L'histoire d'Abraham, d'Isaac et d'Ismaël est un récit fondateur partagé par les traditions juives, chrétiennes et musulmanes. Elle raconte l'épreuve du sacrifice, la soumission à la volonté divine et les héritages spirituels qui en découlent. Cette histoire, riche en symbolisme et en significations, continue d'inspirer et de susciter des débats passionnés.

Abraham, un modèle de foi

Ibrahim (Abraham), que la paix soit sur lui, est présenté dans le Coran comme un modèle de foi inébranlable. De nombreux passages du Livre Sacré font mention de ce personnage emblématique attaché au Tawhid (unicité de Dieu). Selon le Coran, Ibrahim était un envoyé d'Allah qui a dû faire face à l'opiniâtreté des polythéistes. De nombreux passages du Livre Sacré font mention du dialogue qui l'opposait à ses pères. Allah a notamment révélé un verset au prophète Muhammad ﷺ qui contredit les juifs et les chrétiens qui revendiquent l'appartenance de ce prophète à leur communauté respective. En réalité, il était « musulman », soumis à Allah.

La naissance d'Ismaël et d'Isaac

Dans un premier temps, Ibrahim fut marié à Sarah, une femme stérile qui ne pouvait avoir d'enfants. Par conséquent, elle proposa à son mari, Ibrahim, d'épouser Hajar, sa servante, dans l'espoir d'avoir une descendance. Suite à cela, Allah accorda à Sarah un enfant, Isaac, malgré le fait qu'elle ait atteint un âge avancé. De celui-ci découle une descendance pieuse, composée notamment de prophètes cités dans la sourate 12. Allah présente Ismael et Isaac dans le Coran comme deux prophètes. Durant sa vie, Ibrahim les traite avec amour et compassion. Suite à la naissance d'Isaac, il y eut une période de joie au sein de la famille d'Ibrahim.

L'épreuve du sacrifice

Puis, vient l'épreuve majeure, celle où Allah ordonna à Son intime, à savoir Ibrahim, de sacrifier son fils aimé. Animé d'une foi inébranlable, il se prépare à obéir à cet ordre divin. Il informa son fils et tous deux se soumirent à la volonté d'Allah.

Le Coran rapporte que le prophète Abraham eut une vision nocturne au cours de laquelle il se vit immolant son fils : « quand ce dernier parvint à l’âge actif, il [Abraham] lui dit : “Mon enfant je me suis vu en rêve t’égorger. Examine quel parti prendre ». Le Coran présente un fils totalement soumis à la volonté de Dieu : « Père, faites ce dont vous avez reçu commandement. Vous me trouverez, si Dieu veut, patient entre tous. Ayant ainsi tous deux manifesté leur soumission, il le jeta à terre sur la tempe ». Dieu alors, pour récompenser Abraham et son fils de leur profonde foi et de leur soumission, remplaça le fils par un bélier : « alors Nous l’appelâmes : Abraham ! Tu as avéré la vision. Ainsi les bel-agissants Nous rétribuons. Ce n’était là qu’épreuve d’élucidation.

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Ismaël ou Isaac: L'identité du fils sacrifié

Une question cruciale divise les traditions abrahamiques depuis des siècles : lequel de ses fils devait être sacrifié ?

Dans la tradition juive, c’est Isaac, fils de Sarah et d’Abraham, qui est au cœur de ce récit fondateur. La Torah (Genèse 22) raconte qu’Élohim met Abraham à l’épreuve, lui demandant de lui offrir son fils en holocauste. Abraham obéit sans broncher. Juste au moment de brandir le couteau, un ange l’arrête : Dieu a vu sa foi. À la place, un bélier est sacrifié. Ce récit, profondément symbolique, n’est pas célébré par un sacrifice animal dans le judaïsme moderne.

Dans le Coran (sourate 37), c’est Ismaël, le fils d’Abraham et de sa servante Hajar (Agar), qui est présenté comme le fils à sacrifier. L’enfant ne proteste pas, il accepte l’épreuve avec soumission. Là aussi, Dieu intervient et offre un mouton en substitution. Ce récit est à la base de l’Aïd al-Adha, célébrée chaque année par le sacrifice rituel d’un animal dans le monde musulman.

En aucun endroit de ce récit, le Coran ne mentionne si le fils offert en oblation est Ismaël, père des Arabes, fils de la servante Agar jalousée par Sara, ou Isaac, son frère cadet, père des Juifs. Cette imprécision a partagé les auteurs musulmans, chacun tirant argument de façon opposée des mêmes passages coraniques en faveur d’Isaac ou d’Ismaël.

Selon certains soufis, l’épreuve consistait à donner son vrai sens à la vision. Ils font remarquer que l’enfant est le symbole de l’âme. C’est donc son « moi » que Dieu demande à Abraham d’immoler, cette âme prophétique élevée, certes, mais encore capable d’amour pour un autre que Dieu. Or, afin d’être investi pleinement de l’intimité divine, Abraham doit vider son coeur de tout attachement aux créatures. D’ailleurs, l’épisode du sacrifice suit immédiatement un passage où l’on voit Abraham détruire les idoles adorées par son peuple (84-98).

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Arguments en faveur d'Ismaël

Plusieurs arguments sont avancés pour soutenir qu'Ismaël est le fils du sacrifice dans la tradition islamique.

  • La conjonction de coordination "wa" (et): Comme l’expliquent certains commentateurs du Coran comme Chinqîti, la prise en compte de la conjonction de coordination « wa » (et), est cruciale ici, même si certains traducteurs omettent de la mentionner. En effet, elle (la conjonction de coordination - « wa ») indique que ce qui précède parle de quelque chose de différent de ce qui suit.
  • Le qualificatif "ghulâm halîm" (enfant magnanime): Un autre argument parmi les plus décisifs en faveur d’Ismaël, c’est que ce dernier est le seul de ces deux enfants d’Abraham à être qualifié sans être nommé de « ghulâm halîm » (enfant magnanime) comme cela est mentionné dans le récit de l’épreuve du sacrifice. Pour ce qui est d’Isaac, l’heureuse annonce de sa naissance est associée dans le Coran et la Bible à sa mère et à des anges. De plus, Isaac est qualifié et lui seul, à deux reprises de « ghulâm ‘alîm » (enfant savant).
  • Le pronom personnel masculin "hi" et le duel (himâ): Comme pour l’utilisation de la conjonction de coordination précitée, celle du pronom personnel masculin « hi » dans le verset 113 toujours de la sourate 37 ainsi que du duel (himâ) dans le même verset donnent des indices solides en faveur d’Ismaël : « Et Nous lui fîmes l’heureuse annonce d’Isaac comme prophète d’entre les vertueux. Et Nous le bénîmes ainsi qu’Isaac. En effet, il ne peut s’agir d’Abraham car on serait dans un cas de figure où le verset parlerait de deux descendances : une issue de ce dernier (Abraham) et une autre issue de son fils Isaac ! La descendance d’Isaac est aussi celle d’Abraham, ce qui fait que le duel mentionné dans ce verset indique qu’il ne s’agit pas d’Abraham et si ce n’est pas lui, le récit conduit à désigner Ismaël.

Le "fils unique" selon la Bible

Eu égard au récit de la Bile « Après ces choses, Dieu mit Abraham à l’épreuve, et lui dit : Abraham ! Et il répondit : Me voici ! Dieu dit : Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je te dirai », voici ce qu’en dit le défunt recteur de la Mosquée de Paris, Hamza Boubakeur : « Or, il n’est pas dit dans la Bible : « tu prendras », mais « prends » et le texte précise « ton fils unique ». Il s’agit bien d’Ismaël puisqu’il l’était jusqu’à la naissance d’Isaac, quatorze ans après la sienne. A aucun moment Isaac n’a été « fils unique » alors qu’Ismaël le fut et donc le qualificatif ne peut s’appliquer qu’à lui, à moins de suspecter (ce qui serait contraire aux faits et à l’enseignement de la Bible) la filiation d’Ismaël. Or, selon la Bible, Ismaël est annoncé et béni par Dieu : « Agar, enceinte, chassée par Sara, l’ange du Seigneur la rencontra près d’une source au désert et lui dit : « Je multiplierai beaucoup ta descendance tellement qu’on ne pourra pas la compter… » Tu es enceinte et tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom d’Ismaël, car Yahvé a entendu ta détresse. » (Gen.

Leçons spirituelles

L’histoire d’Ismael et Isaac dans le Coran met en évidence plusieurs leçons spirituelles importantes. Tout d’abord, elle souligne l’importance de la foi et de la soumission totale à la volonté d’Allah. L’épreuve d’Ibrahim met aussi en avant la miséricorde divine. Épargner la vie d’Ismael et fournir une alternative appropriée pour le sacrifice illustre notamment sa compassion infinie. Malgré le fait qu’ils aient des mères différentes, ils ont partagé un seul et même héritage. La notion d’unité est essentielle en islam.

Par son obéissance sans faille, Abraham a manifesté sa soumission à Dieu. Dieu en échange lui révèle que l'âge où les pères, selon les coutumes ancestrales, avaient droit de vie et de mort sur femmes et enfants et pouvaient si besoin les immoler à une divinité, ce temps-là est fini. La ligature d’Isaac, c’est le renoncement aux mœurs d’une paternité archaïque. Jésus, lui, nous apprendra que seul Dieu est vrai Père et que parmi nous, dans l’Esprit, il n’y a que des enfants.

L'Aïd al-Adha: Une commémoration du sacrifice

Chaque année, des millions de musulmans célèbrent l’Aïd al-Adha en immolant un mouton. Une tradition religieuse fondée sur un épisode ancien : le jour où Dieu demanda à Abraham de sacrifier son fils.

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Le Hajj, ceux qui l’ont accompli le savent bien, est une épreuve : répétition du Jugement dernier, il est mort à ce monde et résurrection. À l’instar de la bête, le pèlerin est l’offrande sacrificielle dont le parcours rituel permet à la communauté musulmane, et au-delà à l’humanité, de se régénérer. Si le sacrifice animal garde aujourd’hui toute sa pertinence, et si le partage et le don de la viande perpétuent « l’hospitalité sacrée » d’Abraham, il importe de ne pas perdre de vue le sens premier du sacrifice : la purification intérieure.

Un héritage partagé et des perspectives de paix

L’histoire d’Abraham, d’Isaac et d’Ismaël est un héritage partagé par les juifs et les musulmans. Elle représente une analyse structurale du mythe d’Abraham. En suivant les transformations que cette histoire a subies en passant d’une tradition religieuse à une autre (essentiellement juive et musulmane), on démontre comment l’ensemble des relations qui composent le récit du Patriarche (circoncision/sacrifice, épouse/servante, aînesse/héritage) suit une évolution symétrique mais opposée.

La geste d’Abraham est rapportée dans le récit génésique biblique et dans les versets du Coran. Sa lecture a toujours eu un enjeu. C’est de trouver un chemin de paix entre le peuple juif descendant d’Isaac et les musulmans - héritiers d’Ismaël - sur le modèle du bon voisinage fraternel. Le destin lié qui les caractérise ne requiert pas nécessairement l’amour « affecté », qui peut si facilement se muer en haine. Il repose sur la reconnaissance mutuelle, sur un respect et un intérêt réciproques et sur un sentiment d’une double inclusion fraternelle. L’ensemble étant fondé sur les principes émancipateurs et les valeurs de paix et de justice.

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