traitement devrait être poursuivi 6 à 12 mois après l’amélioration des symptômes.
- Anxiolytiques : Les benzodiazépines (alprazolam, diazépam) peuvent être utilisées sur une courte période en cas de symptômes intenses et invalidants. L’hydroxyzine peut également être utilisée.
Il est important de noter que la prescription de médicaments pendant la grossesse doit être soigneusement évaluée en tenant compte des bénéfices potentiels pour la mère et des risques potentiels pour le fœtus. Il est fortement recommandé de ne pas prescrire de psychotropes à une femme enceinte au cours du premier trimestre et de diminuer, voire d’arrêter, tout traitement juste avant l’accouchement.
Prévention de l'anxiété généralisée pendant la grossesse
Pour prévenir l’apparition de problèmes de santé mentale en période périnatale, il faut intervenir sur plusieurs facteurs de risques. Premièrement, les aspects sociétaux, en déployant des initiatives de soutien aux jeunes parents et des politiques plus inclusives en matière de travail, et en facilitant l’accès aux places en crèches. Les soins de santé périnatals doivent également s’orienter vers une prévention précoce, comprenant par exemple une activité physique adaptée et une alimentation équilibrée, ce qui contribue au bien-être maternel. Enfin, le renforcement du réseau de soutien social joue un rôle clé dans cette démarche.
Les personnes ayant un diagnostic préexistant de troubles psychiatriques nécessitent quant à elles des niveaux de prévention différents, impliquant des traitements spécifiques, des modalités de soutien adaptées et un suivi psychiatrique périnatal personnalisé. Les services de psychiatrie périnatale, désormais reconnus comme une spécialité à part entière, prennent en considération les enjeux affectant à la fois les deux parents et l’enfant. Ces services abordent les pathologies, les traitements pendant la grossesse et l’allaitement, ainsi que les changements émotionnels survenant pendant cette période. Ils reconnaissent également l’importance des interactions précoces et du développement de l’enfant pendant les 1000 premiers jours, nécessitant une double compétence dans leur approche.
Ressources disponibles
Il existe de nombreuses ressources disponibles pour les femmes enceintes souffrant d'anxiété généralisée.
- Professionnels de la santé : Les sage-femmes, les gynécologues, les médecins généralistes, les pédiatres, les psychologues et les psychiatres spécialisés dans la périnatalité sont des ressources importantes. Les services de psychiatrie périnatale offrent des traitements spécialisés et adaptés à cette phase de vie.
- Associations : Des associations comme Maman Blues et l’Unafam offrent écoute, conseils et soutien aux parents en difficulté.
- Outils d'auto-aide : Le projet européen “PATH: Pathways to improving perinatal mental health” a mis à disposition du public plusieurs contenus pédagogiques, notamment une brochure d’information, un livret BD « Devenir papa » pour accompagner les pères, un MOOC « Santé mentale périnatale au cours des 1000 premiers jours » destiné aux professionnels du champ sanitaire, médico-social ou social, mais ouvert à tout public et un podcast « PATH » sur le bien être des (futurs) parents au travail. La Fondation FondaMental développe également des outils numériques pour la prévention et le traitement des problèmes de santé mentale périnatals (projet de recherche participative LENA). Cela comprend une plateforme internet sur la santé mentale périnatale à destination des jeunes parents, de leurs proches, des employeurs et des professionnels de périnatalité et de psychiatrie mais aussi une application mobile dédiée.
tags: #grossesse #et #anxiete #generalisee #causes #symptomes
