Introduction
La prise de pouvoir par le général Abdourahamane Tchiani au Niger marque un tournant potentiellement tragique pour le pays. Alors que le Niger, sous la présidence de Mohamed Bazoum, semblait s'engager sur une voie de réformes positives et d'une approche nuancée face au djihadisme, l'arrivée de Tchiani au pouvoir soulève des inquiétudes quant à l'avenir de la démocratie et de la stabilité du pays. Cet article se propose d'examiner la biographie de Tchiani, le contexte de son coup d'État, et les implications potentielles pour le Niger et la région du Sahel.
Biographie d'Abdourahamane Tchiani
Né le 1er janvier 1964 à Toukounous, dans la région de Tillabéri, Abdourahamane Tchiani est un officier des Forces armées nigériennes (FAN). Il a effectué ses études primaires et le premier cycle de ses études secondaires au Collège d’Enseignement Général de Filingué. Remarqué par sa hiérarchie pour son sérieux et sa rigueur, il est envoyé à l’École Nationale des Officiers d’Active de Thiès au Sénégal, dont il sort le 1er octobre 1991 avec le grade de Sous-lieutenant.
Au cours de sa carrière, Tchiani a été instructeur dans les centres d’instruction de Tondibiah et d’Agadez, et a servi dans diverses unités des FAN. Entre 1993 et 2011, il a exercé différents commandements, allant de chef de section d’infanterie à commandant de Zone de Défense, servant dans les garnisons de Niamey-Tondibiah, Agadez, N’gourti, N’guigmi, Dirkou et Zinder. Il a également occupé des fonctions de haut niveau dans les états-majors, notamment dans les structures chargées de la planification et de la conduite des opérations.
Le général Tchiani a participé à plusieurs missions extérieures, contribuant à la notoriété des FAN. Avant de prendre le pouvoir, il était le chef de la garde présidentielle sous la présidence de Mahamadou Issoufou, qui l'a maintenu à ce poste pendant ses deux mandats, jusqu'en 2021. Fidèle parmi les fidèles, Mahamadou Issoufou va le garder aux commandes de ce corps d’élite très choyé durant ses deux mandats, jusque donc en 2021. Juste avant la passation de pouvoir entre les présidents Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum le 31 mars 2021, le général Tchiani déjoue un coup de force perpétrer par des officiers de l’armée.
Contexte du coup d'État
Le coup d'État mené par Tchiani s'inscrit dans un contexte régional marqué par une instabilité politique croissante, avec des coups d'État similaires au Mali et au Burkina Faso. Plusieurs facteurs ont contribué à ce coup d'État, notamment :
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- Le mécontentement militaire: Les militaires nigériens supportaient de plus en plus difficilement la présence de forces occidentales, en particulier françaises, sur leur territoire. Ils percevaient le pouvoir civil comme étant soumis à la France.
- Le sentiment anti-français: Un discours anti-français s'est structuré et a pris de l'ampleur, alimenté par les échecs des militaires français face aux djihadistes et par des rumeurs conspirationnistes accusant la France de déstabilisation et de pillage des ressources naturelles. Le Niger s’est à ce titre révélé un terrain fertile pour des activistes étrangers autoproclamés « panafricanistes » comme la Suisso-Camerounaise Nathalie Yamb et le Franco-Béninois Kemi Seba.
- La perception d'une élite déconnectée: La population sahélienne a perdu confiance en la démocratie, qu'elle assimile à une oligarchie de l'élite civile, perçue comme étant liée à la France et déconnectée des réalités du terrain. Aussi les gens du Sahel essaient-ils l’oligarchie militaire.
- Tensions avec le président Bazoum : Mohamed Bazoum n’ignorait pas les tensions qui existaient avec son armée. Nombre d’officiers étaient en désaccord avec lui, notamment sur son approche pour lutter contre le djihadisme.
Les premières mesures du régime de Tchiani
Depuis sa prise de pouvoir, Tchiani, qui s'est autoproclamé président du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP), a mis en place une série de mesures qui suscitent l'inquiétude. Les réformes entreprises par Bazoum sont remises en question, et le concept même d'État est mis à mal. En imposant un récit national présentant les putschistes comme les sauveurs d’une nation à la dérive et à la solde de la France, Tchiani entraîne le pays dans une forme de dictature. Ces militaires font ce qu’ils veulent, ils légifèrent à coups de communiqués diffusés dans la nuit.
Le régime de Tchiani s'inscrit dans une stratégie de rupture avec la France, l'Union européenne et le franc CFA. Pour construire et asseoir leur pouvoir, ces juntes se sont entourées de doctrinaires civils souverainistes qui critiquent et désignent sans cesse l’ennemi, mais n’ont pas réellement de programme. Elles ne proposent pas de réformes ni même d’idées nouvelles.
Implications régionales et internationales
Le coup d'État au Niger a des implications importantes pour la région du Sahel et au-delà.
- Risque de contagion: Le coup d'État pourrait encourager d'autres tentatives de prise de pouvoir par la force dans la région, déstabilisant davantage des pays déjà fragiles. Mohamed Bazoum craignait un effet de contagion en provenance du Mali et du Burkina Faso.
- Affaiblissement de la lutte contre le djihadisme: La rupture avec la France et les partenaires occidentaux pourrait affaiblir la lutte contre les groupes djihadistes actifs dans la région.
- Crise de la CEDEAO: Le coup d'État met en évidence les faiblesses de la CEDEAO, l'organisation régionale chargée de la coopération économique et politique. L’un de ses problèmes clés aujourd’hui est son leadership : il n’y en a pas ! Aucun pays n’a pris les choses en main pour gérer de manière diplomatique les putschistes qui, il faut bien le dire, sont complexes. La Côte d’Ivoire et le Nigeria auraient pu jouer ce rôle, mais ils n’y sont pas parvenus. Il n’y a pas de processus institutionnel qui régule les actions de la Cedeao.
- Influence russe: La Russie pourrait profiter de la situation pour étendre son influence dans la région, comme elle l'a fait au Mali et en Centrafrique. L’URSS a aidé certains de ces pays à se libérer du joug colonial français en 1960. La Russie peut être, à nouveau, une alliée naturelle.
Analyse et perspectives
La prise de pouvoir par Abdourahamane Tchiani marque un tournant inquiétant pour le Niger. Alors que le pays semblait s'engager sur une voie de progrès sous la présidence de Mohamed Bazoum, le coup d'État risque de compromettre ces avancées et de plonger le pays dans une période d'instabilité et de répression.
Il est crucial que la communauté internationale, en particulier la CEDEAO et les partenaires occidentaux, adopte une approche ferme et cohérente pour condamner le coup d'État, exiger le retour à l'ordre constitutionnel et soutenir le peuple nigérien dans sa lutte pour la démocratie. Il est également essentiel de prendre en compte les causes profondes du coup d'État, notamment le mécontentement populaire, le sentiment anti-français et les faiblesses de la gouvernance, afin de proposer des solutions durables pour la stabilité et le développement du Niger et de la région du Sahel.
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Il est important de noter que les putschistes, tout comme les élites qu'ils dénoncent, sont issus des mêmes milieux privilégiés. N’oublions pas cependant que ces militaires au pouvoir à l’issue de coups d’État et ces leaders activistes sont issus et font partie des élites africaines, même s’ils prétendent lutter contre elles. Tous ces présidents putschistes, Assimi Goïta (au Mali), Ibrahim Traoré (au Burkina Faso), Abdourahamane Tchiani (au Niger), sont des représentants de la haute société militaire au Sahel. Ils sont des privilégiés, au même titre que les hommes politiques, les grands commerçants ou les chefs coutumiers. Ce qui explique pourquoi ils ne prennent pas réellement en compte l’opinion des masses. Ils sont paternalistes, prétendent savoir ce qui est bon pour le peuple. Avec leur souverainisme affiché, les juntes disent : « Nous, on va pouvoir faire ce qu’on veut, on ne se plie pas aux décisions occidentales ». Mais qui est ce « nous » ? Ce sont des militaires et des souverainistes qui purgent les pays de leur intelligentsia. Ils se coupent de tous les esprits et institutions défendant des normes (élections démocratiques, liberté de la presse…) qui pourraient être utilisées pour les délégitimer - que ce soit dans leur pays, au sein de la Cedeao, avec laquelle ils sont en rupture, ou au sein d’États occidentaux.
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