L'Alsace, terre d'histoire et de traditions, est particulièrement réputée pour son artisanat, notamment la poterie. À Soufflenheim et à Betschdorf, deux villages d’Alsace du Nord, l’art plusieurs fois millénaire de la poterie fait de la résistance face à la fabrication industrielle. Entre les produits d’importation à bas prix et les politiques qu’ils estiment endormis, les potiers encore présents se disent pris à la gorge.

Cet article explore l'histoire riche et complexe de la poterie dans ces villages, en mettant en lumière les dynasties de potiers, les techniques traditionnelles, les défis contemporains et les innovations qui permettent à cet artisanat de perdurer. Il aborde également le lien entre la poterie et les crèches, une tradition de Noël profondément ancrée dans la région.

Les Racines Millénaires de la Poterie Alsacienne

L’histoire de la poterie en Alsace, c’est simplement celle d’un sol argileux. La pratique de la poterie à Soufflenheim remonte probablement au IIe millénaire avant J.C. Ce sont les nécropoles tumulaires fouillées au voisinage de Soufflenheim qui ont fourni les plus belles pièces de la magnifique collection de poteries de l’âge de bronze du musée de la ville de Haguenau. On en déduit qu’il a dû y avoir des potiers sur les emplacements actuels de la commune dès le début même du IIe millénaire avant J.C. Y a-t-il eu continuité dans la lignée de ces artisans ? Rien de positif ne le prouve. Ce n’est qu’au XIIe s. que nous croyons en retrouver (la localité même de Soufflenheim nous apparaît pour la première fois signalée dans les archives en 1147 sous le nom de Sulvelnheim). Une tradition fort répandue veut que Soufflenheim ait eu au XIIe s. de nombreux et habiles potiers. À Soufflenheim, la tradition rapporte qu’au 12e siècle, les potiers de la Cité des potiers, dont les premières traces d’activité remontent au 2e millénaire avant J.-C., obtinrent de l’empereur Frédéric Barberousse le droit d’extraire « gratuitement et perpétuellement » l’argile du riche sous-sol de la forêt de Haguenau voisine. Cette tradition repose sur une légende dont il existe deux versions. La première version raconte qu’un jour, alors qu’il chassait dans la forêt, Barberousse fut attaqué par un sanglier. Un potier local, témoin de la scène, s’interposa et sauva l’empereur. La seconde version suggère que le privilège fut un remerciement pour une crèche en terre cuite, un cadeau des potiers à l’empereur.

Au XVe et XVIe s., il existe des documents tout à fait précis et sûrs où il est question des «Schüsseldreher», c’est-à-dire des tourneurs des terrines et des «Hafner» ou potiers de Soufflenheim.

À Betschdorf, l’histoire raconte qu’au XVIe siècle, un potier allemand appelé Knoetchen apporta avec lui le secret de la fabrication de la poterie de grès. Or, le long de la Sauer se trouve en quantité de la terre argileuse. Aussi, le village s’impose rapidement comme un centre de production important, fournissant la vaisselle d’une bonne partie de la région.

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D'après un recensement effectué en 1837, le village comptait alors 55 poteries employant plus de 600 ouvriers. Mais avec la guerre de 1870, plusieurs potiers durent cesser leur activité. Seuls ceux dont la production présentait un caractère plus artistique réussirent à se maintenir.

Techniques et Spécificités de la Poterie à Soufflenheim et Betschdorf

Techniquement, à Soufflenheim comme à Betschdorf, les artisans utilisent donc de l’argile. Selon les pièces, cette roche plastique est façonnée par tournage, par calibrage ou plus rarement par pressage. Séchée et décorée (traditionnellement au barolet ou à la poire à Soufflenheim, au stylet et au pinceau à Betschdorf) la pièce connaît ensuite un traitement bien différent selon les écoles.

Soufflenheim : Couleurs et Traditions Culinaires

Soufflenheim, commune du Nord de l’Alsace est connue pour ses potiers. Au total, on retrouve 15 ateliers toujours actifs dans le village. Cette poterie s’utilise dans la vaisselle sous forme d’assiettes ou encore des biens connus moules à Kougelhopf, terrines à choucroute, Baeckeoffe mais aussi dans la décoration. Au centre du village subsiste un témoin du passé potier de Soufflenheim.

Après un déclin au XVIIe dû à la guerre de Trente Ans, la poterie renaît dans le village mais reste modeste. C'est le changement des pratiques culinaires (abandon de la cuisson directe dans la cheminée au profit des fourneaux) à la fin du XVIIIe siècle, que les potiers de Soufflenheim vont connaître un âge d’or. En ce qui concerne le XVIIIe et XIXe s., nous avons une masse de renseignements fournis d’abord par de nombreux objets et surtout un grand nombre de documents écrits. Le XXe siècle voit le déclin progressif de la production face aux matériaux nouveaux (aluminium, plastique, verre moulé…) et les potiers durent adapter leur production et leur mode de distribution.

Les poteries de Soufflenheim sont reconnaissables à leurs couleurs vives et à leurs motifs traditionnels, souvent appliqués au barolet. Elles sont particulièrement prisées pour la confection de plats traditionnels alsaciens tels que le baeckeoffe et la choucroute. La terrine à baeckeoffe de Soufflenheim se décline actuellement dans toutes les tailles pour des plats familiaux ou individuels.

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Betschdorf : Grès au Sel et Conservation des Aliments

Une immense poterie grise et bleue plantée au milieu du rond-point indique l’entrée de Betschdorf. Si vous cherchez un village de carte postale où admirer de belles maisons à colombages du XVIIIe siècle, vous êtes sur la bonne voie. Mais pour rentrer dans notre sujet du jour, une visite au Musée de la Poterie s’impose. C’est une ancienne ferme avec ses dépendances, qui abrite ce musée attachant, où nous attend un couple de bénévoles passionnés. Astrid Wolfer et son mari, sont tombés dans la poterie, par amour de leur village. « Le premier potier de grès, venu de Rhénanie, s’est sans doute installé à Betschdorf en 1717, conquis par les gisements d’argile le long de la Sauer. Il a si bien dispensé son savoir-faire qu’autour de 1850, il y avait plus d’une soixantaine d’ateliers dans le village et quelque 600 potiers ! »

Autour d’un vieux tour de potier, Astrid m’explique ce qui fait toute la différence entre les poteries de grès au sel de ce village et celles de Soufflenheim. « Les techniques de cuisson sont différentes. À Betschdorf, les potiers cuisent leurs pièces à 1250° et ajoutent du sel en fin de cuisson. C’est cette vapeur de sodium, mélangé à la silice, qui donne naturellement l’aspect vernis de ces poteries destinées à la conservation des aliments. » Au fil des 9 salles du musée, on découvre des pièces historiques, des pièces rares données par des collectionneurs ou des habitants du village, et aussi comme un écomusée de la vie au siècle dernier. Quand la conservation des œufs, du vinaigre, de la bière ou l’égouttage du fromage se faisaient dans ces superbes poteries, simplement utilitaires, puis de plus en plus richement décorées de motifs au bleu de cobalt. Des initiales dans un cœur, tout un bestiaire symbole de fécondité, de délicats motifs floraux… les décors au bleu de cobalt sont dessinés avant la cuisson et révèlent ensuite tout leur éclat. Une dernière salle du musée consacrée aux potiers en activité dans le village nous convainc de l’urgence d’aller voir sur place ces derniers des Mohicans. Difficile de croire qu’ils ne sont plus que 5, tant le village respire la poterie par tous ses pots.

La poterie en grès au sel est une technique ancienne de vitrification à 1300°. Contrairement à la poterie de Soufflenheim, la poterie de Betschdorf est conçue pour la conservation des aliments. Je vous emmène à la poterie Remmy. Il s’agit de la plus ancienne entreprise familiale de France. La poterie de grès au sel se reconnaît à sa couleur gris bleu. Les poteries sont tournées à la main sur un tour électrique. Elles sont séchées à nouveau. Quelques jours plus tard, elles sont peintes avec l’oxyde de cobalt.

Les poteries de Betschdorf se distinguent par leur couleur grise bleutée, obtenue grâce à la technique de cuisson au sel. Elles sont traditionnellement utilisées pour la conservation des aliments, notamment la choucroute, et sont décorées de motifs floraux ou géométriques au cobalt.

Dynasties de Potiers et Transmission du Savoir-Faire

À travers les siècles, Soufflenheim a vu l’émergence de dynasties de potiers renommées, telles que les Elchinger (1834-2016) et les Siegfried (1811-2019).

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Rue des Potiers à Soufflenheim, la poterie Ludwig est annoncée par une vitrine de rue remplie de vaisselle mouchetée crème et bleue. À l’intérieur, dans l’espace de vente qui occupe le rez-de-chaussée, un bon morceau de mur est dédié à ces pièces très demandées, nous explique Michel, l’adorable potier derrière la poterie. En sweat-shirt et tablier assortis malgré la chaleur monstre qui s’échappe des fours et enveloppe les murs, le dernier Ludwig à tenir cette poterie familiale, créée en 1871 par son arrière-grand-père, défend une offre résolument traditionnelle. En témoignent les pièces utilitaires aux nuances marrons et marines qui font plier les innombrables étagères. Ici, pas de rouge moderne et pimpant, « une saleté pour la planète » que Michel entend bien préserver. En calibrant des assiettes, le potier fait le bilan d’une activité sur le déclin, quoiqu’il observe un léger regain d’intérêt de la part des jeunes alsaciens : « Ça revient un peu, mais enfin à l’époque de mes parents on était une dizaine d’employés, et maintenant on est deux avec le tourneur. La décoratrice est en intérim.

Toujours à Soufflenheim mais à la poterie Graessel, le bilan ne pourrait être plus différent du précédent : « On a des commandes pour six mois. Au village c’est plus dur, mais avec les sites marchants, je crois qu’on a plus de travail aujourd’hui que pendant les glorieuses dont tout le monde parle. Mais voilà, il faut aller chercher le client amateur de poterie. » Et puis surtout, évoluer. Dans la boutique qui s’ouvre sur la Grand’Rue du village, Jacky et Marie-Ange Graessel revendiquent l’originalité des formes que monsieur tourne et que madame, diplômée des Beaux-Arts de Strasbourg, décore avec panache. Ici, pas de terrine à baeckeoffe marron mais des services hauts-en-couleur arborés de motifs originaux qui inspirent davantage la créatrice que les sempiternelles cigognes - « J’en pouvais plus ! » Héritiers de six générations de potiers, le couple entend ainsi perpétuer les gestes anciens par le biais d’une pratique plus contemporaine et surtout plus épanouissante : « On fait ce qu’on a envie de faire et les gens adhèrent à cette philosophie ou pas.

Poterie Fortuné Schmitter, on tombe plutôt mal : à trois jours du marché de Noël de Strasbourg, toute la famille betschdorfoise est à pied d’oeuvre pour remplir l’utilitaire de poteries traditionnelles grises et bleues, qu’elle écoule chaque année depuis son chalet dédié. Malgré la contrainte, le tôlier lâche tout le temps d’une rapide visite durant laquelle il s’épanche, non sans émotion, sur l’avenir incertain de la poterie locale : « On a beaucoup de touristes l’été et des alsaciens toute l’année pour des cadeaux personnalisés, mais les jeunes connaissent moins. En même temps, c’est normal : vous en connaissez qui cuisinent du kougelhopf, vous ? Ici ça fait sept générations que ça existe, mais après moi, c’est fini… Dans le village, cinq poteries ont fermé en l’espace de quelques années et il doit en rester autant.

Pour se requinquer, direction la poterie Les grès de Remmy à la sortie de Betschdorf. Derrière une façade qui ne paie pas de mine, on découvre un étonnant hangar baigné par la lumière du jour et dans lequel se succèdent tasses, phosphores, crèches et dragons. « C’est un auto-portrait », plaisante Maryline. Avec son compagnon Vincent Remmy, dont la famille est intimement liée à la poterie depuis la seconde moitié du 16e siècle, Maryline s’est spécialisée dans l’agnicéramique, la céramique du bien-être que monsieur se plait à transmettre aux visiteurs par le biais de petits tests divertissants ou révélateurs : « C’est de l’ordre de la croyance, on y croit ou on n’y croit pas. » Sur le principe de l’homéopathie une préparation à base d’eau, de végétaux et de minéraux est ainsi intégrée en macération à l’argile dans le but de conférer des propriétés à l’objet fini et ce qu’il contient.

Ces villages sont animés par des dynasties de potiers qui se transmettent leur savoir-faire de génération en génération. Ces familles, souvent établies depuis des siècles, incarnent la mémoire et l'âme de la poterie alsacienne. Cependant, la transmission de ce savoir-faire est plus compliquée pour la génération à venir : « le contexte économique n’avantage pas. A l’époque de mon papa il n’y avait pas de concurrent direct. Alors qu’aujourd’hui, la Chine prend de l’importance sur ce marché », affirme-t-elle.

Défis Contemporains et Innovations

À partir des années 2000, la compétition internationale, notamment avec des produits asiatiques plus abordables, a contraint de nombreux artisans à fermer boutique.

« La poterie à Betschdorf, c’est mort ! » nous assène d’emblée Vincent Remmy, fils de potiers depuis 1594. « C’est pas du défaitisme, c’est un constat ! Il y a de l’intérêt pour cet artisanat unique en son genre, mais toute la difficulté c’est aujourd’hui d’en vivre ! Le grès au sel, c’est tellement compliqué que plus personne ne va là-dedans. » Vincent est d’ailleurs l’un des derniers à fabriquer sa propre argile, à l’ancienne, avec un filtre presse. C’est aussi un de ceux qui ont multiplié les initiatives pour rendre visible son art : un magasin à Kaysersberg sur la route des vins pendant 5 ans ou des ateliers tous publics sur la technique du raki, menés par Marie-Line, sa femme, qui produit, elle, des sculptures plus artistiques et des crèches originales.

Malgré les défis, les potiers alsaciens font preuve d'une grande capacité d'adaptation et d'innovation. Certains, comme Jacky et Marie-Ange Graessel, revendiquent l’originalité des formes et des décors, en s'éloignant des motifs traditionnels pour créer des pièces plus contemporaines et épanouissantes.

D’autres, comme Vincent Remmy, explorent de nouvelles voies, en intégrant des préparations à base de plantes et de minéraux dans l'argile pour créer des poteries aux propriétés énergétiques et de bien-être. Depuis cette rencontre, cette agnicéramique de bien-être lui a ouvert un nouveau marché, bien au-delà des frontières. Gobelets, cruches, fontaines, bols et même médailles en céramique et or pour soulager les douleurs composent une large part de sa production actuelle. Cette aventure a ouvert à Vincent les portes d’un nouveau talent, puisqu’il s’est aujourd’hui formé au magnétisme…

Peggy Wehrling, quant à elle, utilise les réseaux sociaux pour promouvoir son travail et attirer une nouvelle clientèle. « En postant mon actualité sur les réseaux sociaux, je donne envie aux gens de venir sur place. À chaque publication, il y a un vrai engouement, des questions et des visites. Cela me permet de conserver une logique de production confidentielle, mais de vivre de mon artisanat. »

La Poterie et les Crèches : Une Tradition de Noël Alsacienne

La poterie comme les crèches, c’est une histoire de famille pour Vincent Remmy et sa compagne Marie-Line : en 2020, ils ont réalisé celle commandée par la commune de Haguenau, et l’agrémentent chaque année de nouveaux personnages.« Ma mère a commencé à faire des crèches en 1966, raconte Vincent Remmy, en montrant quelques-unes de ses figures encore visibles dans l’atelier, avec leurs visages très reconnaissables. C’était sa patte », sourit le potier. Les modelages grandissent, jusqu’à ce que les créations de la mère de Vincent Remmy attirent l’attention d’un curé du Sundgau, de la presse locale, puis de la municipalité de Castroville, la ville alsacienne au Texas, qui en commande une en 1972.

L'Alsace est également connue pour ses traditions de Noël, et les crèches en font partie intégrante. Les potiers de Soufflenheim et de Betschdorf perpétuent cette tradition en créant des figurines en céramique pour les crèches, souvent inspirées de personnages et de scènes de la vie locale.

Un registre conservé aux Archives Municipales de Haguenau fait mention de la réalisation d’une crèche à l’église Saint Georges en 1420. Pierre Eckard et Georges Mertzwiller, les werkmeister (receveurs) de l’OEuvre Saint-Georges notent scrupuleusement, jour après jour, les dépenses et les recettes dans un modeste cahier. Au 25e feuillet, entre un achat d’hosties et de cierges, on peut lire : « De même, la réalisation de la crèche entourée de branchages, sur les murs extérieurs de Saint-Georges, a coûté 4 schillings moins 4 pfennigs. Ces trois modestes lignes, écrites à la plume d’oie, d’une encre noire, constituent vraisemblablement la plus ancienne mention de l’existence d’une crèche dans une église. Haguenau serait ainsi « Berceau des crèches en Alsace », voire peut-être même pour tout le Saint Empire Romain Germanique !

En 2020, Vincent Remmy et sa compagne Marie-Line ont réalisé la crèche commandée par la commune de Haguenau, perpétuant ainsi une tradition familiale et locale.

L'Indication Géographique Protégée (IGP) : Une Reconnaissance et une Protection

Le succès des poteries de Soufflenheim continue de croître, notamment depuis la mise en place en 2019 d’un label IGP (Indication Géographique Protégée), qui certifie et valorise ce savoir-faire historique.

L'obtention d'une Indication Géographique Protégée (IGP) est indispensable et on y travaille depuis des années. Ce serait une belle reconnaissance, une façon de lutter contre les produits d’importation à bas prix. On vend au bout du monde et certains Alsaciens ne savent même pas qu’on existe ! » À bons entendeurs…

L'IGP est un label européen qui protège les produits dont les caractéristiques sont liées à leur origine géographique. Pour la poterie de Soufflenheim et de Betschdorf, l'IGP garantit que les produits sont fabriqués selon des techniques traditionnelles et avec des matières premières locales, ce qui contribue à préserver et à valoriser ce patrimoine artisanal.

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