La question de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est complexe et chargée d'émotions. Au cœur de ce débat se trouve une femme confrontée à un choix difficile, souvent entourée d'incertitudes et de pressions diverses. L'objectif de cet article n'est pas de prendre position pour ou contre l'IVG, mais plutôt d'examiner les différentes manières d'accompagner et de soutenir une femme qui envisage cette option, en lui offrant un espace de réflexion éclairé et respectueux de son autonomie.
Le Contexte Sensible de l'IVG
50 ans après la promulgation de la loi Veil, l'IVG reste toujours un sujet extrêmement sensible. Sites internet piratés, locaux vandalisés, vitrines taguées et rendez-vous bloqués… Régulièrement, des centres qui pratiquent l'avortement sont la cible d'actes malveillants. À Rouen, l'entrée de l'institut médical Simone Veil est surveillée par des caméras. Ce jour-là, personne dans la salle d'attente : et pour cause, le centre fait l'objet d'une vague de faux-rendez vous. "Cet après-midi, on est à quatre rendez-vous déjà annulés." Pour Marianne Lainé, la fondatrice de l'Institut Simone Veil, pas de doute : il s'agit d'une action de groupes anti-IVG. La médecin appelle l'un des numéros suspects. Il sonne dans le vide. "C'est inadmissible. La demande d'IVG est une urgence. On se retrouve avec des agendas avec des trous mais c'est des femmes qui auraient pu venir et qui, finalement, ont dû avoir un rendez-vous deux, trois jours plus tard. C'est du temps de médecin, c'est du temps de sage-femme qui est volé, en quelque sorte."
Véronique Séhier, l'administratrice du planning familial du Nord raconte : "Un matin, quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé ces inscriptions 'Stop IVG', 'IVG égale meurtre', sur la vitrine du planning, mais aussi sur le sol. Et il y en avait un peu partout dans la ville. C'était le 8 mars 2024, le jour du scellement de l'IVG dans la Constitution."
Des mouvements se professionnalisent et sont particulièrement présents en ligne et sur les réseaux sociaux, avec des témoignages culpabilisants et de la désinformation. Sur Instagram par exemple, avec le mot-clé IVG, on tombe très vite sur des comptes animés par des militants catholiques conservateurs. On y trouve des photos de fœtus, des échographies, des récits anxiogènes d'avortements forcés. Adossées à ces comptes, des lignes d'écoute : l'objectif est de dissuader les femmes d'avorter.
Face à cet activisme, le Planning familial organise la riposte, explique sa présidente Sarah Durocher : "On s'est rendu compte qu'ils achetaient des noms de domaine en ligne. Donc on s'est dit qu'il fallait qu'on se mette dans une logique assez offensive, et on a réfléchi à une liste de domaines qu'on peut acheter. IVG Mon Choix, ce genre de choses… Ça veut dire que tous les ans, il faut les renouveler, mais c'est une vigilance qu'on doit avoir pour occuper un maximum l'espace, et qu'eux n'en prennent pas." Dans cette bataille de l'information, le Planning familial, avec le soutien de l'Etat, a lancé l'an dernier un tchat en ligne, mais là encore les opposants à l'IVG n'ont pas tardé à répliquer.
Lire aussi: Apaiser la douleur des coliques chez l'adulte
Le Parcours d'une Femme Enceinte Face à un Choix
Tout commence par un test - trois minutes qui semblent durer une éternité avant de découvrir le résultat - à faire réviser par un test sanguin. C’est à ce moment-là que la décision se pose : poursuivre, ou interrompre la grossesse ? Comment faire pour prendre une décision éclairée sans se sentir influencée ? Qu’est-ce qu’un choix « à soi » ?
Cinquante ans après sa légalisation, le choix d’avorter se présente parfois comme une évidence absolue. Il s’impose sans faire systématiquement l’objet de longs débats intérieurs. C’est d’ailleurs l’une des victoires de la loi Veil : faire de l’avortement une possibilité réelle, concrète, immédiate - non un dilemme moral, familial ou social. Nathalie, 56 ans, qui a pratiqué un avortement instrumental (par dilatation du col et aspiration du contenu de l’utérus) quand elle avait 27 ans se souvient. « Ce n’était pas le moment du tout. Ma fille avait 5 mois, je venais de reprendre le travail. C’était ma décision et elle n’a fait l’objet d’aucun doute ».
Marie, 40 ans aujourd’hui, 29 ans au moment de son IVG se rappelle de « la stupeur » qu’elle a ressenti lorsqu’elle a découvert qu’elle était enceinte après une aventure d’un soir, alors que son partenaire avait retiré le préservatif sans son consentement. « Je n’ai pas du tout eu de dilemme quant à la suite à donner à cette grossesse », explique-t-elle. Même absence de doute pour Katia, 38 ans, qui affirme que le choix « a immédiatement été très clair » : « J’avais 21 ans, j’étais étudiante et je travaillais l’été, je faisais les marchés nocturnes à Hyères les Palmiers. Je vendais des bijoux et des paréos sur la plage. Je comptais ensuite démarrer ma vie d’étudiante. Bref, je n’étais pas du tout prête à me lancer dans l’aventure de la maternité », détaille-t-elle, précisant au cours de l’entretien qu’elle est devenue mère ensuite.
Le choix peut parfois prendre un peu plus de temps. Myriam, 45 ans, évoque sa décision comme un processus. « Il y a eu une première décision, puis elle a été confirmée par des discussions et des réflexions. Elle a parfois été infirmée, parce que, physiologiquement, le corps bouge de manière rapide et les hormones sont assez puissantes », détaille-t-elle. Elle raconte avoir fini par trancher « de manière très pragmatique et rationnelle avec une liste de raisons d’avorter. À l’époque, j’avais 19 ans, je n’avais pas de travail stable, je faisais des petits boulots, j’étais à la fac, j’avais à peine commencé mes études. La décision était prise ».
Les Facteurs Influençant la Décision
La décision d'avorter est profondément personnelle et influencée par une multitude de facteurs, notamment :
Lire aussi: Comment refuser une assistante maternelle ?
- La situation personnelle et financière : La stabilité économique, la situation professionnelle et le logement sont des éléments déterminants. Une femme peut se sentir incapable d'élever un enfant si elle n'a pas les ressources nécessaires.
- La relation avec le partenaire : Le soutien du partenaire, la qualité de la relation et la volonté d'élever un enfant ensemble sont des aspects importants.
- L'âge et le projet de vie : Une jeune femme qui poursuit ses études ou qui a des projets professionnels peut ne pas se sentir prête à devenir mère.
- La santé physique et mentale : Des problèmes de santé peuvent rendre une grossesse à risque ou rendre difficile l'éducation d'un enfant.
- Les convictions personnelles et religieuses : Les valeurs morales et les croyances religieuses peuvent influencer la perception de l'IVG.
- La pression sociale et familiale : L'entourage peut exercer une pression, positive ou négative, sur la décision de la femme.
Comment Offrir un Soutien Adapté
Face à une telle complexité, il est essentiel d'adopter une approche empathique et respectueuse de l'autonomie de la femme. Voici quelques pistes pour offrir un soutien adapté :
Écoute active et sans jugement : La première étape consiste à écouter attentivement la femme, sans l'interrompre ni la juger. Il est important de lui permettre d'exprimer ses sentiments, ses craintes et ses doutes.
Information objective et complète : Il est crucial de fournir à la femme des informations objectives et complètes sur les différentes options qui s'offrent à elle :
- La poursuite de la grossesse : Il est important de l'informer sur les aides financières et sociales disponibles pour les femmes enceintes et les jeunes parents. Il est également possible de lui présenter des associations qui proposent un accompagnement personnalisé.
- L'adoption : L'adoption peut être une option pour les femmes qui ne se sentent pas capables d'élever un enfant, mais qui souhaitent lui donner une chance de vivre.
- L'IVG : Il est important de lui expliquer les différentes méthodes d'IVG (médicamenteuse ou chirurgicale), les délais légaux, les risques et les effets secondaires possibles. Il est également essentiel de l'informer sur les centres qui pratiquent l'IVG et les modalités de prise en charge.
Accompagnement dans la réflexion : Il est possible d'aider la femme àClarifier ses valeurs et ses priorités : Qu'est-ce qui est le plus important pour elle dans sa vie ? Quels sont ses projets et ses aspirations ?
- Évaluer les avantages et les inconvénients de chaque option : Quels sont les bénéfices et les risques de poursuivre la grossesse, de confier l'enfant à l'adoption ou d'avorter ?
- Identifier ses ressources et ses soutiens : Qui peut l'aider et la soutenir dans sa décision ? A-t-elle besoin d'un accompagnement psychologique ?
Respect de l'autonomie : La décision finale appartient à la femme. Il est essentiel de respecter son choix, même s'il est différent de ce que l'on aurait souhaité. Il est important de lui rappeler qu'elle est la seule à pouvoir prendre cette décision et qu'elle a le droit de changer d'avis à tout moment.
Lire aussi: vérifier le cœur de bébé
Soutien émotionnel : Quelle que soit sa décision, la femme peut avoir besoin d'un soutien émotionnel. Il est important de lui offrir un espace d'écoute et de réconfort, de l'aider à gérer ses émotions et de lui rappeler qu'elle n'est pas seule.
Les Pièges à Éviter
Dans cette démarche d'accompagnement, il est important d'éviter certains pièges :
- Le jugement moral : Il est essentiel de ne pas juger la femme ni de lui faire sentir coupable. L'IVG est une décision difficile et douloureuse, et la femme a besoin de se sentir soutenue et comprise.
- La pression : Il est important de ne pas exercer de pression sur la femme, ni dans un sens ni dans l'autre. La décision doit être prise librement et en toute conscience.
- La désinformation : Il est crucial de fournir à la femme des informations objectives et vérifiées, et de ne pas relayer de fausses informations ou de stéréotypes sur l'IVG.
- Le déni de la souffrance : Quelle que soit sa décision, la femme peut ressentir de la souffrance. Il est important de reconnaître cette souffrance et de lui offrir un espace pour l'exprimer.
L'Accompagnement Professionnel
Dans certains cas, un accompagnement professionnel peut être nécessaire. Les centres de planification familiale, les associations d'aide aux femmes et les psychologues spécialisés peuvent offrir un soutien personnalisé et adapté aux besoins de chaque femme.
Il ne suffit pas de prendre la décision, il faut aussi se sentir guidée, accompagnée dans la démarche. Ce qui n’est pas toujours le cas. « Je n’étais pas en errance, mais je ne savais pas trop à quelle porte il fallait que je toque, et ce qu’il fallait que je fasse », explique Marie. Et pourtant, poursuit-elle, « je disposais d’un certain capital économique et social. Il y avait des médecins dans ma famille, je vivais à Paris. J’avais tout pour être au meilleur endroit, et avec la meilleure prise en charge. Malgré tout cela, j’ai eu le sentiment d’être perdue ».
La question des délais peut augmenter le sentiment de vulnérabilité et d’anxiété. Lucie, 29 ans, qui a avorté alors qu’elle était mineure, à l’âge de 17 ans, se souvient avoir vécu une semaine de réflexion particulièrement difficile. « Même si je savais que j’étais dans les temps pour une IVG médicamenteuse, cela m’a semblé très long, car ma décision était prise. Et il a également fallu cacher ma situation à mes parents pendant tout ce temps, car je ne voulais pas qu’ils soient au courant », explique-t-elle. Depuis 2022, le délai de réflexion d’une semaine a été supprimé, ce qui permet notamment d’avorter rapidement lorsque les délais sont courts - en France, un avortement peut être réalisé jusqu’à la fin de la quatorzième semaine de grossesse, soit seize semaines après le premier jour des dernières règles.
Diane, qui avait 19 ans au moment de son avortement, ne prévient pas sa famille. « Je suis née dans une famille bourgeoise, catholique, traditionnelle, très bienveillante et très gentille avec moi. Mais ce genre de choses n’avait pas forcément d’espace. Je n’avais pas été encouragée à faire des enfants hors mariage, et encore moins à avorter. Encore aujourd’hui, mon père estime que l’avortement est une honte, que cela ne devrait pas avoir lieu. Je crois qu’il n’est même pas tout à fait encore au clair sur l’interruption médicale de grossesse* ». Le secret vis-à-vis des proches implique parfois une prise de distance géographique avec l’environnement immédiat. Pour certaines, il est hors de questions de consulter la pharmacie du coin ou le médecin de famille, qui s’inscrit dans une forme de continuité avec le milieu ambiant. « Clairement, je n’avais aucune envie d’aller voir ma gynéco habituelle, parce qu’elle était très “tradi”, donc je savais très bien que ça n’allait pas bien se passer », poursuit Diane, qui a choisi de consulter dans une maison de santé plus éloignée de son adresse de l’époque. Certaines procédures visent à faciliter la confidentialité de la démarche. C’est ce qu’explique Lucie : « Mon lycée a été tenu de ne pas faire remonter mon absence à ma famille, pour me laisser la possibilité d’avoir une journée afin d’aller à mon rendez-vous au planning familial. »
Le Rôle des Professionnels de Santé
Il est essentiel que les professionnels de santé adoptent une attitude respectueuse et bienveillante envers les femmes qui envisagent l'IVG. Ils doivent leur fournir des informations claires et objectives sur les différentes options qui s'offrent à elles, et les accompagner dans leur réflexion, sans exercer de pression ni porter de jugement moral.
Le gynécologue qu’elle a consulté ensuite a tenu à lui « montrer le fœtus » et « à lui faire écouter les battements du cœur ». « Là encore, j’ai trouvé ça d’une violence absolue, parce que le but, ce n’était pas de découvrir comment allait se passer une grossesse, c’était de m’en débarrasser. ». Katia relate la même expérience : « J’ai eu quand même eu une échographie, lors de laquelle on m’a fait entendre le cœur de fœtus », se remémore-t-elle. Nathalie, qui, le jour de son avortement, a été installée « toute seule, sans aucune information, dans une salle très glauque ». « Ce que je retiens, c’est la froideur de l’accueil à l’hôpital. L’infirmière était glaciale et le médecin tirait la gueule. Il m’a lancé une petite phrase comme “aujourd’hui, c’est moi qui m’y colle car je suis de garde”. Il n’a vraiment pas été gentil avec moi. J’avais l’impression de déranger, d’être une pestiférée », se souvient-elle.
Myriam se souvient encore aujourd’hui des mots employés par le médecin. « Vous allez avoir des douleurs, comme des douleurs de règles, mais en plus importantes, et normalement, vous allez évacuer une masse un peu visqueuse. »
Les Mythes et Réalités de l'IVG
De nombreuses idées fausses circulent sur l'IVG. Il est important de les déconstruire pour permettre aux femmes de prendre une décision éclairée :
- L'IVG est un acte traumatisant : Si certaines femmes peuvent ressentir de la tristesse ou du regret après une IVG, la plupart se sentent soulagées et ne développent pas de troubles psychologiques à long terme.
- L'IVG rend stérile : L'IVG n'a pas d'impact sur la fertilité future, à condition qu'elle soit pratiquée dans de bonnes conditions médicales.
- L'IVG est un acte égoïste : Choisir d'avorter peut être un acte responsable, qui témoigne d'une volonté d'offrir à l'enfant un environnement favorable à son développement.
L'Importance de la Prévention
La meilleure façon de réduire le nombre d'IVG est de renforcer la prévention des grossesses non désirées. Cela passe par une éducation sexuelle complète et accessible à tous, ainsi que par la promotion de la contraception.
L’enquête COCON (Cohorte Contraception) de 2000-2004 réalisée avec le soutien de l’INSERM, l’INED et le laboratoire Wyeth-Lederlé montre que 2 fois sur 3, les femmes ayant eu recours à une IVG était sous contraception. Et qu’une fois sur deux, il s’agissait d’un contraceptif médical (théoriquement d’une grande efficacité). Un fait corroboré en 2009 par l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) dont le rapport révélait que 72% des femmes ayant eu recours à une IVG utilisaient un moyen de contraception et que dans 42% des cas, la méthode utilisée était médicale.
Les obstacles à la contraception : Il est important de noter que nous ne sommes pas toustes à égalité en termes de contraception (éducation à la santé sexuelle, manque d’informations sur les dispositifs disponibles, précarité, etc.). De plus, la contraception n’est jamais fiable à 100% ! Les échecs surviennent souvent lorsque la méthode employée ne correspond pas au mode de vie de la personne en charge de la contraception. Rappelons d’ailleurs que cette charge contraceptive est majoritairement imputée aux femmes (dans un couple cis-hétéro). Enfin, n’oublions pas les cas d’agressions sexuelles que subissent de nombreuses personnes. Selon une enquête de NousToutes en 2020, 1 femme sur 3 déclare qu’un partenaire lui a déjà imposé un rapport sexuel non protégé malgré son désaccord. Et 1 femme sur 10 déclare avoir été victime de stealthing (retrait non consenti du préservatif avant la fin du rapport).
tags: #comment #dissuader #une #femme #d'avorter
