Les monuments et les décors de la Semaine Sainte, bien qu'étudiés dans de nombreuses régions du bassin Méditerranéen, n’ont pas suscité d’intérêt auprès des chercheurs du Bas-Languedoc. Cet article se propose de combler cette lacune en présentant une documentation inédite et importante, récemment exhumée, concernant la crèche et les traditions de la confrérie des Pénitents Blancs de Montpellier. Cette documentation comprend des minutes notariales, des livres de compte et de délibérations de confréries, ainsi qu'un fragment de monument découvert dans l’église de Bessan et d’autres objets potentiellement liés aux cérémonies de la Semaine Sainte.

Un intérêt tardif pour les décors de la Semaine Sainte en Languedoc

Au XXe siècle, l’étude des décors de la Semaine sainte n’a pas retenu l’attention des chercheurs méridionaux. Récemment, des rapprochements ont été faits entre les éléments de décor du Jeudi saint conservés en Roussillon et les monuments de Catalogne, les cartalemi de Ligurie, ou les sepolcru de Corse. Un comité de pilotage pluridisciplinaire du Conseil Général a été mis en place en 2005, regroupant des chercheurs des universités Toulouse-Jean-Jaurès et de Gérone, dans le cadre d’un projet européen labellisé « Arc Latin » visant à inventorier, étudier et valoriser les monuments du Jeudi saint dans les régions précitées. Une table ronde, intitulée "Monuments et décors de la semaine Sainte en Méditerranée : arts rituels et liturgies", a permis de faire le point des connaissances sur ces constructions éphémères et de poser des questions de fond sur leur usage. Le Languedoc méditerranéen est cependant resté absent de ces manifestations.

L’enquête, pour des raisons de temps, s’est concentrée sur le département de l’Hérault. Les sources concernant les monuments du Jeudi saint datent toutes du XVIIe siècle et sont liées aux confréries de Pénitents. La destruction de nombreux documents anciens et la disparition progressive de ces pratiques au XIXe siècle en Languedoc méditerranéen ne permettent d’avoir qu’une approche sommaire du sujet. Parmi les documents retrouvés, les livres de comptes des confréries mentionnent parfois l’achat de matériel pour les monuments, et les registres de délibérations des confréries complètent parfois les informations contenues dans les livres de comptes.

Les Pénitents Blancs de Montpellier et leur Monument de la Semaine Sainte

La plus ancienne mention d’un monument est contenue dans un manuscrit d’érudit. Pierre Serres retrace l’histoire de la confrérie des Pénitents Blancs de Montpellier de 1602 à 1684. On y apprend que la chapelle Sainte-Croix, qui vient d’être restaurée, est bénite par le vicaire général de l’évêché en 1609. La cérémonie se déroule au début de la Semaine sainte. Pour l’occasion, les confrères ont fait élever dans la chapelle un monument accessible au public le Jeudi saint.

Le document évoque une disposition en triptyque qui n’est pas sans rappeler celle des monuments catalans, des cartelami ligures et des sepolcru corses. Le fond est occupé par un dispositif permettant l’exposition du Saint-Sacrement, associé à la représentation du Christ en croix. De part et d’autre, sont placées des suites de personnages en relief illustrant la montée au calvaire. Le terme de « relief » pourrait évoquer des personnages réalisés en cartapasta et renvoie à la technique utilisée en Ligurie pour certains monuments. La mention "avec les cierges et ornement accoutumés" renvoie à une pratique déjà ancienne.

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Le même registre, pour l’année 1610, donne des informations précieuses sur le déroulement de la cérémonie du Jeudi-Saint ainsi que sur le monument. On y apprend, qu’après la messe, le prêtre a pris le Saint-Sacrement et est allé le porter au monument en procession suivi de tous les confrères. Le Saint-sacrement a été placé entre les mains d’un Ecce homo peint. La toile était installée au centre du monument, au sommet d’un escalier formé de trois marches éclairées par des cierges. Les côtés du degré tendus de toile étaient peints. Cette représentation du Christ aux outrages semble avoir remplacé le Christ en croix décrit dans le monument de l’année précédente, sans que l’on sache s’il s’agit de la modification du monument de 1609 ou de la création d’un nouveau décor. La cérémonie se poursuit dans l’enceinte de la chapelle où le prieur de la confrérie assisté de deux frères lavent les pieds à douze pauvres qui reçoivent un pain et la somme de cinq sous.

On apprend ainsi que les monuments du Jeudi saint sont remontés d’une année sur l’autre, avec d’éventuels ajouts ou remplacements en fonction de l’usure des éléments. Le monument de l’année 1602 fait l’objet d’un soin particulier et d’une dépense importante. Le peintre Robert Labro en exécute les peintures pour la somme de cinq écus. La même année, le compte mentionne diverses fournitures, pour le monument de 1599 et celui de l’année en cours, qui sont payées au frère Odet pour un montant d’un écu. Le trésorier de la confrérie se rembourse la somme de neuf écus quarante‑neuf sols qu’il a avancé pour l’occasion. Une telle dépense ainsi que l’intervention d’un peintre connu de la compagnie ne peuvent s’expliquer que par la construction d’un nouveau monument.

Dès le samedi précédant la Semaine sainte, les confrères achetèrent diverses fournitures pour le monument : un filet pour coudre le ciel, plus de mille épingles, cent clous de bande et cinquante clous pataguals. Ils firent porter à la chapelle d’importantes quantités de buis devant servir à l’ornement du monument.

Les achats se poursuivent le lundi : de nombreux clous pataguals, dineyrals ou de bande, à nouveau des épingles, une main de grand papier, de la teinture orange appelée miguy pour le colorer. Des palmes sont apportées à la chapelle. On apporte à nouveau des palmes, des clous. Un menuisier est engagé pour le montage du monument et la construction du degré qui doit être placé au centre. La mention du degré rappelle le dispositif du monument de Prats-Balaguer ou celui de Santa Maria de Seguero en Catalogne. La mise en place du monument se prolonge tard le soir, à la lueur des chandelles achetées par le trésorier de la confrérie. Le montage se termine le mercredi dans la soirée.

Le papier teint en orange par le frère Gontier sert à couvrir les pilliers cornisses et autres fassons que sera faict aud monument. Les piliers et la corniche renvoient à une construction architecturée qui rappelle la boccascena (ouverture de scène) des monuments, des cartelami ou des sepolcru. L’ensemble est doté d’un ciel de tissu cousu sur une structure qui doit être très proche de celle du sepolcru de l’église de Ficaghja en Corse. Le décor d’architecture est complété par la mise en place d’éléments végétaux. Le buis acheté par les confrères rappelle les herbes fraîches, mentionnées dans la description de Pierre Serre. Les palmes servent à décorer le couronnement des bancs des confrères et les quatre piliers du dehors, sans que l’on sache s’il s’agit de la façade du monument ou de piliers décoratifs placés sur la façade de la chapelle. Il est aussi prévu de faire confectionner une boîte en bois pour ranger les flammes et estoilles que lon fait de clinquant.

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Le monument est à nouveau mis en place au mois d’avril 1612. Monsieur de Fabrègues et Monsieur Granjon sont sollicités pour prêter leurs tapisseries. Les confrères empruntent à un charron, dont le nom n’est pas connu, et au frère Coste, douze coubles (pièces de bois) pour faire la structure du monument. Une autre pièce de bois doit être percée d’un trou. Intégrée au décor, elle sert à exposer le Saint‑Sacrement en remplacement du traditionnel tabernacle. Les fourniers apportent quatre‑vingts fagots pour faire une montagne qui doit être couverte de parchemin acheté à maître Bringuier, probablement pour imiter des rochers du Golgotha. Trois charges de buis complètent le décor du monument. Il est probable que les confrères y installent un Christ en croix. Une main de grand papier doit servir à faire des larmes. Une fois de plus le luminaire est complété par l’achat de nouvelles lampes ainsi que par l’achat de liège et de coton utilisés pour la fabrication des mèches.

Les Délibérations des Confréries et la Réalisation des Monuments

Les confréries de Pénitents tiennent des registres dans lesquels sont transcrites les délibérations de la compagnie. À Béziers, les Pénitents Minimes délibèrent le 1er mars 1612 à propos de la mise en place du monument de la Semaine sainte. Il est décidé que les prieurs et sous-prieurs qui entreront en charge devront faire faire le monument et toutes les despanses, tableaux et autres choses desd monuments à leurs frais. En 1617, le prieur et le sous-prieur décident de faire un imposant monument représentant la Cène, composé d’un grand tableau et de douze autres figurant les apôtres. Les confrères leur rappellent que, conformément à la délibération de 1612, ils doivent aussi prendre en charge l’illumination du monument. À la fin de la Semaine sainte, alors que les œuvres devaient rester à la chapelle, les commanditaires veulent retirer les douze tableaux à cause quils se pourraient gaster dans la chapelle et proposent de prêter les tableaux lorsque cela sera nécessaire. Les confrères mécontents obtiennent qu’ils restent dans la chapelle jusqu’au Jeudi saint prochain.

Les registres de délibérations de la confrérie des Pénitents Gris de Pézenas attestent aussi de la réalisation de monuments du Jeudi saint et du rôle joué par le prieur dans leur mise en place. Au mois de mars 1621, Blaise Naves, sous-prieur de la confrérie, se plaint de l’absence du prieur Charles Roques. Malgré les appels fréquents tant pour pouvoir faire le monument pour la semaine saincte que pour autres affaires, celui‑ci ne se rend pas à la chapelle et répond aux frères qui viennent le chercher, de faire comme ils peuvent pour construire le monument et s’occuper des affaires de la confrérie.

Pour le monument du Jeudi-saint de l’année 1619, Jean-Paul de Pradines prieur et Barthélémy Espanhac sous prieur engagent le maître menuisier biterrois Pierre Crouzal. Celui-ci agit en véritable entrepreneur. Il doit fournir les bois nécessaires à l’élaboration du monument, les toiles peintes ainsi qu’un important éclairage composé de quatre cent trente lampes. Le menuisier doit se conformer à la gravure mise en couleur fournie par les confrères. Le monument représente diverses scènes de la Passion, depuis le jugement du Christ par Pilate, jusqu’à la crucifixion. Le menuisier est autorisé à utiliser le bois et tout ce qui se trouve dans la chapelle pour la construction du nouveau monument.

En 1627, Jacques Cassan, conseiller du roi et prieur de la compagnie, passe commande à deux artisans de la ville : le peintre Pierre Barral et le menuisier Jean Cousin. Le peintre conçoit le monument, en fournit un dessin au commanditaire et en réalise les peintures : sept toiles peintes et toutes autres peintures quy seront nécesaires aud monument. Le menuisier exécute les châssis destinés à recevoir les toiles peintes tendues et les éléments de bois servant à la fixation des décors. Le prix des tableaux peints à la détrempe est fixé à cinquante-quatre livres. Le nombre de toiles permet d’imaginer une disposition régulière, une des toiles placée au fond et les autres placées de manière symétrique, trois de chaque côté. À cette époque, Pierre Barral exerce la charge de peintre des consuls de la ville.

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La Crèche des Pénitents Blancs aujourd'hui : Une Tradition Vivante

Aujourd'hui, la tradition de la crèche est perpétuée par la confrérie des Pénitents Blancs de Montpellier, notamment à la chapelle Sainte-Foy. Chaque année, la crèche provençale familiale est installée, atteignant une longueur impressionnante de 11 mètres sur 3, avec un nombre incalculable de santons.

La confrérie des Pénitents blancs reproduit cette tradition tous les ans, et depuis 2013, elle l'a ouverte au public. Leur crèche provençale attire depuis la curiosité de centaines de Montpelliérains. L’année dernière, en deux mois, plus de 30’000 visiteurs sont venus la voir. La crèche des Pénitents blancs fait dans le format XXL. Avec plusieurs centaines de centaines de santons, autant d’éléments de décoration et une mise en scène travailler avec des jeux de lumière. La crèche a été constituée au fur et à mesure du temps et s’agrandit d’année en année grâce aux dons et à quelques acquisitions effectuées par la confrérie. Des personnes viennent également apporter leurs propres santons pour les intégrer à notre crèche. La scène fourmille de détails comme la représentation au sommet de la colline des confréries de Pénitents présentes à Montpellier, les Blancs et les Bleus.

La crèche de la confrérie des Pénitents blancs s’inscrit dans la tradition provençale : la base de la crèche, c’est bien évidemment la Sainte Famille et dans la crèche provençale, la particularité c’est que l’on y adjoint beaucoup de métiers. Cette tradition est apparue au moment de la Révolution quand les messes de minuit ont été interdites. Les gens faisaient chez eux de petites crèches où les sujets étaient en pain comme ça en cas de problème il suffisait de les manger. Ils fabriquaient également des petits sujets de métiers qui représentaient les personnes qui ne pouvaient pas assister à la messe de minuit. Ces sujets étaient en terre et on les appelaient les petits saints, les santoun en provençal. C’est pour ça que leur aspect correspond à celle de personnes de la fin du XVIIIe. Des écarts à la religion qui apportent ainsi un volet pédagogique et patrimonial : on insiste sur les métiers pour expliquer aux gens et notamment aux enfants quels étaient les métiers traditionnels que l’on pouvait retrouver dans nos villages.

La crèche des Pénitents Blancs de Montpellier est donc bien plus qu'une simple représentation de la Nativité. C'est un témoignage vivant de l'histoire et des traditions de la confrérie, un lieu de rencontre et de partage pour les Montpelliérains, et une occasion de découvrir le patrimoine culturel de la région.

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