Introduction : De Doré à Perrault

L'œuvre de Charles Perrault, notamment ses contes, a traversé les siècles, suscitant un intérêt constant et des interprétations variées. Parmi ces interprétations, les illustrations de Gustave Doré occupent une place de choix, bien que controversée. Cet article se propose d'analyser la préface de 1695 de Perrault, en explorant les enjeux de l'interprétation de ses contes, notamment à travers le prisme des illustrations de Doré. Il s'agira de déterminer si ces dernières, malgré leur indéniable qualité esthétique, ne constituent pas un contresens par rapport à l'intention originelle de Perrault.

A. De Perrault à Doré

1. Deux figures marquantes

Charles Perrault, né à Paris le 12 janvier 1628 et décédé dans la même ville le 16 mai 1703, est un homme de lettres français, connu pour ses contes de fées qui ont marqué la littérature enfantine. Il est l'auteur de Griselidis (1691), Les Souhaits ridicules, Peau d'Âne (1694), et des Histoires ou contes du temps passé (1697), recueil qui contient des contes célèbres comme La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge et Cendrillon.

Gustave Doré (1832-1883), quant à lui, est un artiste français, célèbre pour ses gravures qui illustrent de nombreuses œuvres littéraires. Son œuvre se caractérise par une esthétique romantique, un souffle épique et des effets de monumentalité. Ses illustrations des contes de Perrault, réalisées en 1861 pour l'édition Hetzel-Stahl, sont particulièrement marquantes et ont contribué à façonner l'imaginaire collectif associé à ces contes.

2. L'édition Hetzel-Stahl : Un chef-d'œuvre controversé

L'édition des Contes de Perrault illustrée par Gustave Doré, publiée en 1861 par Pierre-Jules Hetzel (sous le pseudonyme de Stahl), est un ouvrage de luxe destiné à la bourgeoisie. Ce livre grand format, à la couverture dorée, contient des gravures pleine page qui impressionnent par leurs dimensions et leur qualité esthétique.

Cependant, ces illustrations, bien que fascinantes, posent problème. Elles imposent une interprétation romantique et parfois anachronique des contes, qui s'éloigne de l'esprit classique et mondain de Perrault. Comme le soulignent les instructions officielles, il est crucial d'user de prudence dans l'usage qu'on peut faire de Doré en vue d'interpréter les contes.

Lire aussi: Analyse de la Préface de Perrault

B. Perrault selon Doré, ou la perfection du contre-sens

1. Les intuitions de Sainte-Beuve

Sainte-Beuve, critique littéraire du XIXe siècle, avait déjà perçu le décalage entre l'univers de Perrault et celui de Doré. Il avait noté que les illustrations de Doré, bien que magnifiques, trahissaient l'esprit originel des contes.

2. Le médiévalisme gothique

Les illustrations de Doré sont marquées par un médiévalisme gothique qui est étranger à l'époque de Perrault. Les châteaux, les costumes et les décors représentés par Doré renvoient à un Moyen Âge fantasmé, qui ne correspond pas à la réalité du XVIIe siècle.

3. Sublime Doré

Le style de Doré est caractérisé par une recherche du sublime, du grandiose et du spectaculaire. Cette esthétique romantique contraste avec la simplicité et la sobriété des contes de Perrault, qui sont avant tout des œuvres de divertissement et d'édification morale.

4. L'ami du peuple

Doré, par ses illustrations, semble vouloir rendre hommage à la culture populaire et au folklore. Il met en scène des paysans misérables, des ogres terrifiants et des scènes de violence qui sont absentes des contes de Perrault. Or, Perrault, bien qu'il s'inspire du folklore, s'adresse avant tout à un public mondain et aristocratique.

C. Vers le vrai Perrault

1. Beau ou sublime ?

La question se pose de savoir si les contes de Perrault relèvent du beau ou du sublime. Le beau, dans l'esthétique classique, est caractérisé par l'harmonie, la mesure et la simplicité. Le sublime, au contraire, est associé à la grandeur, à la démesure et à la terreur. Les illustrations de Doré, par leur esthétique romantique et leur recherche du spectaculaire, tendent à faire basculer les contes de Perrault dans le registre du sublime, alors qu'ils relèvent plutôt du beau.

Lire aussi: Charles Martel : un aperçu

2. Perrault auteur mondain

Perrault est avant tout un auteur mondain, qui écrit pour divertir et édifier la cour et la haute société. Ses contes sont des jeux d'esprit, des divertissements galants qui mettent en scène des personnages et des situations typiques de la vie aristocratique. Il est un académicien qui s'adonne à une véritable « expérimentation générique » au cours de laquelle il crée de nouvelles formes génériques, de nouvelles intrigues et de nouvelles figures à partir de la fabella de Psyché enchâssée dans les Métamorphoses d’Apulée, et de sa récriture galante par La Fontaine dans Les Amours de Psiché et de Cupidon en 1669.

3. Le cas de Cendrillon : une allégorie de la civilité

Le conte de Cendrillon peut être interprété comme une allégorie de la civilité et de l'ascension sociale. Cendrillon, grâce à sa beauté, sa bonté et son élégance, parvient à séduire le prince et à s'élever au-dessus de sa condition. Ce conte illustre les valeurs de la cour, où l'apparence et les manières sont aussi importantes que la vertu.

4. Perrault en images : de Doré à Clouzier

Il est intéressant de comparer les illustrations de Doré avec celles de François Clouzier, qui a gravé les vignettes de l'édition originale des contes de Perrault en 1697. Les illustrations de Clouzier sont modestes, naïves et proches de l'imagerie populaire. Elles reflètent l'esprit simple et divertissant des contes de Perrault, sans chercher à les magnifier ou à les dramatiser.

D. Préface de 1695 : un manifeste pour les modernes et une vision de l'enfance

La préface de 1695 de Charles Perrault est bien plus qu'une simple introduction à ses contes; elle constitue un manifeste pour les Modernes dans la querelle des Anciens et des Modernes. Perrault y défend l'importance des contes populaires, soulignant qu'ils renferment une morale utile et instructive. Il met en avant l'idée que ces récits, bien que divertissants, visent à éduquer les enfants en leur montrant les avantages de la vertu et les conséquences du vice.

Perrault valorise ainsi le folklore français et s'intéresse particulièrement aux contes qui traitent des problèmes des enfants, mettant en avant l'importance du lien parent-enfant. Il utilise le rythme binaire dans sa préface, créant un effet de double, d'écho, à l'image des contes qui sont un miroir de l'humanité.

Lire aussi: De Piaf à l'immortalité : L'histoire de Charles Dumont

En réalité, Perrault destine ses contes à un public mondain, plus qu'à un public enfantin. La préface est un manifeste en faveur des Modernes, où Perrault s'oppose à Boileau et critique les Anciens, affirmant que les contes méritent d'être mieux racontés et qu'ils peuvent même être supérieurs à la grande littérature.

La morale de cette préface est qu'il ne faut pas simplement respecter les traditions, mais parvenir à capter son auditoire et dépasser les Anciens.

tags: #charles #perrault #preface #1695 #analyse

Articles populaires: