L'élevage équin est confronté à divers défis, notamment la santé des poulains nouveau-nés. Bien que l'ictère hémolytique ne touche qu'environ 1 à 2 % des poulains, il suscite une préoccupation majeure chez les éleveurs. Cet article vise à fournir des informations essentielles pour comprendre le mécanisme de cette affection, les outils diagnostiques disponibles, et les mesures de prévention à mettre en œuvre.
Immunité du Poulain Nouveau-Né : Un Enjeu Vital
Contrairement à l'homme, qui présente 4 groupes sanguins potentiels (système ABO), le cheval possède un polymorphisme de 8 groupes sanguins majeurs, comprenant chacun au moins deux formes différentes (« allèles »). Cela engendre de nombreux groupes sanguins possibles et une chance infime que deux individus soient exactement du même groupe. Bien qu'immunocompétent dès 7 mois de gestation, le poulain naît sans anticorps, le rendant particulièrement vulnérable aux infections. L'acquisition d'une immunité passive via le colostrum maternel est donc cruciale pour sa survie durant les premières semaines de vie.
Le Colostrum : Source d'Anticorps Maternels
Le colostrum, premier lait produit par la jument après le poulinage, est exceptionnellement riche en anticorps maternels, également appelés immunoglobulines (IgG). Ces anticorps sont essentiels pour protéger le poulain contre les agents infectieux auxquels il est exposé dès sa naissance.
La capacité d'absorption de ces anticorps par l'intestin du nouveau-né est maximale à la naissance, mais diminue très rapidement après 6 heures, devenant négligeable après 12 heures et nulle à 24 heures. La prise de colostrum est donc une course contre la montre vitale dans les premières heures de vie.
Facteurs Affectant le Transfert d'Immunité
Plusieurs facteurs peuvent compromettre le transfert d'immunité passive du colostrum au poulain :
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- Qualité du colostrum : La concentration en immunoglobulines peut varier considérablement d'une jument à l'autre.
- Quantité de colostrum ingérée : Le poulain doit consommer une quantité suffisante de colostrum pour acquérir une protection adéquate.
- Moment de la première tétée : Plus la tétée est tardive, moins le poulain absorbe d'anticorps.
- Problèmes de lactation : Une mauvaise qualité du colostrum, sa perte prématurée avant la mise-bas, un déclenchement tardif de la lactation peuvent aussi entrainer un mauvais transfert d’immunité malgré un comportement normal du poulain.
- Facteurs liés au poulain : Prématurité, faiblesse, ou incapacité à téter correctement.
Surveillance et Gestion du Transfert d'Immunité
Une surveillance attentive du poulain nouveau-né est essentielle pour détecter tout signe de déficit immunitaire et intervenir rapidement.
Évaluation de la Qualité du Colostrum
Il est utile et recommandé de tester la qualité du colostrum maternel avant la première tétée à l'aide d'un appareil gradué appelé « colotest ». Avec une concentration en immunoglobulines > 60 g/L le colostrum est riche et on peut en prélever 250 à 500 ml, le filtrer, l’identifier (nom de la mère et date) et le congeler pour se constituer une réserve ou « banque » de colostrum utile pour secourir d’autres poulains. Si la richesse du colostrum est intermédiaire (40 à 60 g/L) il est préférable de laisser le poulain le consommer en intégralité. En dessous de 40 g/L le poulain doit être complémenté le plus rapidement possible avec du colostrum de réserve ou avec un substitut de colostrum du commerce : 500 ml de colostrum riche ou un flacon de substitut peuvent suffire si le colostrum de la mère est modérément déficient (30 à 40 g/L).
Test du Statut Immunitaire du Poulain
Il est fortement conseillé de faire tester le statut immunitaire du poulain sur prise de sang entre 12 et 24 heures après la naissance afin de détecter et corriger le plus tôt possible tout déficit en anticorps. Avant 24 heures une complémentation par voie orale peut encore être envisagée, au-delà ou en cas de déficit sévère, une ou des transfusion(s) de plasma seront nécessaires.
Signes d'Alerte chez le Poulain Nouveau-Né
Le comportement du poulain juste après le poulinage est le premier indicateur de son état de santé. Il est important de connaître les principaux signes de bonne santé du poulain nouveau-né, ainsi que leur évolution dans les heures qui suivent la naissance, de manière à identifier précocement toute anormalité et ainsi pouvoir agir rapidement en cas de problème.
Le poulain normal à la naissance
- Comportement et signes généraux
- À partir de 5 minutes ⇒ frissons, réflexes de redressement
- À partir de 20 minutes ⇒ réflexe de succion (possible de le tester en mettant un doigt propre dans la bouche du poulain)
- Avant 2 heures ⇒ le poulain se tient debout seul (parfois en moins de 30 minutes)
- Avant 3 heures ⇒ le poulain tète
- Entre 1 et 4 heure(s) ⇒ expulsion du méconium (premiers excréments, sorte de « pâte » de couleur brun-noirâtre)
- À partir de 8 à 10 heures ⇒ urines fréquentes et diluées
- Muqueuses (oculaire et buccale) roses et humides
- À la naissance, le dessous des pieds du poulain nouveau-né est recouvert d’une matière cornée souple formée de lamelles : il s’agit de « l'éponychium » ou « membrane périoplique ». Cette membrane protectrice tombe spontanément dans les 24 premières heures de vie du poulain.
- Entre 0 et 5 minute(s) de vie ⇒ 40-80 battements/minute
- Entre 1 et 12 minute(s) de vie ⇒ 120-140 battements/minute
- Entre 12 et 24 heures de vie ⇒ 70-100 battements/minute
Si ces évènements ne se déroulent pas dans le temps, ou si les mesures ne sont pas normales, le poulain a un problème et requiert des soins. Il faut alors faire appel à un vétérinaire.
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Les signes d'alerte
- Retard à la station debout
- Retard à la 1ère tétée ou, plus tard, refus de téter (colostrum dans les 6 premières heures)
- Abattement
- Muqueuses (oculaire et buccale) de couleur rouge pâle, jaunes (ictériques) ou violettes (cyanosées)
- Fièvre (température > 38,5°C) ou hypothermie (température < 37°C)
- Rythme respiratoire accéléré
- Méconium au coin des yeux
- Lait autour des naseaux
- Constipation ou coliques (pas d'expulsion du méconium après la tétée, dans les 4 premières heures)
- Distension abdominale (gros ventre)
- Difficultés pour uriner
- Ombilic gros, chaud et humide
- Boiterie
- Convulsions
- Hyperlaxité tendineuse (boulets qui touchent le sol), gonflement des articulations (grassets, jarrets…) ou autres déformations des membres
En cas de constatation d’un (ou plusieurs) de ces signes et au moindre doute, faire rapidement appel à un vétérinaire.
Ictère Hémolytique Néonatal : Une Urgence Médicale
L’apparition d’une coloration jaune (ictère) des muqueuses (gencives, conjonctives des yeux) ou d’une coloration rouge à brune des urines dans les 12 à 48 heures de vie : ce sont des signes d’hémolyse néonatale, une affection grave liée à la présence d’anticorps colostraux dirigés contre les globules rouges du poulain. Une prise en charge médical d’urgence est nécessaire pour la survie du poulain. Des précautions particulières seront à prendre lors des prochains poulinages de la jument.
Principales causes de mortalité chez les poulains
En France, des études montrent qu’environ 12% des poulains meurent entre 0 et 3 mois, dont la majorité pendant la période néonatale (c’est-à-dire entre 0 et 7 jours, durant leur première semaine de vie).
Une étude rétrospective menée en Normandie a montré que la mortalité précoce (dans les 24 heures suivant la naissance) est due à des causes liées à la gestation (infections in utero via le placenta, insuffisance placentaire, malformations congénitales) dans 48% des cas, aux conditions de la naissance (anoxie, traumatismes…) dans 34% des cas et à des causes liées au post-partum dans 15% des cas.
La mortalité dans la première semaine est liée à la gestation dans 10% des cas, aux conditions de la naissance dans 14% des cas et à des causes post-natales (en majorité des infections, mais aussi des occlusions, ulcères et conséquences de rétention du méconium) dans 76% des cas. Certaines causes sont aussi iatrogènes, c’est-à-dire induites par une mauvaise gestion du poulain (biberonnage forcé, mauvaise prise en charge de pathologie comme la rétention du méconium…) ou liées à une prise en charge trop tardive de pathologie.
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Conseils Pratiques et Prévention
Il est donc extrêmement important de porter une attention particulière à l’hygiène de l’environnement de la jument avant et après le poulinage, de surveiller systématiquement la mise-bas et de suivre le poulain de près durant les 15 premiers jours afin de prévenir les risques de maladies.
Premiers Soins au Poulain Nouveau-Né
- Assistance respiratoire : En l’absence de battements cardiaques et de mouvements respiratoires, toute intervention est inutile. Si le cœur bat mais que les mouvements respiratoires tardent à s’installer (absents après 2 minutes), il faut placer la tête en contrebas en suspendant les postérieurs à un support surélevé, stimuler les naseaux, tirer la langue, frictionner les côtes. En cas d’échec (cette intervention ne devant pas durer plus d’une minute), commencer une respiration artificielle (bouche à naseau, en bouchant avec une main l’autre naseau) et appeler un vétérinaire.
- Aide à la station debout et à la tétée : Le poulain doit être debout dans les 2 heures après la naissance. Certains peuvent avoir des difficultés à se lever dans ce délai, même en l’absence de pathologie particulière ; il faudra alors les assister dans leurs tentatives pendant plusieurs minutes. Si la station debout ne peut être obtenue mais que le réflexe de succion est bon, traire la jument et administrer 200 à 500 mL de colostrum au biberon. S’il n’y a pas de problème particulier, le poulain se lève rapidement après cet apport alimentaire. Si le réflexe de succion est faible, il ne faut rien administrer au biberon (au risque de provoquer une fausse déglutition).
- Soin du cordon ombilical : Normalement, le cordon ombilical se rompt spontanément dans les 15-20 minutes qui suivent la naissance, à environ 5 cm de l’abdomen du poulain, quand la mère (ou le poulain) tente de se lever. Il est donc recommandé de le laisser se rompre seul. Si le cordon ne s’est toujours pas rompu spontanément au bout de 20 minutes, tenter une rupture manuelle en plaçant les mains de part et d’autre du site habituel de rupture (appelé « anneau blanc ») puis en tournant/tirant sans exercer de traction sur l’attache abdominale. Si cette tentative est infructueuse, d’abord effectuer une compression de l’about fœtal à l’aide d’un clamp ou d’une pince hémostatique (une quantité non négligeable de sang passe de la mère au foal via le cordon après l’expulsion) puis couper le cordon avec un instrument tranchant préalablement nettoyé et désinfecté, à environ 10 cm de l'ombilic.
- Surveillance et désinfection quotidiennes de l'ombilic : Les vestiges du cordon constituent une portée d’entrée privilégiée pour les germes de l’environnement (sol, litière…). Cette plaie en relation directe avec l’abdomen du poulain leur donne en effet un accès facile (de par la localisation de l’ombilic) au torrent circulatoire via la veine ombilicale. Elle nécessite une surveillance étroite et des soins quotidiens jusqu’à cicatrisation complète, soit pendant environ 15 jours. L’objectif est de limiter les risques d’infection généralisée (septicémie) ou localisée (polyarthrite, ostéomyélite, pneumonie).
- Chlorhexidine diluée à 0,5% (préparation en pharmacie)
- Teinture d’iode diluée dans de l’eau stérile à 2%
- Recommencer l’opération 3 à 4 fois par jour le premier jour, puis au moins 2 fois par jour jusqu’à complète dessiccation, en évitant soigneusement tout contact de la solution avec la peau de l’abdomen (risque d’irritation voire de brûlure).
- Surveiller la cicatrisation (chute spontanée de l’extrémité croûteuse).
- Il est également recommandé de contrôler l’absence de douleur, de chaleur, de gonflement et/ou de suintement suspect de l’ombilic. Toujours garder à l’esprit qu’une infection peut facilement passer inaperçue au début (pas forcément de gonflement externe).
Mesures Préventives Essentielles
- Hygiène : Maintenir un environnement propre pour la jument et le poulain.
- Soit se répartir les tâches sur la structure s'il y a plusieurs personnes ;
- Soit respecter un ordre des soins s'il n'y a qu'une personne (des animaux les plus fragiles aux moins fragiles, donc les juments pleines, les suitées et leurs poulains en priorité).
- Éviter au maximum les contacts avec des personnes/chevaux extérieurs à l’élevage.
- Vaccination de la jument : Vacciner la jument gestante pour stimuler la production d'anticorps qui seront transmis au poulain via le colostrum. Tout d’abord pour la protéger de maladies infectieuses préjudiciables à la gestation. Comme n’importe quel cheval, la jument gestante doit être à jour des vaccinations grippe et tétanos. Mais il est judicieux d’envisager également une vaccination contre la rhinopneumonie car cette maladie entraîne des avortements après le 4° mois de gestation. La vaccination de la mère permet de protéger le poulain, car celui-ci va recevoir des anticorps maternels par le colostrum. Ces anticorps (fabriqués par la jument en réponse à la vaccination) vont aider le poulain à se défendre contre ces maladies infectieuses, jusqu’à ce qu’il soit lui-même en âge d’être vacciné. Pour la grippe, la durée de réponse en anticorps est relativement courte, on conseille donc de vacciner en fin de gestation (4 semaines avant le poulinage) pour optimiser la protection du poulain contre les virus grippaux. Pour la rhinopneumonie, si la poulinière n’est pas à jour de ses vaccinations, on pratique une injection un mois avant la saillie, un rappel au moment de la saillie puis une dernière injection au 6° mois de gestation (période de sensibilité maximale du fœtus). Si la jument a été vaccinée régulièrement, on effectue un rappel une semaine avant la saillie puis un rappel au 5° ou 6° mois de gestation. Le vaccin contre l’artérite virale est contre-indiqué chez les juments gestantes.
- Vermifugation : Vermifuger la jument avant le poulinage pour réduire le risque de contamination du poulain par des parasites. Il est également conseillé de vermifuger avant le poulinage pour éviter de contaminer son futur poulain avec des crottins parasités.
- Administration d'un sérum antitétanique : Administrer un sérum antitétanique à la naissance. Un sérum apporte des anticorps immédiatement disponibles pour le poulain en cas de nécessité. Il est conseillé d’administrer un sérum antitétanique au poulain dès la naissance, notamment si ce dernier ne tète pas bien (même si la jument est vaccinée) et par rapport au risque d’infection que représente la plaie au niveau de l’ombilic avant cicatrisation. Demander conseil à un vétérinaire.
- Surveillance du méconium : Surveiller l'expulsion du méconium dans les premières heures de vie. Le méconium doit normalement être expulsé au cours des 4 premières heures de vie. En général, c’est l’absorption du colostrum suite aux premières tétées qui déclenche son expulsion. Cependant, il arrive parfois que le poulain soit constipé (méconium toujours non expulsé au-delà de 4 heures après le poulinage). La rétention du méconium favorise l’apparition de coliques chez le poulain nouveau-né (plus fréquentes chez le mâle) entre 12 et 24 heures. Pour prévenir les risques, il est possible d’administrer un laxatif (à usage humain) par voie rectale. La manipulation doit toutefois être effectuée très prudemment du fait de la fragilité de la muqueuse rectale du poulain. Un seul lavement suffit. En cas de doute, préférer l’intervention d’un vétérinaire.
Importance de l'Observation et de l'Intervention Précoce
En conditions domestiques, l'éleveur tente de limiter ce risque grâce aux actes qu'il réalise autour de la mise-bas et sur le poulain nouveau-né. Néanmoins, il a été montré que des manipulations trop intenses sur le jeune dans les premières heures après la naissance sont un facteur de perturbation du lien mère-jeune, pouvant conduire le poulain à devenir plus émotif, plus réactif et donc plus difficile à gérer.
Il est important de noter que l'absence de jeu chez un jeune animal est souvent observée lors d'attachement non « sécurisé », lorsque le jeune consacre toute son attention à sa mère et est par conséquent peu ouvert aux sollicitations de son environnement et de ses congénères. Ainsi, chez le poulain, des interférences autour de la naissance ou de la première tétée peuvent entraîner un attachement excessif à la mère et des fréquences de jeu plus faibles que chez les autres poulains.
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