L'histoire de la berceuse est intimement liée à l'histoire de la nuit, du sujet lui-même, et à l'évolution du son dans la narration. L'omniprésence de l'accompagnement sonore dans notre société, amplifiée par les avancées techniques de reproduction sonore, a profondément marqué notre rapport à la voix et à son absence.
La Voix Absente: Un Thème Central
Comment parler de la voix, et plus précisément, de la voix de celui qui n'est plus là? Ryoko Sekiguchi, dans Manger fantôme et d'autres textes, utilise la cuisine et la mémoire des recettes comme un moyen de communication directe avec les entités disparues. La voix sombre, un livre entier consacré aux voix enregistrées de personnes disparues, explore comment ces voix donnent un cadre, un passage, et deviennent la matière même de la narration. Elles sont le lien qui nous unissait à la personne, et en reconstituent même la présence.
Ce livre n'aurait pu exister sans la reproduction technique de la voix, qui a inspiré Jules Verne dans Le Château des Carpathes et nous permet aujourd'hui d'écouter Apollinaire en 1913 ou Tristan Tzara.
Mémoire et Exploration de la Voix
La voix est un timbre, une prononciation, une façon d'agencer des mots et des expressions. Se souvenir de la voix des absents, partir de notre propre mémoire des voix, c'est comme explorer une grotte, une caverne complexe faite de finesse, de moments particuliers du temps, de souvenirs associés à des instants, des lieux, des tensions ou des fêtes.
Il s'agit d'une aventure et d'une exploration. Décrire le téléphone, les circonstances, l'environnement, peut permettre de mieux entendre cette voix, plutôt que d'en parler directement.
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La Voix et l'Intériorité
La voix n'a pas de matérialité. Elle se matérialise en nous, même si elle est transmise par la médiation d'un appareil. Elle sert de matrice au monologue intérieur pour le récit.
"Sa voix se faufilait en dehors de sa bouche de pulpe. Elle était comme une mélodie sans notes, une musique non inscrite sur une portée, donc imprévisible, illisible, simplement audible. Sa voix lui correspondait exactement (comment la dissocier de son corps ondulant ?) : douce, chantante, brûlante, fraîche ou en concerto solo. Sa voix n’était pas immatérielle - un grain ou même une botte de paille où s’allonger - il suffisait de la saisir au vol, de l’accueillir et de la garder en soi. Sa voix était indescriptible (c’est pourquoi ces mots ne sauraient être qu’approximatifs) : une caresse difficile à dessiner, un souffle d’air modulé, rapide, laissant des traces parfumées. Sa voix hantait mes rêves, j’aurais bien essayé de la recomposer mais c’était impossible. Sa voix disait souvent : « Tu m’écoutes ? », en même temps que je l’entendais. Sa voix équivalait au goût d’un rouge baiser. Je n’ai jamais effacé l’enregistrement de sa voix dans ma mémoire. Elle me parle parfois tout bas. Elle m’accompagne ou se rappelle soudain à mon souvenir."
Le Silence et l'Absence
"Silence… absence insoutenable d’une quelconque réminiscence de la matérialité de leurs voix… cinéma muet des séquences de vie dans lesquelles ils apparaissent sur l’écran déficient de ma mémoire aléatoire… je distingue à peine leurs lèvres de fantômes… j’ai perdu le son de leur histoire, et avec leur souffle, un peu du sens de la mienne… que reste-t-il de nos amours ?… le temps s’en va et les emporte, nos pas s’effacent à la surface de la terre… eux sont redevenus poussière d’étoiles, l’écran du ciel, la nuit, exalte leur souvenir… et je crois entendre le grelot de leur rire…"
L'absence de la voix est un silence blanc, une perte du son de l'histoire. Les techniques de conservation de la voix n'étant pas toujours disponibles, il ne reste souvent que des photographies, aucune vidéo, pas le moindre document sonore.
Voix et Mémoire
"Leurs voix, et avec elles une somme infinie de perceptions qui avaient constitué nos vies d’alors, sont vraisemblablement gravées avec la précision d’un matériel de très haute qualité sur le disque dur de ma mémoire et me seraient restituées intactes si je n’avais pas perdu le code d’accès… mais ces différences dont nous étions conscientes toutes les quatre, et qui faisaient que nous ne confondions pas…"
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La voix est gravée dans la mémoire, mais l'accès à ces souvenirs vocaux peut être perdu.
Caractéristiques de la Voix
"Voix si polie, si lisse, si policée. Toujours bonjour + prénom au téléphone, l’accent tonique porté sur la première syllabe, entrée en matière sympathique, dynamique, on a l’impression que la voix s’adresse vraiment à vous. La voix inspire confiance aux propriétaires, aux banquiers, aux fonctionnaires de l’administration, aux organisateurs de spectacle. Voix sucrée, voix Häagen-dazs.. La voix, par ailleurs, ne dit pas de mots doux : ma chérie, mon amour, mon bijou, mon trésor, mon chéri, papa, maman, mon tout petit, mon bébé, ma tourterelle, ma toute belle, ma frangine d’amour, ma petite caille, mon petit chat, ma biche, tous les noms d’animaux avec petit devant, la voix ne peut pas les dire. Voix rentrée, rentrée dedans avec tout le reste et un mouchoir dessus. Toujours la voix me fait mal. Sur le répondeur, je l’efface rapidement. Voix cellophanée. La voix emprunte des mots d’antan, j’ai rencontré une dame ou promenade pastorale vespérale. La voix invente des châteaux où il n’y a que des masures. Voix aveugle au-dessus des abysses. Voix pas ici, pas là, pas maintenant. Voix prisonnière. Voix Eurydice orpheline d’ Orphée. Voix volcan sans éruption. Voix cendre, voix lave qui coule froide déjà, stagne. Voix salamandre dans le feu. Voix affectée. Voix d’outre tombe avant la tombe. La voix attend le silence. La voix aime le silence. Voix rugissements intérieurs silencieux. Voix impénétrable. Voix vous ne m’aurez pas, vous ne saurez pas, jamais vous ne saurez, jamais je ne vous dirai, ni à vous, ni à moi, c’est comme ça, vous m’entendez ?"
La voix peut être polie, lisse, sucrée, ou au contraire, rentrée, douloureuse, prisonnière. Elle peut emprunter des mots d'antan, inventer des châteaux, ou attendre le silence.
Voix et Émotions
"Il était assis. Avait fermé les yeux. Des voix arrivèrent, tout autour de lui, résonnant au seuil de la conscience. Il n’entendait que leurs intonations. Elles étaient joie, tristesse, colère. Moments de vérité impossible à marchander. Il entendait leur respiration, ténue comme un souffle. Imperceptibles voix. Elles s’écoulaient dans leur corne de brume. Longs échos signalant le danger inattendu."
La voix est porteuse d'émotions, de joie, de tristesse, de colère. Elle peut être ténue, imperceptible, ou au contraire, résonner comme un écho.
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La Voix dans le Quotidien
"- As-tu sorti les poubelles ? Ah là là, c’est le jour demain ! C’était le quotidien. Il savait tout ça par coeur. Il ne lui parlait pas beaucoup. l’écoutait plutôt. C’était les rôles qu’ils s’étaient attribués. Puis tout s’embrouilla. Il y avait un bruit confus. D’où venaient donc ces voix ? Elles étaient telles des vagues qui arrivaient. Echos, bandes sonores qui venaient s’échouer sur le sable du rivage. Elles déroulaient, chacune, leur courtoisie codifiée. Elles affirmaient leur prêt-à-porter de la pensée. Discouraient sur leurs certitudes. - Je suis au deuxième étage et vous ? - Avec tout ce qu’on paye déjà, hein ! - Si ce n’est que ça …"
La voix est présente dans le quotidien, dans les conversations banales, les questions pratiques. Elle peut être un écho, une bande sonore qui vient s'échouer sur le rivage de la mémoire.
Le Sens Perdu
"Les phrases s’étaient perdues en route. Et ne savaient plus ce qu’elles disaient. Ne restaient que des tons avec des questions en suspens. Des voix parfois à bout de souffle qui vinrent résonner de cet exil intérieur, ressac redondant à l’oreille, eaux lourdes, souvenirs, restes diurnes, tous bouillonnant dans les canaux encombrés de la mémoire. Il faudra nettoyer toute cette tuyauterie à la cigüe, s’était-il dit. Pourquoi cigüe ? Et soudain comme dans un déraillement progressif, des voix se sont levées. Il crut entendre chuchoter, ce mot lourd, indescriptible : peine. Et puis comme un souffle, arriva un second : mort. Fallait-il accorder les deux, et entendre : peine de mort ? Comme un brouhaha, des voix d’hommes et de femmes ont retenti. Elles venaient d’un passé de l’oubli, d’autres d’un futur antérieur pas encore advenu. Des proches, des amis, des connaissances…"
Les phrases peuvent se perdre en route, ne laissant que des tons, des questions en suspens. Les voix peuvent résonner d'un exil intérieur, un ressac redondant à l'oreille.
Un Mozart en Cacher Un Autre? L'Héritage Musical et Familial
L'article aborde également la complexité de l'héritage musical, en particulier dans le cas de Wolfgang Amadeus Mozart et de sa famille. Wolfgang, tel un génie tutélaire, a phagocyté pour l'éternité le patronyme, reléguant son père, sa sœur et ses fils au second plan de l'histoire.
La sortie récente d'une production consacrée à deux œuvres de son fils, Franz Xavier, le benjamin des enfants de Wolfgang et de Constance, qui a tenté de perpétuer le nom, permet d'évoquer l'après-Mozart dans cette famille célèbre et de vérifier certaines assertions.
La Berceuse: Entre Tradition Orale et Expression Féminine
L'origine du mot berceuse vient probablement du terme gaulois "berz", action de bercer. Au cours des siècles, il s'est attaché à l'objet utilisé au bercement du bébé : berceau, berçante, bercelet ou petit berceau, bercelonnette berceau à baldaquin cerné d'un tulle et très utilisé dans les pays chauds pour éviter l'agression des mouches et des moustiques.
La berceuse est rarement construite sur une dimension culturelle, mais plutôt biologique. Comme une ritournelle, elle se décline à conduire progressivement le bébé de l'état de veille vers le sommeil et ce, selon le tempérament de l'enfant et pour certains au niveau d'excitation où il se trouve, ralentir la berceuse dès qu'un certain apaisement est perçu. La tradition orale l'emporte sur l'écrit et se perpétue de mère en fille. Pratiquement toutes les berceuses ont été exprimées, chantées ou écrites par les femmes, seule plage où elles peuvent exprimer leurs peines, leurs angoisses, leurs attentes, leurs espoirs et se rassurer en chantant, en murmurant, à la limite se confier à l'enfant sorti de ses entrailles.
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