Introduction

La question de l'avortement, du féminisme et du genre est un sujet complexe et multidimensionnel, particulièrement lorsqu'on l'examine à travers le prisme des différences culturelles et historiques entre l'Occident et l'Europe post-socialiste. Cet article se propose d'explorer ces dynamiques, en mettant en lumière les enjeux spécifiques et les évolutions contrastées dans ces deux contextes.

Le Féminisme Occidental et son Impact

Genèse et évolution du féminisme occidental

Les mouvements socialistes et féministes se sont développés conjointement au début du XIXe siècle. Rapidement, un débat s’est scindé en deux courants : l’un fondé sur les théories libérales et les intérêts des femmes, l’autre sur les théories socialistes et les intérêts économiques globaux. Le courant libéral s’est développé à partir de la contradiction faite entre l’idéologie libérale dominante des droits et réussites individuels et la liberté croissante des hommes de la classe moyenne d’agir conformément à cette idéologie par rapport à eux-mêmes, alors que le rôle des femmes de la classe moyenne était limité à celui d’épouse, de mère et parfois d’enseignante. De ce courant né le mouvement des suffragettes. Le second courant s’est développé à partir de la pensée socialiste, née en réaction aux changements sociaux provoqués par la révolution industrielle dans la première moitié du XIXe siècle. Ce courant vise à réorganiser la société sur une base collectiviste et selon des principes d’égalité substantielle. De ce courant sont issues les bases du féminisme grandissant dans les pays socialistes du XXe siècle.

Les enjeux contemporains du féminisme en Occident

Malgré des avancées significatives, l'égalité entre les sexes fait défaut dans de nombreux domaines de la vie publique. Les femmes ne se voient toujours pas attribuer le même salaire que les hommes pour le même travail. Le célèbre « plafond de verre » reste la norme à la fois dans le secteur privé et dans le monde politique.

Comme l’ont démontré Sister Song et d’autres groupes du Mouvement pour la justice reproductive, l’accès au « droit à la vie privée » est loin d’être distribué de façon égale, et l’argument du « choix » n’est réservé qu’aux femmes de classe moyenne et de classe moyenne supérieure. L’immense majorité des autres femmes - une majorité qui va en s’accroissant - pauvre et sans assurance, a souffert les pires effets de la décentralisation dans le domaine de la politique sociale et dans le domaine de l’accès à l’avortement et à la contraception, surtout depuis deux décisions de la Cour suprême des États-Unis.

Le droit à l'avortement en Occident : un droit menacé ?

La « guerre » contre les femmes a également été évoquée tout au long de la campagne pour les élections présidentielles et législatives. Des thèmes liés à la contraception et à l’avortement ont été au premier plan des débats.

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Certains États tentent d’adopter des lois qui criminaliseraient le fait d’avoir des enfants hors du mariage. Ailleurs, plusieurs législatures d’ État essaient de remodeler leurs lois sur le divorce pour faire en sorte qu’il soit plus difficile pour un couple qui en a le souhait de divorcer.

Quarante-six États autorisent les docteurs et/ou le personnel assistant à refuser d’effectuer un avortement pour des raisons religieuses et/ou morales, et 43 États donnent la même autorisation à des cliniques et/ou hôpitaux entiers. Quatre États interdisent aux compagnies d’assurance privées de couvrir les avortements, et 11 États ne permettent pas aux assurances-santé publiques de couvrir les avortements pour leurs fonctionnaires.

Vingt États exigent que les professionnels effectuant l’avortement effectuent une échographie avant l’avortement. En Floride, par exemple, le projet de loi 1127 exige que les docteurs effectuent une échographie avant tout avortement et fassent en sorte que la femme regarde l’image et entende une explication détaillée de l’image. La femme peut refuser, mais elle doit certifier par écrit qu’elle a refusé de voir les images ou d’entendre le battement de cœur du fœtus. Il existe un type de loi similaire au Texas, avec la seule différence que l’échographie n’est pas abdominale mais trans-vaginale ; bref, la femme doit accepter d’être violée si elle veut bénéficier d’un avortement légal au Texas.

Actuellement, 87% de comtés américains n’ont pas de docteur qualifié pour effectuer des avortements, un chiffre à mettre en rapport avec le fait qu’un tiers de toutes les femmes américaines âgées d’entre 15 et 44 vivent dans ces comtés ; une augmentation régulière du nombre à la fois de naissances non souhaitées et d’avortements auto-infligés a été documentée ; sans oublier le fait que les États-Unis ont le plus haut taux de grossesse chez les adolescentes de tous les pays industrialisés.

L'Europe Post-Socialiste : Un Contexte Spécifique

L'héritage du communisme et les droits des femmes

Le « projet d’émancipation socialiste » voit le jour au sein de l’Union des républiques socialistes soviétiques (l’URSS) en 1922. Ce projet visait à rendre obligatoire l’intégration des femmes dans la population active. Il a été mis en œuvre après la Seconde Guerre mondiale dans les pays satellites de l’URSS, comme la Pologne, la Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie ou encore la Bulgarie. Les socialistes de cette époque ont pensé que la seule façon de libérer la classe ouvrière était d’intégrer les femmes dans le mouvement socialiste : l’émancipation des femmes ne pouvait se faire que par l’émancipation du prolétariat et inversement.

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Dans tous les États socialistes de la seconde moitié du XXe siècle, la participation des femmes à l’économie nationale, et donc leur inclusion sur le marché du travail, était obligatoire par les politiques mises en place. Le système étatique socialiste des États du bloc socialiste prévoyait de longs congés payés de maternité et pour la garde des enfants, des crèches et des services d’accueil périscolaires, l’accès à l’avortement, des allocations familiales et un soutien aux femmes divorcées ou veuves. Les femmes vivant à cette époque et sous ce régime n’ont pas connu certaines formes de discrimination dénoncées par les féministes occidentales, telles que l’exclusion du marché du travail et la dépendance économique matrimoniale.

Cependant, des formes d’inégalité ont subsisté : salaires faibles et inégaux, impossibilité de progresser dans sa carrière et de quitter le marché du travail pour éviter la « double charge ». Les femmes étaient à la fois responsables de l’entretien du foyer, de l’éducation des enfants et des soins aux personnes âgées tout en travaillant. Il était donc nécessaire de communaliser la majeure partie de l’alimentation, des soins aux enfants, des tâches ménagères.

Au niveau politique, des quotas par sexe ont été introduits depuis les années 1950 dans les assemblées législatives de tous les États socialistes et des efforts ont été déployés pour recruter des femmes dans les partis communistes locaux. De fait, la représentation des femmes dans les parlements a atteint une moyenne de 25 % dans les années 1980 en Bulgarie, en Croatie et en République tchèque. Cette croissance doit toute de fois être nuancée : peu de femmes ont occupé des postes à haute responsabilité dans le domaine politique. Cela est également valable pour d’autres domaines d’activités.

La transition post-communiste et l'exportation du féminisme occidental

La chute de Berlin fut un point de rupture dans l’ère moderne, qui a permis d’installer au sein des sociétés les valeurs de la démocratie, mais aussi celles du système capitaliste. Le féminisme libéral occidental s’est exporté dans les pays européens post-socialistes. Le féminisme libéral vise l’égalité juridique entre les sexes et prône l’épanouissement individuel des femmes. Il défend les droits des femmes et leur représentation, notamment institutionnelle. L’objectif est le suivant : les droits donnés aux hommes doivent être élargis à tous·tes. En outre, le féminisme libéral classique affirme qu’une fois les lois et politiques discriminantes éliminées, les femmes pourront rivaliser à égalité avec les hommes dans un système économique et social qui reste par ailleurs inchangé. En changeant les institutions de gouvernance internationale et nationale et en augmentant le nombre de femmes aux postes de pouvoir, l’égalité des sexes pourrait de fait être atteinte.

En exportant le féminisme libéral occidental aux pays de l’ancien bloc soviétique, les associations chargées de protéger les droits des femmes à l’Ouest ont été exportées en tant qu’ONG, groupes de réflexion et groupes de défense aux pays de l’Est. Sous les régimes socialistes, de nombreuses politiques d’égalité des sexes ont été adoptées : l’éducation avancée, le droit au divorce et à l’avortement avant 1968, la participation au marché du travail et le soutien de l’État à la maternité sont autant de prérogatives du système socialiste. Cependant, dans le processus d’exportation de ces valeurs, et leurs affirmations dans les sociétés post-socialistes, l’héritage culturel de l’Europe de l’Est n’a pas été pris en compte. De même les perspectives des différents enjeux et problématiques auxquels les femmes de ces régions étaient confrontées n’ont nullement été étudiées.

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Contrairement aux féministes libérales, les femmes d’Europe de l’Est des années 1990 ne demandaient pas à être pleinement intégrées au marché du travail. Elles avaient été contraintes de travailler pendant des décennies sous le régime communiste. Après des années d’oppression due à la double charge de la maternité et du travail, le choix de ne pas travailler a d’abord été perçu comme une libération. Le féminisme libéral occidental s’est fixé trois objectifs premiers : affirmer l’égalité juridique formelle, renforcer et promouvoir la pleine intégration des femmes dans le monde du travail et devenir un soutien social massif à la maternité. Ces droits avaient déjà été obtenus par les femmes dans tous les pays du bloc socialiste, ce qui a accentué le fossé et l’adaptation des droits à chaque système social. Cela a donné aux femmes de l’Est un sentiment d’effacement du paysage politique, économique et social de leurs sociétés. Le combat pour l’égalité des sexes s’est construit différemment entre les sociétés pro-occidentales, telles que la France ou le Royaume-Uni et les sociétés post-socialistes telles que la Biélorussie, l’Ukraine ou encore la Roumanie.

Paradoxalement, ces mêmes droits et avancées ont disparu avec la chute de l’URSS. Le développement du capitalisme occidental s’est instauré dès 1989, à la suite de la chute du système communiste russe. Cela a entraîné le démantèlement de l’État-providence de type communiste et la fermeture consécutive d’institutions périscolaires, d’hôpitaux et d’écoles, tout en entraînant une baisse des salaires et du pouvoir d’achat. Les femmes et les enfants ont été parmi les premier·ères à être impacté·es par la baisse du niveau de vie.

Un plan d’action sur le genre et l’analyse des indicateurs socio-économiques sous l’angle du genre lié à la transition vers la démocratie et l’économie de marché, a été mis en place dès 2001. Menée par l’Agence américaine pour le développement international (USAID), l’initiative reconnaît que « ce sont les femmes qui ont subi les pertes les plus importantes en matière de garde d’enfants et de services de garde d’enfants ». L’introduction de frais de scolarité, dans un contexte de baisse des revenus des ménages et de réduction substantielle de l’aide gouvernementale, a entraîné une augmentation significative de la charge de travail domestique des femmes. Leur participation au marché du travail est rapidement devenue limitée. Par conséquent, les femmes ont perdu l’autonomie financière et la sécurité que leur procuraient, à l’époque, leur indépendance financière et leur stabilité professionnelle.

En outre, le féminisme libéral privilégie la ligne de pensée d’une sororité mondiale unifiée et donne la priorité aux questions de genre sur celles de la discrimination raciale ou de classe. Il en résulte une analyse sociopolitique fondée sur une perspective de genre, qui sépare les hommes et les femmes. Cela contraste fortement avec l’héritage culturel socialiste. L’ethnographe Kristen Ghodsee, qui a interrogé de nombreuses femmes bulgares à la fin des années 1990, a déclaré que la plupart d’entre elles préféraient ne pas distinguer leurs problèmes de ceux des hommes.

Ces différences culturelles n’ont fait qu’éloigner ces femmes de la philosophie féministe occidentale. L’incapacité des organisations féministes occidentales à s’engager dans une médiation culturelle d’adaptation aux réalités respectives des femmes des différents pays européens est également un facteur à inclure. En 1993, Barbara Einhorn, professeur d’études sur le genre à l’université du Sussex, a décrit l’aversion pour le féminisme libéral occidental en Europe de l’Est comme une « allergie au féminisme ».

L'émergence de politiques anti-genre en Europe de l'Est

Le discours et les mouvements anti-genres trouvent un terrain particulièrement fertile dans les pays post-socialistes d’Europe de l’Est dès le XXe siècle. Les politiques appliquées à l’encontre des droits pour tous·tes, présentent des caractéristiques uniques dans cette région. Cela est notamment dû à l’impact et à l’héritage d’expériences historiques spécifiques et de facteurs sociologiques et culturels.

Les gouvernements d’Europe de l’Est promeuvent de plus en plus les valeurs traditionnelles et assimilent la lutte pour l’égalité des genres et les droits des femmes à la perte de l’identité culturelle et traditionnelle défendue par le christianisme. Le discours des politicien·nes anti-genre en Europe de l’Est dénonce une idéologie du genre alliée aux théories néo-marxistes. Celleux qui défendent des idées semblent penser que l’Union européenne et l’Occident est un ensemble institutionnel donc le but est d’introduire de nouvelles idées : celles liées à la question du genre, dont les valeurs seraient opposées aux mouvements et partis conservateurs. Pour elleux, cela alimente ainsi les sentiments eurosceptiques.

Le cas de la Pologne : un exemple révélateur

L’arrivée au pouvoir du parti ultraconservateur Prawo i Sprawiedliwość (PiS, Droit et Justice) constitue un point de rupture dans l’histoire contemporaine de la Pologne. Ce changement de cap politique est marqué par l’intensification de la rhétorique et des politiques visant à ce que le pouvoir, proche de l’Église catholique, appelle « [l’]idéologie du genre », terme trouvant son origine dans les théologies de la femme et du corps développées par Jean Paul II, réaffirmées par les papes Benoît XVI et François. Le clivage, faisant écho à la redéfinition de la communauté nationale par les populistes, divise la société en deux groupes antagonistes : « nous » - défenseur.e.s de la souveraineté nationale et de la culture catholique du « vrai peuple », et « eux » - élites internationales adeptes du gender mainstreaming, féministes et minorités sexuelles.

Le projet de loi d’interdiction de l’avortement, dont l’accès est déjà très restrictif, a été l’une des premières mesures examinée au parlement. La réaction des femmes fut immédiate : la #ProtestationNoire, mobilisation collective sans précédant après la chute du communisme, obligea le gouvernement à faire marche arrière.

Confronté à des protestations systématiques d’ampleur importante dès qu’il tente de restreindre l’accès à l’avortement par la voie parlementaire, Jaroslaw Kaczynk change de tactique. Dans le contexte de la pandémie du COVID-19, pouvant limiter le risque de mobilisations collectives et légitimer leur dispersion par la police (les rassemblements publiques de plus de cinq personnes étant interdits), il décide de s’attaquer au problème par la voie judiciaire. C’est le Tribunal Constitutionnel, organe habilité à examiner la conformité des lois avec la Constitution et dont l’indépendance est remise en cause dès 2015 par les nominations successives des juges proches du pouvoir, qui doit statuer. Le 22 octobre 2020, le tribunal juge que « le législateur a le devoir d’assurer la protection de chaque vie humaine ». Or, les IVG pratiquées dans ce cas de figure constituent 98% de tous les avortements légaux. Dans les faits, le jugement du Tribunal Constitutionnel s’apparente donc à une interdiction absolue.

La réponse de la société civile ne se fait pas attendre. Dans la soirée de cette même date, des milliers de femmes se rassemblent devant le siège du Tribunal Constitutionnel. Malgré des actions de plus en plus musclées de la police, les attaques des nationalistes et les critiques de la violence de protestation jusque dans le camp libéral, leur mobilisation ne faiblit pas.

Une simple observation de rassemblements permet de détecter une nouvelle donnée : les personnes de 15-30 ans semblent très présentes, voire majoritaires dans les cortèges, contrairement à la protestation de 2016 qui avait mobilisé surtout les générations de 40 ans et plus. Au-delà du facteur « candidat de changement », la rhétorique anti-européenne, intensifiée en réponse à la mise en oeuvre de la procédure relative à la violation de l’état de droit, ne passe pas auprès de cet électorat né dans l’Union européenne.

La guerre idéologique contre le genre déclarée par PiS dès son arrivée au pouvoir et la réponse de la société civile ne sont pas sans importance dans l’évolution de l’orientation politique des plus jeunes. La cause des femmes, fortement mise à mal par les mesures du pouvoir ultraconservateur, continue de susciter de nouvelles mobilisations tout au long du quinquennat. La narration visant les minorités sexuelles devient de plus en plus présente dans l’espace public. Un tiers des municipalités polonaises se proclament « zones libres de l’idéologie LGBT ». Lors de la campagne électorale des présidentielles, le président Andrzej Duda déclare que les LGBT ne sont pas des personnes, mais une « idéologie » comparée à une « sorte de néo-bolchévisme ».

Féminisme décolonial

Entre 1960 et 1980, alors que l’avortement est interdit en France métropolitaine, dans les départements d’outre-mer des milliers d’avortements et stérilisations forcés auraient été pratiqués par des médecins prétextant des opérations bénignes et arrivant ainsi à toucher les remboursements de la Sécurité sociale via l’Aide Médicale Gratuite dont bénéficiaient les femmes. Partant de ce scandale et traitant principalement du contexte de la Réunion, Françoise Vergès, titulaire de la chaire Global South(s) au Collège d’études mondiales de la FMSH, analyse la colonialité du pouvoir structurant la France postcoloniale en insistant notamment sur la nécessité de dénationaliser le féminisme. À travers l’étude de la gestion systématique du « ventre des femmes racisées » et de la cécité des féministes de la métropole à leur égard, l’auteure met au jour les processus de racialisation du genre, du capitalisme et du républicanisme français.

Le premier chapitre, intitulé « L’île du docteur Moreau », relate le scandale advenu à l’île de la Réunion en s’appuyant principalement sur des quotidiens de presse du début des années 1970. L’auteure raconte et analyse l’expérience terrible des femmes avortées et/ou stérilisées de force, la médiatisation des faits à partir de la fin des années 1960 et le rôle prépondérant joué par David Moreau, homme blanc représentant de la droite et personnalité importante dans la vie économique locale. Vergès met en lumière la complicité des autorités françaises ainsi que la hiérarchisation raciale opérant au sein de la justice française, celle-ci acquittant les médecins blancs pourtant principaux responsables et instigateurs de ces crimes organisés. Alors que l’extrême gauche réunionnaise, notamment le Parti Communiste Réunionnais, proteste et se mobilise, la presse d’État reste silencieuse. Les femmes victimes tombent dans l’oubli et ne seront jamais indemnisées, leurs expériences traumatisantes et leur souffrance ne feront l’objet d’aucune reconnaissance ni compensation. À travers le constat suivant, « Des hommes blancs bâtissent leur fortune sur les corps mutilés de femmes réunionnaises », l’auteure met au jour la colonialité du pouvoir reposant sur les relations étroites entre l’État français, la justice, la police, les médias et la classe possédante héritière du foncier et de l’économie esclavagistes et coloniale à la Réunion.

Les femmes réunionnaises sont victimes d’une triple oppression, en tant que femme, racisées et défavorisées économiquement ; mais leur traitement est aussi le produit d’une politique « développementaliste » conservatrice et racialisée qui interdit l’avortement en métropole pour l’imposer dans les départements d’outre-mer. « Impossible développement », est la formule qui résume l’idéologie soutenant la réorganisation de l’espace républicain après 1945.

Le troisième chapitre - « Le ventre des femmes noires, le capitalisme et la division internationale du travail » - met en perspective la politique de contrôle des naissances dans les DOM des années 1960-1970 dans le continuum de la gestion du ventre des femmes dans les colonies esclavagistes et post-esclavagistes. En poussant plus loin l’approche foucaldienne de biopolitique, Vergès analyse la gestion de la reproduction des femmes à travers les politiques de l’État, du capital et du patriarcat ainsi que des liens existants entre reproduction, migrations et force de travail. Dans la lignée des féministes noires, latinas, asiatiques ou africaine, l’auteure met en lumière l’importance d’intégrer l’impérialisme et la racisation des corps dans l’analyse de l’oppression des femmes.

Vergès poursuit sa réflexion sur la colonialité de la modernité capitaliste et sa continuité à travers la logique développementaliste dans le chapitre 4, intitulé « L’avenir est ailleurs ». L’auteure propose une analyse complexe et riche des politiques de planning familial dans la France post-1945 ainsi que des tensions existantes entre les militantes ouvrières communistes, féministes bourgeoises et les politiques étatiques. Alors qu’en métropole tout est fait pour limiter le recours à la contraception et à l’avortement, les discours sur « la surpopulation des DOM » comme frein à leur modernisation et développement se normalisent.

Alors que les féministes des DOM, qui se proclamaient héritières des femmes esclaves et colonisées révoltées, firent face à un féminisme d’État assimilationniste, les mouvements féministes en métropole restèrent largement indifférents aux effets de la postcolonialité républicaine. C’est cette « cécité du féminisme » et les liens entre « Race, colonialité et capitalisme » qui font le titre et l’objet du dernier chapitre de l’ouvrage. Vergès met en parallèle le manifeste des 343 femmes déclarant avoir été avortées qui parait dans le Nouvel Observateur en avril 1971 et la publication dans le même journal, moins de trois mois plus tôt, du témoignage des trente femmes réunionnaises au procès contre les avortements et stérilisations forcées dont elles ont été victimes.

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