L'accès à l'avortement est un sujet complexe et sensible, marqué par des avancées significatives mais aussi par des obstacles persistants et des menaces croissantes. Si l'Europe est souvent perçue comme un continent où le droit à l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) est relativement bien protégé, la réalité est plus nuancée et révèle des disparités importantes entre les pays, ainsi que des pressions constantes pour restreindre ce droit fondamental.

Obstacles à l'accès à l'avortement en Europe

Un rapport d'Amnesty International publié le 6 novembre 2025, intitulé "Quand les droits ne sont pas une réalité pour tout le monde. La lutte pour l’accès à l’avortement en Europe", met en lumière les nombreux obstacles qui compromettent l'accès universel à l'avortement en Europe. Ces obstacles incluent des prérequis injustifiés sur le plan médical, entraînant des retards d'accès, des refus de soins pour raisons de conscience, un manque de professionnels formés, des délais d'interruption de grossesse et des coûts élevés.

Ces difficultés touchent de manière disproportionnée les communautés marginalisées, notamment les personnes à faibles revenus, les adolescent·e·s, les personnes en situation de handicap, les personnes LGBTIQ+, les travailleuses et travailleurs du sexe, les personnes demandeuses d'asile ou dont le statut juridique au regard de la législation sur l'immigration est incertain.

Vingt pays d’Europe au moins imposent des sanctions pénales aux personnes enceintes qui avortent en dehors du cadre de la loi. Le coût de l’intervention peut être prohibitif, en particulier dans les pays où l’avortement à la demande n’est pas pris en charge par l’assurance maladie ou le système national de santé de la personne concernée.

Douze pays européens au moins appliquent toujours un délai d’attente obligatoire médicalement non justifié avant de pouvoir obtenir un avortement légal et 13 pays obligent les personnes enceintes à assister à des consultations de conseil. En Albanie, en Allemagne, en Belgique, en Hongrie, en Lettonie et au Portugal, le délai d’attente et la consultation de conseil sont tous deux obligatoires. Les personnes qui souhaitent avorter en Hongrie sont obligées d’écouter les battements de cœur du fœtus. En Turquie, les femmes mariées de plus de 18 ans sont légalement tenues d’obtenir le consentement du conjoint pour mettre un terme à une grossesse dans le délai limite de 10 semaines qui leur est imparti.

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Chaque année, des milliers de personnes enceintes sont contraintes de se rendre à l’étranger afin de recevoir les soins de santé dont elles ont besoin, en raison des difficultés qu’elles rencontrent pour accéder à un avortement dans leur propre pays.

La situation en Belgique

La Belgique figure parmi les pays européens où l'avortement est légal, mais cela ne signifie pas que l'accès est toujours simple et garanti. Le pays impose un délai d'attente obligatoire et une consultation de conseil, ce qui peut constituer un obstacle pour certaines femmes, en particulier celles qui vivent dans des zones rurales ou qui ont des difficultés à se déplacer.

La mobilisation féministe et les attaques contre le droit à l'avortement

Face à ces obstacles et aux tentatives de restriction du droit à l'avortement, les féministes se mobilisent à travers le continent. Elles dénoncent les pressions exercées par les groupes anti-choix et les responsables politiques conservateurs, et revendiquent un accès universel et égalitaire à l'avortement.

En Croatie, l’influence des responsables politiques anti-droits au sein du gouvernement, associée à une alliance croissante entre des militant·e·s antiavortement et l’Église catholique, a entraîné plusieurs tentatives de restriction de l’accès à l’avortement. En Slovaquie, plusieurs tentatives ont eu lieu au Parlement pour restreindre ou interdire cet accès tandis que des modifications de la Constitution, adoptées en septembre 2025, vont sérieusement éroder les droits en matière de procréation. La Hongrie a mis en place de nouveaux obstacles à l’accès à l’avortement, à la contraception et à la planification familiale et le parti au pouvoir en Italie a mené des initiatives législatives pour permettre à des groupes antiavortement, ou qui « soutiennent la maternité », d’accéder à des centres de conseil par lesquels les personnes enceintes doivent obligatoirement passer si elles souhaitent avorter légalement. Des militant·e·s antiavortement agressifs, parfois violents, qui manifestent et occupent les abords des établissements spécialisés dans la santé sexuelle et reproductive, constituent un obstacle de plus en plus courant à l’accès à l’avortement. En Pologne, un centre d’avortement installé à Varsovie en mars 2025 a régulièrement fait l’objet de harcèlement et d’actes d’intimidation de la part de groupes manifestant à l’extérieur de l’établissement.

La poussée anti-démocratique qui se manifeste par la remise en cause du droit à l’avortement est particulièrement forte en Europe de l’Est, rappelle Irene Donadio, responsable du plaidoyer du réseau européen de la Fédération internationale pour la planification familiale (IPPF). Un peu plus au sud, la Hongrie a inscrit le droit de l’enfant à naître dans sa constitution en 2013. Des attaques législatives ont aussi eu lieu en Croatie en 2019, et en Slovaquie en 2019 et 2020. Plus au nord, en Lituanie, Esmeralda Kuliesyte, du Planning familial de Vilnius, se souvient d’offensives législatives dans son pays en 2005, 2008, 2013 et 2017. « Alors que l’IVG est légale depuis 1957, le projet de loi de 2017 proposait d’aligner la situation de la Lituanie sur celle de la Pologne », témoigne-t-elle.

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Le Sénat argentin a adopté en décembre 2020 une loi légalisant l’avortement. L’Argentine est ainsi devenue le cinquième pays latino-américain à l’autoriser après Cuba, Porto-Rico, la Guyane et l’Uruguay1. Jusque-là l’IVG n’était autorisée qu’en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère. Activiste féministe, Pamela Martin Garcia travaille pour Fulsa, à Buenos Aires, association membre de l’IPPF, qui possède une clinique et défend les droits reproductifs et sexuels. En 2005, quand le mouvement pour la légalisation de l’IVG a repris, il a pu compter sur un mouvement féministe fort, s’appuyant sur une rencontre annuelle d’ONG, d’universitaires et de partis politiques. Aujourd’hui, Pamela Martin Garcia milite pour que ce soit effectif. Dans le Nord du pays, où se concentrent les provinces pauvres et conservatrices, « les groupes anti-choix et fondamentalistes sont particulièrement forts et beaucoup de professionnels de santé sont objecteurs de conscience ».

L'Europe, garante d'un droit fondamental ?

Le Parlement européen a adopté, le 17 décembre, un texte exhortant Bruxelles à faciliter l'accès à des avortements "sûrs" à toutes les femmes du continent. L'accès aux interruptions volontaires de grossesse diffère nettement d'un pays européen à l'autre. C'est notamment le cas à Malte, où certaines femmes "sont dans le désarroi le plus total", a alerté l'eurodéputée écologiste Mélissa Camara à l'AFP.

Le texte adopté mercredi se fait l'écho d'une pétition qui a recueilli plus d'un million de signatures de citoyens européens, répartis à travers plusieurs Etats membres. Il réclame à la Commission de "mettre en place un mécanisme" qui permettrait "à toute personne résidant dans l'Union qui n'a toujours pas accès à un avortement sûr et légal" de se déplacer à moindre coût dans un autre des 27 pays membres qui, lui, autorise ces soins. La Commission européenne s'est engagée à examiner cette pétition avant mars 2026, portée par le groupe "Ma voix, mon choix".

Réunis en session plénière le 7 juillet 2022, les députés européens ont exprimé leur souhait d'inclure le droit à l'avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l'UE. Les eurodéputés ont exigé que l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'UE soit modifié et qu'il soit inscrit que "toute personne a droit à un avortement sûr et légal".

Néanmoins, du point de vue législatif, l’Europe reste le continent où le droit à l’IVG est le mieux préservé dans le monde. Depuis le printemps 2018, il est légalisé à Chypre et en République d’Irlande (mais pas en Irlande du Nord). Le référendum approuvé à une très large majorité en Irlande n’a cependant pas marqué la fin de la lutte pour les Irlandaises. Dans l’Europe du Sud, même si la plupart des pays ont désormais adopté des législations autorisant l’avortement, le décalage entre les textes et la pratique reste souvent important. En Grèce, bien que l’IVG soit gratuite dans le service public, le pays manque cruellement d’infrastructures. En Italie, 70 % des médecins mettent en avant leur clause de conscience pour refuser de pratiquer cet acte. Ils seraient même 95 % dans certaines provinces. « Il arrive toutefois qu’ils acceptent de revenir sur leur refus contre une somme d’argent, précise Véronique Séhier.

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L'Allemagne est un cas à part. En théorie, l'article 218 du Code pénal fédéral interdit l'avortement, sauf en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère. Cependant, aucune sanction n'est prévue en cas d'avortement avant 12 semaines de grossesse (14 semaines d'aménorrhée).

Le 28 juin 2023, le Parlement de Malte a adopté à l'unanimité un texte de loi autorisant pour la première fois l'avortement dans l'Etat insulaire. Jusqu'alors, c'était le dernier Etat membre de l'Union européenne où l'avortement restait interdit et illégal en toutes circonstances. Les contrevenants, femmes ayant avorté ou médecins ayant pratiqué une IVG, risquaient jusqu'à 3 ans de prison ferme. Désormais, les femmes pourront avorter uniquement si leur vie est en danger et que le fœtus n'est pas viable.

En Pologne, l'avortement n'est autorisé qu'en de cas de viol ou de danger pour la vie de la mère depuis janvier 2021. Après avoir tenté de l'interdire totalement en 2016, le gouvernement l'a restreint en supprimant la possibilité d'avorter en cas de malformation grave du fœtus, qui concernait plus de 95 % des IVG dans le pays. Cette lourde restriction du droit à l'avortement résulte de l'application par le gouvernement d'un arrêt rendu en octobre 2020 par le Tribunal constitutionnel, dont l'indépendance vis-à-vis de l'exécutif était alors mise en cause. Pour Dunja Mijatović, commissaire aux Droits de l'homme du Conseil de l'Europe, cet arrêt revient à une interdiction quasi-totale de l'avortement et à une violation des droits de l'homme. Ce retour en arrière constitue quasiment une interdiction formelle de l'IVG puisque les deux clauses restantes (danger pour la mère ou viol) n'ont représenté que 26 cas d'avortement en Pologne en 2019, sur un pays de 38 millions d'habitants.

En Hongrie, l'IVG est légale depuis les années 1950 jusqu'à la douzième semaine de grossesse. Néanmoins, le Premier ministre ultra-conservateur Viktor Orbán a mis en place plusieurs mesures allant à son encontre depuis son arrivée au pouvoir en 2010. Ainsi, la Constitution entrée en vigueur en 2012 défend "la vie du fœtus dès sa conception".

Au Portugal, l'avortement a été légalisé en mars 2007 jusqu'à la dixième semaine de grossesse, après un référendum où 59,3 % des votants avaient répondu "oui" , contre 40,7 % de "non". Le 22 juillet 2015, le gouvernement portugais a toutefois décidé d'amender la loi en mettant à la charge des femmes tous les frais liés à l'arrêt de leur grossesse.

En Slovaquie, au moins 11 propositions de loi visant à limiter l'accès à l'avortement ont été déposées en l'espace de deux ans, a fait savoir en septembre 2020 le quotidien Libération.

Le 4 mars 2024, le Parlement réuni en Congrès a adopté l'inscription de l'IVG dans la Constitution, avec 780 voix pour et 72 contre. La formulation selon laquelle "la loi détermine les conditions dans lesquelles s'exerce la liberté garantie à la femme d'avoir recours à une interruption volontaire de grossesse [IVG]" est officiellement inscrite à l'article 34 de la norme suprême le 8 mars 2024, journée internationale des droits des femmes. Une inscription qui entérine un processus parlementaire de près de deux ans entamé à l'été 2022, lorsque plusieurs propositions de loi constitutionnelle ont été déposées à l'Assemblée nationale en vue de donner une garantie constitutionnelle au recours à l'IVG. Un sursaut des députés français face à la décision de la Cour suprême des Etats-Unis le 24 juin 2022, qui a abrogé un arrêt de 1973 garantissant le droit à l’IVG.

La clause de conscience : un obstacle persistant

En pratique, l'IVG reste fortement limitée dans certains pays. Les médecins peuvent en effet faire appel à la "clause de conscience", qui les autorise à ne pas pratiquer d'acte pouvant heurter leurs convictions éthiques, morales et religieuses. Ainsi, 23 pays européens (dont la France) prévoient cette disposition spécifique à l'IVG. Si le taux de médecins objecteurs de conscience atteint en moyenne 10 % en Europe, il représentait 70 % des praticiens en Italie en 2019, voire 80 % dans la région des Abruzzes et 92% dans le Molise où un seul médecin pratique l'avortement. En outre, moins de 60 % des hôpitaux pratiqueraient l'IVG dans le pays. Résultat : on compterait dans le pays entre 12 000 et 15 000 avortements clandestins par an selon le gouvernement. En Roumanie, bien que l'avortement soit officiellement autorisé depuis 1990, la plupart des hôpitaux publics "ne le pratiquent pas", selon l'activiste roumaine Georgiana Alexandru, et ce faute de moyens ou alors parce que les médecins refusent de le faire. De la même façon en Croatie, où le droit à l'avortement date de 1978, les mouvements conservateurs usent de leur influence afin d'entraver ce droit. Ainsi, une étude commandée en 2018 par la Médiatrice croate à l'égalité des genres a révélé que 59% des gynécologues-obstétriciennes refusaient de pratiquer l'avortement, faisant jouer leur clause de conscience.

Remboursement de l'IVG

En France, l’IVG, remboursée depuis la loi Roudy en 1982, est prise en charge à 100 % depuis 2014. Les actes associés (écographie, prise de sang…) le sont également depuis 2016. Lors de son adoption, elle avait fait des concessions à ses opposants en n’autorisant l’IVG qu’« en cas de détresse » de la femme, diagnostic établi lors d’un entretien préalable avec un professionnel de santé.

La ministre de la santé, Marisol Touraine, a annoncé, vendredi 8 mars, à Bondy (Seine-Saint-Denis), que les remboursements à 100 % d'une interruption volontaire de grossesse (IVG) pour toutes les femmes et la contraception gratuite pour les filles de 15 à 18 ans, votés en octobre, seraient effectifs le 31 mars.

"Aussi bien la gratuité de la contraception pour les mineures, que la gratuité de l'accès à l'interruption volontaire de grossesse (…) tout cela entrera en vigueur le 31 mars (…) Le décret est sur mon bureau", a déclaré la ministre, en marge d'un déplacement dans un centre de protection maternelle et infantile (PMI) à Bondy.

Actuellement, un avortement coûte entre 200 et 450 euros, selon la méthode (médicament ou intervention chirurgicale) et selon le lieu (hôpital ou cabinet médical). Jusqu'à maintenant, seules étaient prises en charge à 100 % les IVG pour les jeunes filles mineures et entre 70 % et 80 % des frais pour les femmes majeures. Cette prise en charge à 100% représentera un coût de 13,5 millions d'euros.

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