La berceuse créole guadeloupéenne est bien plus qu'une simple chanson pour endormir les enfants. Elle est un vecteur de culture, de mémoire et d'émotions profondes, ancrée dans l'histoire complexe de l'île. Cet article explore les origines, les significations et l'importance de cette tradition orale, en s'appuyant sur des témoignages, des études et des analyses.

L'Inconscient et la Chanson: Une Fenêtre sur l'Âme

"Le rêve, le mot d’esprit, le lapsus, l’oubli du nom, l’acte manqué, le symptôme, toutes ces formations ont en commun de provenir du même lieu topique. Il s’agit de « l’Autre, lieu de cette mémoire que Freud a découverte sous le nom d’inconscient ». Il ne s’agit pas de retrouver l’inconscient dans quelque profondeur, mais de le repérer dans sa pluralité de formes, là où, sans l’avoir voulu, quelque chose échappe au sujet, un phonème, un mot, un geste, une souffrance incompréhensible qui le laisse dans l’inter-dit."

L'inconscient se manifeste de multiples façons, et la chanson, tout comme le rêve ou le lapsus, peut être une porte d'entrée vers ce territoire inexploré. L'expérience d'une chanson qui "trotte dans la tête" sans raison apparente est un phénomène que nous connaissons tous. Ces mélodies surgissent souvent dans des moments de rêverie, nous reliant à des souvenirs et des émotions enfouies.

Dans un service de réanimation pédiatrique, une musicothérapeute a été frappée par le "surgissement" de chansons créoles et espagnoles alors qu'elle intervenait auprès d'une jeune fille dans le coma. Elle lui chante une chanson en espagnol, puis une autre en créole. La psychologue l'interpelle : « Comment tu savais qu’elle est d’origine espagnole et que l’accident a eu lieu en Guadeloupe ? » Elle ne le savais pas, et comme a priori elle n’a rien d’une sorcière ou d’un médium, elle en a conclu qu’étant dans un « état » tellement intense d’observation et d’écoute du tout petit signe qui lui viendrait de Chantal, elle a certainement perçu des éléments dans son environnement (par exemple un petit panneau portant son nom) sans en être consciente. Freud nous parle de la première inscription des perceptions dans la vie psychique, cette inscription est « tout à fait incapable de conscience, disposée selon les associations par simultanéité ». Les chansons qui sont venues à l’esprit auprès de Chantal auraient donc ici fonction de représentation de ces perceptions inconscientes. Elle dirait donc plutôt qu'elle ne savais pas qu'elle savais. Ce qui confirme que les chansons qui nous viennent ne viennent pas par hasard.

Cette expérience l'a amenée à comprendre que les chansons qui nous viennent ne sont pas le fruit du hasard, mais peuvent révéler des perceptions inconscientes.

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Berceuses et Émotions: Le Cas d'un Bébé Malade du Cœur

En service de cardiologie pédiatrique, la musicothérapeute rencontre une mère dont le bébé est hospitalisé depuis quelques mois pour une malformation cardiaque. Plus il avait le mal d’amour. Elle lui propose alors de l’enregistrer pour que nous puissions la rajouter sur le CD qui circule dans le service pour témoigner du répertoire commun aux soignants et aux parents. Elle lui demande de reporter l’enregistrement au lendemain parce qu’il y a d’autres couplets qu’elle a oubliés mais elle sait dans quel tiroir les paroles sont rangées et elle peut les retrouver le soir chez elle. Le jour suivant, elle se rend auprès d’elle et de son bébé, elle est très triste et ne veut plus enregistrer. Elle explique que le soir pour les bercer ! Qu’elle était donc naïve de chanter cette berceuse à son bébé malade du cœur ! Elle se sent coupable d’avoir jeté un sort à son bébé et de l’entretenir à chaque fois qu’elle la lui chante.

Cette situation illustre la puissance émotionnelle des berceuses. Le premier couplet semble être une sorte de bon vœu : un enfant au cœur rempli d’or qui va grandir et rencontrer le mal d’amour comme la plupart des adultes. Mais les suivants ramènent au réel de la maladie de son bébé et à l’inquiétude sur son devenir. La belle métaphore des paroles rangées dans un tiroir, nous invite à parler de refoulement. Citons encore Freud : « Parmi les nombreux facteurs qui contribuent à la survenue d’une faiblesse de la mémoire, il ne faut donc pas ignorer la part du refoulement, qui non seulement chez les névrosés mais aussi, sur un mode qualitativement semblable, chez les hommes normaux, peut toutefois être mis en évidence. » En résumant rapidement la suite du texte, ce que le refoulement met à l’écart est ce qui peut provoquer du déplaisir. Cette chanson qu’elle a choisie pour son bébé dit justement la peur qui l’habite et dont elle ne voudrait rien savoir. C’est ainsi qu’elle a « refoulé » les derniers couplets.

Finalement, la mère a pu s'apaiser et enregistrer la berceuse, retrouvant le plaisir d'écouter la poésie du texte et la beauté de la mélodie. Par la suite, les soignantes et cette mère ont enregistré cette berceuse en retrouvant le plaisir d’écouter la poésie du texte et la beauté de la mélodie.

Le Lapsus et le Choix de la Chanson: Une Révélation Inattendue

Paul est un garçon de 12 ans qui a été gravement brûlé, les infirmières me disent qu’il m’attend avec impatience. Alors que je me change pour mettre une tenue stérile, je me dis qu’il ne faut surtout pas que je chante un texte qui parle du feu ! Au cœur de l’été, loin du vent glacéTout va bien pendant les trois premiers couplets, Paul s’amuse beaucoup à improviser entre les couplets et écoute attentivement l’histoire. En voyant brûler son balai casséTrop tard pour reculer ! Des gouttes de sueur commencent à perler sur mon front… Ouf ! il rit aussi ! Il n’y était plus il avait fondu.Très angoissée par la mort de ce bonhomme devant le feu, je guette la réaction de Paul. Tout va bien, il continue à jouer avec entrain.Dans cet exemple, non seulement le choix de la chanson était un lapsus puisque j’ai cru que je pourrai dire autre chose que ce à quoi je pensais, mais il faut également noter que la peur ressentie devant ce texte ne concernait que moi puisque Paul a tranquillement poursuivi le jeu musical et a ri de ce qui arrivait au bonhomme de neige. Nous avons souvent le sentiment qu’il faut être vigilant au texte des chansons en fonction de ce que l’enfant a vécu. Mais j’ai pu maintes fois vérifier que personne ne peut présumer de la réaction de qui que ce soit à telle ou telle chanson. Il se peut que loin de coller au réel de l’accident qui lui est arrivé, ce texte lui ait permis de le sublimer en y apportant une métaphore.

Cet exemple illustre comment le choix d'une chanson peut prendre la forme d'un lapsus, révélant des préoccupations inconscientes. Il souligne également que la réaction à une chanson est subjective et dépend de l'histoire et de la sensibilité de chacun.

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Berceuses en Réanimation Néonatale: Un Refuge dans un Univers Technique

En service de réanimation néonatale, la musicothérapeute chante avec soignants et parents pour leurs tout-petits venus au monde bien trop tôt, les mères « s’accrochent » à ces chansons qui remettent de l’humain dans un univers très technique. Nous avons pu remarquer que la plupart des parents s’approprient la toute première chanson que nous leur avons chantée. Cependant il est arrivé à plusieurs reprises que les mères de bébés gravement malades s’emparent de la même chanson. Ce n’est ni une chanson du répertoire adulte, ni une berceuse, mais une chanson enfantine. Celle-ci est choisie dans un répertoire que nous leur proposons comportant une soixantaine de titres. Or ces bébés n’en sont pas encore au moment d’apprécier la chanson enfantine, c’est donc bien pour elles-mêmes qu’elles la choisissent. C’est pas moi, c’est pas moi, c’est peut-être vousLe loup, avec sa gueule dévorante, fait partie de l’éventail des peurs enfantines, il symbolise aussi le mal, Satan ou la mort.Je me souviens de la mère d’une petite fille malformée qui est restée plusieurs mois dans le service. Elle a rapidement appris par cœur cette chanson qui semblait la soutenir dans ces moments difficiles. Tout en revivant ses propres peurs enfantines, elle mettait à distance la peur de la maladie et de la mort : ce n’est pas elle qui a peur c’est les autres.La chanson, du côté du symbolique et de l’imaginaire, permettait de tenir le réel à l’écart.Le jour du décès de sa fille, elle a hurlé dans le service. Serait-ce le cri du loup hurlant à la mort qui est revenu pour faire face à cette mort réelle, à cette absurdité que représente la mort d’un bébé ? Lors des funérailles, la famille a diffusé l’enregistrement de cette chanson.La présence quotidienne de ce refrain pendant l’épreuve qu’a connue cette femme, me laisse penser que la métaphore offerte par cette chanson aurait permis la mise en place d’un mécanisme de défense, « opération par laquelle un sujet confronté à une représentation insupportable la refoule, faute d’avoir les moyens de la lier, par un travail de pensée aux autres pensées ».

Dans cet environnement médicalisé, les berceuses et les chansons enfantines offrent un espace de réconfort et d'humanité. Elles permettent aux parents de se connecter à leurs enfants et d'exprimer leurs émotions, même les plus difficiles.

La Berceuse Créole: Un Héritage Culturel et Linguistique

La berceuse créole guadeloupéenne est un élément essentiel du patrimoine culturel de l'île. Elle est transmise oralement de génération en génération, véhiculant des valeurs, des souvenirs et des émotions propres à la culture créole.

Le Tamoul en Guadeloupe: Une Langue Sacrée

Parvady Euphémie Armougon était une garante des pratiques culturelles et cultuelles tamoules en Guadeloupe. Véritable battante, elle était presque considérée par tous comme une mère dans la section de Pombiray de la commune de Saint-François. Elle est née en 1895 dans la commune du Moule sur l’habitation « Monplaisir » située dans la section de la Gavaudière. Elle était la fille de l’Indien Armougon Virassamy et de la demoiselle Esther Thomasine fille de Latchoumy. Ses deux parents étaient cultivateurs domiciliés dans la commune du Moule. Elle est née le 12 novembre à dix heures du matin et a été déclarée le 19 novembre comme l’atteste son acte de naissance. Elle a été reconnue comme étant un enfant naturel. Elle parlait peu de ses parents.

« Man Moulvin » comme tout le monde l’appelait, ou « Malouvin » pour ses proches était de condition modeste comme on dit en créole « I Lévé Maléré » (elle a grandi dans une famille qui avait peu de moyen). Elle est née et a été élevée sur les terres de l’Usine de Gardel. Elle était menue, un peu mince, mais bien remplie. Ses enfants n’ont pas vu son lieu de naissance. C’était une femme bien debout et qui avait des cheveux longs. Avec l’âge, ses grandes tresses avaient blanchi. « Man Moulvin » était reconnue comme faisant partie intégralement de la préservation et de la conservation des pratiques traditionnelles hindouistes. On disait d’elle « Man Moulvin sé bitin a Zindien » (Man Moulvin c’est une garante de la culture indienne). Elle était très forte. Elle parlait tamoul couramment, peu de ses enfants comprenaient tout ce qu’elle disait, car sa langue maternelle était le tamoul. Ils n’ont jamais trouvé quelqu’un qui comprenait tout ce qu’elle disait.

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Le tamoul, langue d'origine des engagés indiens venus travailler dans les plantations, est devenu une langue sacrée en Guadeloupe. Il est utilisé dans les cérémonies religieuses et les chants traditionnels, témoignant de la richesse et de la diversité culturelle de l'île.

Transmission Orale et Évolution Linguistique

Depuis plus de 150 ans, les descendants des immigrants tamouls des départements français d’outre-mer organisent des rites au temple hindou, des pièces de théâtre, récitent des prières et chantent en tamoul. Ils conservent ainsi une part du patrimoine amené par les engagés tamouls dans les îles sucrières, essentiellement dans la seconde moitié du xixe siècle. Ces derniers apportèrent ces éléments sous deux formes, orale et scripturale. L’existence même du terme postengom (puttagam), qui signifie « ouvrage religieux » chez les descendants de Tamouls aux Antilles (L’Étang 1989 : 91), atteste que les engagés avaient emporté avec eux des livres en tamoul. Il en reste d’ailleurs quelques-uns, conservés dans des conditions précaires, qui s’effritent en poussière. Les contes chantés que nous avons « reconstitués »1 le montrent aussi. S’il est important de signaler que dans la tradition tamoule indienne, les chants, contes, proverbes, récits et prières sont transmis par la parole (savoir dans la société tamoule de l’Inde, c’est savoir par cœur), la voie scripturale existe également.

La transmission orale des berceuses et des chants traditionnels a permis de préserver ce patrimoine linguistique et culturel, tout en l'adaptant au contexte sociolinguistique des Antilles. Le créole et le français ont influencé le tamoul parlé en Guadeloupe, donnant naissance à des formes hybrides et créolisées.

Permanence et Mutations de l'Hindouisme

Les groupes antillais de descendance tamoule ont fait l’objet de nombreuses recherches depuis plusieurs décennies. Nous avons aujourd’hui, grâce à ces travaux, une importante synthèse couvrant plusieurs caractéristiques de ces populations : créolisation culturelle et linguistique, démographie, développement social et économique, revendication identitaire (Farrugia 1975, Singaravélou 1975, 1990, Moutoussamy 1989, Sméralda 1994, 2008), déperdition linguistique et sacralisation du tamoul (L’Étang 1989, 1999), permanences et mutations de l’hindouisme, musique et chants sacrés (Thani Nayagam 1969, Ponaman 1994, Desroches 1996, Desroches & Benoist 1991, Benoist 1998, 2008, Benoist & al. 2004, L’Étang 1999, pour ne citer que ceux-là). Afin de cerner les chants qui font l’objet de cette étude, il faut les situer dans les contextes historiques, sociaux et culturels complexes dépeints par ces recherches. Ces travaux (Farrugia, L’Étang) démontrent aussi comment le répertoire chanté est intimement lié à l’identité antillaise tamoule.

L'hindouisme en Guadeloupe a également connu des mutations, s'adaptant aux réalités locales et se mêlant à d'autres croyances. Les berceuses et les chants sacrés témoignent de cette évolution, reflétant la complexité et la richesse de l'identité antillaise tamoule.

La Berceuse Créole et l'Identité Antillaise

La berceuse créole guadeloupéenne est un symbole fort de l'identité antillaise. Elle est un lien entre le passé et le présent, entre l'Afrique, l'Europe et les Amériques. Elle est une expression de la créolité, ce métissage culturel unique qui caractérise les Antilles.

Un Refuge Contre l'Aliénation Culturelle

Dans un contexte marqué par l'histoire de l'esclavage et de la colonisation, la berceuse créole a joué un rôle important dans la préservation de la culture et de l'identité antillaises. Elle a permis aux populations locales de se réapproprier leur histoire et de résister à l'aliénation culturelle.

Une Affirmation de la Créolité

La berceuse créole est une affirmation de la créolité, de ce métissage culturel qui fait la richesse des Antilles. Elle est une expression de la langue, de la musique, des valeurs et des traditions propres à la culture créole.

Un Lien Intergénérationnel

La berceuse créole est transmise oralement de génération en génération, créant un lien intergénérationnel fort. Elle permet aux enfants de se connecter à leur histoire et à leur culture, et aux adultes de se souvenir de leur enfance et de leurs racines.

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