Cette année, à l'occasion de la Journée Mondiale des Droits de la Femme, il est essentiel de se pencher sur des sujets qui restent parfois tabous, même en Europe. Si des avancées sont notables dans certains domaines, l'accès réel à certains droits acquis demeure complexe. Cet article explore le droit à l'avortement en Espagne, en particulier pour les femmes espagnoles et les Françaises de l'étranger, en mettant en lumière les obstacles auxquels elles peuvent être confrontées.

Témoignages de Femmes Françaises à Madrid

Pour illustrer concrètement cette réalité, cet article s'appuie sur les témoignages poignants de deux femmes françaises vivant à Madrid, qui ont accepté de partager leurs expériences personnelles en matière d'avortement. Leurs récits mettent en évidence les difficultés et les défis auxquels les femmes peuvent être confrontées lorsqu'elles cherchent à exercer leur droit à l'avortement en Espagne.

Le Récit de N., 42 ans : Une Expérience Traumatisante dans le Secteur Privé

En 2018, N., âgée de 42 ans, découvre qu'elle est enceinte de cinq semaines. Ne connaissant pas la procédure à suivre et ne bénéficiant ni de la Sécurité sociale espagnole ni de la française, elle se tourne vers une clinique privée à Madrid. L'intervention étant entièrement à sa charge, elle prend rendez-vous et se rend à la clinique.

N. décrit une prise en charge rapide, mais impersonnelle. Après un examen médical et des questions sur ses antécédents, elle opte pour une intervention instrumentale, c'est-à-dire une aspiration sous anesthésie générale. L'attente avant l'intervention se déroule dans une pièce avec plusieurs lits occupés par d'autres femmes, une ambiance qu'elle qualifie d'angoissante et d'horrible.

L'intervention elle-même dure entre 10 et 20 minutes. Au réveil, N. se retrouve dans la même pièce, sans accompagnement ni explication. On lui demande rapidement de se rhabiller et d'attendre dans une autre salle pour un dernier rendez-vous médical. Elle déplore le manque de communication et d'écoute de la part du personnel soignant. L'intervention lui coûte 440 euros, sans aucune prise en charge. N. témoigne de son ignorance totale quant à la procédure d'avortement en Espagne.

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Le Témoignage de A., Moins de 30 ans : Un Parcours Semé d'Embûches

A., une jeune femme de moins de 30 ans, s'installe à Madrid pour suivre son conjoint. Son statut de micro-entrepreneure française ne lui permet pas encore de bénéficier de la Sécurité sociale espagnole lorsqu'elle découvre, suite à un problème avec sa pilule, qu'elle est enceinte.

Face à cette situation, A. a deux options : rentrer en France pour avorter ou avorter en Espagne. Ne pouvant pas rentrer en France, elle entame les démarches à Madrid. Comme N., elle doit se tourner vers une clinique privée. Elle décrit un parcours similaire, avec un traitement impersonnel et une impression d'être un simple numéro.

A. souhaitait initialement un avortement médicamenteux, mais le médecin l'en dissuade au profit d'une intervention instrumentale, plus coûteuse. Elle se sent abasourdie par cette décision imposée et angoissée à l'idée de subir une intervention médicale. L'attente se déroule dans une chambre avec d'autres femmes, dans une atmosphère pesante.

Après l'intervention, elle se sent désorientée et seule. L'infirmière la secoue pour accélérer son réveil. Elle reçoit une enveloppe avec des instructions pour les semaines suivantes et doit régler une facture de 470 euros. Sa demande de remboursement auprès de la Sécurité sociale française est toujours en cours après un an et demi.

Analyse des Témoignages : Un Droit à Quel Prix ?

Ces deux témoignages révèlent une réalité préoccupante : l'accès à l'avortement en Espagne peut être complexe et difficile pour les femmes françaises de l'étranger. Le traitement impersonnel dans les cliniques privées, le manque d'information et d'accompagnement, ainsi que le coût élevé de l'intervention sont autant d'obstacles qui entravent l'exercice de ce droit fondamental.

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Bien que l'Espagne soit considérée comme un pays relativement "laxiste" en matière d'avortement par rapport à d'autres pays européens, la situation sur le terrain est loin d'être idéale.

La Législation Espagnole sur l'Avortement : Une Avancée Majeure

L'Espagne a légalisé l'avortement en 2010, permettant aux femmes d'avorter librement jusqu'à la 14e semaine de grossesse, et jusqu'à la 22e semaine en cas de malformation fœtale. En 2022, le Parlement espagnol a étendu ce droit aux jeunes filles de 16 et 17 ans, qui peuvent désormais avorter sans le consentement de leurs parents, faisant de l'Espagne le premier pays à adopter une telle loi.

L'Espagne est donc pionnière en matière d'avortement au sein de l'Union européenne. Cependant, l'accès à l'avortement varie considérablement d'une région à l'autre, en raison du faible nombre de cliniques accréditées et de l'objection de conscience de nombreux médecins.

Inégalités Régionales : Un Accès à l'Avortement Inégalitaire

Dans certaines régions, comme La Rioja, il n'existe aucune clinique accréditée pour l'interruption de grossesse, et les avortements ne sont pas pratiqués dans les centres de santé publics en raison de l'objection de conscience de 100% des médecins. Les femmes doivent donc se rendre dans le secteur privé ou changer de région pour avorter. Des problèmes d'accréditation des cliniques se posent également dans la région de Castille et Leon, limitant l'accès à l'avortement.

Une étude de Newtral datant de 2021 révèle que dans la Communauté valencienne, à Madrid et à Murcie, une femme sur trois a dû payer pour un avortement. Heureusement, certaines régions, comme les Asturies, offrent un accès plus facile, avec une prise en charge gratuite pour 92 % des femmes. Les 3 % restants sont les personnes ayant une assurance privée ou ne possédant pas de carte de santé, comme les femmes interrogées dans cet article.

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Avorter à Madrid : Privé ou Public ?

À Madrid, deux systèmes coexistent : le système privé, où les frais d'intervention sont à la charge de la patiente, et le système public, où l'IVG est prise en charge par les autorités espagnoles. Les femmes ne disposant pas de la Sécurité sociale espagnole doivent se tourner vers les cliniques privées, où le coût d'une intervention varie entre 300 et 700 euros, selon la semaine de gestation et le type d'intervention.

Certaines cliniques proposent un accompagnement administratif pour la prise en charge, mais les démarches peuvent être complexes et difficiles à comprendre.

L'Accompagnement des Françaises de l'Étranger : Une Initiative Gouvernementale

Conscient des difficultés rencontrées par les Françaises de l'étranger en matière d'avortement, le gouvernement français a mis en place un dispositif d'accompagnement. Depuis février 2022, les Françaises résidant à l'étranger peuvent bénéficier d'une IVG médicamenteuse en téléconsultation avec un médecin ou une sage-femme. La prescription est ensuite envoyée à une pharmacie, et les médicaments peuvent être envoyés par transporteur si la patiente réside hors de la zone euro. Cette option est prise en charge par la Sécurité sociale française ou la CFE.

En dehors de la zone euro, des ONG comme Women on Web, Aid Access et Women Help Women peuvent également apporter leur aide. Au-delà de 9 semaines de grossesse, l'avortement médicamenteux est déconseillé, et une intervention chirurgicale est nécessaire.

Avortement Chirurgical : Dilatation et Aspiration

L’avortement chirurgical est une méthode rapide et sécurisée avec un taux de réussite de 98 à 100 %. La procédure se déroule en clinique, dans un environnement stérile, et consiste en une dilatation et une aspiration, sans chirurgie.

Il est nécessaire de dilater légèrement le col de l’utérus, et dans certains cas, un médicament appelé prostaglandine est administré deux heures avant la procédure pour ramollir le col. Le contenu de l’utérus est ensuite évacué à l’aide d’instruments gynécologiques et d’une canule en plastique pour l’aspiration.

Après la procédure, la patiente se repose en salle de réveil, où les infirmières sont disponibles pour répondre à ses questions et lui fournir des instructions détaillées pour la suite. L’avortement se pratique généralement sous anesthésie locale.

Un rendez-vous de contrôle est programmé deux semaines après la procédure, soit dans la clinique, soit avec le médecin généraliste de la patiente. Lors de cette visite, le médecin effectue une échographie et évalue la récupération.

Le Délai Légal d'Avortement en France et les Conséquences pour les Femmes

En France, le délai légal d'avortement est de 14 semaines de grossesse. Les femmes qui souhaitent interrompre leur grossesse au-delà de ce délai sont souvent contraintes de se rendre dans d'autres pays, comme l'Espagne, l'Angleterre ou les Pays-Bas, où les délais sont plus longs.

Cette démarche engendre de nombreux obstacles : difficulté à trouver des informations, organisation du voyage, arrêt de travail éventuel, coût de l'intervention, etc. Au Planning Familial 31, il est fréquent de rencontrer des personnes dont le délai légal est dépassé et qui ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour avorter à l'étranger.

C'est pourquoi le Planning Familial a mis en place une caisse de solidarité pour aider ces femmes, mais les besoins sont souvent supérieurs aux dons reçus. Cette situation souligne l'importance de lutter pour l'extension des délais d'avortement en France, afin que l'avortement ne soit pas une question d'argent.

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