Le terme "blason", initialement associé au bouclier, a rapidement trouvé une application littéraire dans la description détaillée, voire élogieuse, du corps féminin. Au XVIe siècle, les Blasons des dames ont connu un essor considérable, notamment grâce à Clément Marot, qui a suscité un véritable engouement pour le genre. Marot et ses contemporains, tels que Maurice Scève et Jean Rus, rivalisaient d'ingéniosité pour évoquer, avec impertinence mais sans vulgarité excessive, les différentes parties du corps féminin. Chaque "blason" était ainsi consacré à un détail anatomique spécifique, comme le nez, la larme, la chevelure ou la joue. Ces poèmes, écrits entre 1535 et 1550, ont été rassemblés dans un recueil intitulé Les Blasons anatomiques du corps féminin.
L'Essor et la Parodie du Genre du Blason
Le genre du blason, caractérisé par une description minutieuse d'un être ou d'un objet, sur le mode de l'éloge ou de la satire, connut une vogue extraordinaire dans la première moitié du XVIe siècle. Clément Marot, lors de son séjour à Ferrare à la cour de la duchesse Renée de France, entreprit de traduire les Psaumes et composa en 1535 une pièce profane qui allait marquer son époque : Le Blason du beau tétin. L'accueil réservé à ce poème facétieux à la cour de François Ier fut triomphal, entraînant une vague d'imitateurs qui se mirent à "blasonner" à leur tour. Les poètes rivalisaient alors dans la composition d'un étrange atlas anatomique, dévoilant les trésors et les charmes infinis du corps féminin, à l'image des peintres de l'école de Fontainebleau. Antoine Héroët se consacra à l'œil, Jean de Vauzelles aux cheveux, l'abbé Eustorg de Beaulieu à la joue, à la langue et au nez, Des Périers au nombril, Maurice Scève au sourcil, au front, à la gorge, à la larme et au soupir, et Lancelot de Carle au genou et au pied. D'autres encore osèrent braver les conventions avec sensualité. La cour de Ferrare, appelée à juger cette joute poétique, décerna la palme au Blason du sourcil de Maurice Scève.
Le Contre-Blason : Une Réaction Parodique
La popularité du blason a rapidement engendré une forme de parodie : le contre-blason. En 1536, Marot lui-même lança le premier contre-blason, intitulé de manière significative Blason du laid tétin. Il invitait ainsi les poètes français à s'exercer à cette forme d'écriture qui consistait à chanter à rebours les beautés d'autrefois, tout en recommandant d'éviter l'indécence et la grossièreté.
Toutefois, ce dernier conseil fut rarement suivi. L'obscénité débridée des contre-blasons, dépourvus de tout raffinement, provoqua en réaction une mode de nouveaux blasons, plus laborieux, ennuyeux et moralisateurs. Les Blasons domestiques (1539) de l'imprimeur-poète Gilles Corrozet, qui détaillaient scrupuleusement tous les objets d'un ménage, témoignent de cette évolution.
Le Blason du Laid Tétin : Une Analyse
Le Blason du laid tétin de Clément Marot se présente donc comme une réponse parodique au Blason du beau tétin, initiant ainsi le genre du contre-blason. Alors que le Blason du beau tétin célèbre la beauté et la perfection idéalisée du sein féminin, le Blason du laid tétin s'attache à en souligner les défauts et les imperfections. Cette inversion des codes esthétiques traditionnels constitue une critique implicite de l'idéalisation excessive du corps féminin et une invitation à accepter la réalité, avec ses imperfections.
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Dans le Blason du beau tétin, le tétin est une métonymie qui incarne la femme dans sa sensualité, le blason est alors un éloge de la femme dans son ensemble. Le poète exprime son désir de "tenir" et "taster" le "tétin", tout en soulignant la nécessité de "se contenir" et de respecter l'intégrité de la femme.
Le Blason du laid tétin, en revanche, rompt avec cette idéalisation et cette retenue. Il dépeint un sein disgracieux, voire repoussant, qui suscite le dégoût plutôt que le désir. Cette représentation caricaturale du corps féminin peut être interprétée comme une forme de satire des conventions poétiques de l'époque, qui tendaient à idéaliser excessivement la beauté féminine.
La Symbolique du Corps et son Évolution
Le blason, qu'il soit élogieux ou satirique, met en lumière la symbolique du corps et son évolution à travers les époques. Chaque partie du corps possède une fonction et une symbolique propre. L'œil, par exemple, est associé à la vision et à la surveillance, tandis que la bouche renvoie à la sensualité et à l'expression.
Le rapport qu'entretiennent les individus au corps connaît des changements constants, influencés par les époques et les mœurs. La femme a été plus ou moins maîtresse de son corps selon les époques, mais la retenue a toujours été un signe de respect de l'intégrité de la femme, et donc d'un respect de sa personne.
Le corps n'est pas un simple objet de contemplation, il évoque et fait appel à tous nos sens. Dans le Blason du beau tétin, les images olfactives associées à la "fraize", à la "cerise" et à la "rose" renforcent l'idée de plaisir sensoriel.
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