L'impact de la violence verbale sur le développement de l'enfant est un sujet de préoccupation croissante. Bien que souvent sous-estimée, cette forme de maltraitance peut avoir des conséquences profondes et durables sur la santé mentale et émotionnelle de l'enfant. Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de la violence verbale, ses manifestations, ses conséquences sur le développement de l'enfant et les solutions pour y remédier.
Définition de la violence verbale
La violence verbale se manifeste par des atteintes personnelles telles que les critiques, les moqueries, les insultes particulièrement blessantes, les reproches et les menaces. Ces agressions peuvent être formulées en privé ou en public, et viser divers aspects de l'identité de l'enfant, tels que sa religion, sa culture, son orientation sexuelle, ses traditions, sa langue ou un handicap. L'auteur de ces violences peut parfois ne pas se rendre compte de l'impact de ses paroles répétées, ou banaliser la situation.
Il est important de souligner que les mots peuvent avoir les mêmes effets que les coups, surtout lorsqu'ils sont prononcés de manière régulière et systématique. De l'injure ponctuelle au harcèlement, ces violences verbales peuvent entraîner autant de conséquences négatives que les violences physiques.
Les différentes formes de violence verbale
Il est essentiel de définir clairement ce que recouvre la notion de « violence verbale ». Celle-ci inclut :
- Les insultes et surnoms dévalorisants (par exemple, « tu es nul », « tu ne vaux rien »).
- Les humiliations publiques ou privées.
- Les menaces verbales (y compris de rejet).
- Les critiques systématiques.
- Le chantage affectif (menacer de retirer l’affection).
Contrairement à une remarque occasionnelle, la violence verbale est répétée, ciblée et délétère pour l’estime de soi de l’enfant. Elle peut provenir de parents, d’autres membres de la famille, d’enseignants ou de pairs.
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Prévalence de la violence verbale
Les grandes enquêtes récentes montrent que, contrairement à la tendance à la baisse de la maltraitance physique, l’exposition à la violence verbale a tendance à augmenter au fil des générations et concerne une proportion significative des enfants. Une étude publiée dans le journal médical BMJ Open révèle une évolution préoccupante : alors que la prévalence des violences physiques envers les enfants a diminué de moitié depuis les années 1950, celle des violences verbales a connu la tendance inverse, augmentant de 12 % à environ 20 % sur la même période.
Conséquences de la violence verbale sur le développement de l'enfant
Sur le plan neurobiologique, la violence verbale agit comme un stress toxique. Répétée pendant les périodes critiques du développement, elle perturbe l’architecture cérébrale, la régulation hormonale et les circuits émotionnels. Les mécanismes principaux incluent une activation prolongée de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (axe HPA), des altérations de la connectivité des régions impliquées dans la régulation émotionnelle (amygdale, cortex préfrontal, hippocampe) et des modifications de la matière grise et blanche observées en imagerie.
Conséquences à court terme
À court terme, chez l’enfant, on observe :
- Anxiété
- Inhibition sociale
- Troubles du sommeil
- Difficultés scolaires
- Troubles du comportement (agressivité ou retrait)
- Symptômes somatiques fonctionnels (maux de ventre, céphalées)
Conséquences à long terme
Outre les troubles émotionnels, la violence verbale influe sur les fonctions exécutives et la mémoire. L’enfant soumis à des critiques constantes apprend à se focaliser sur le danger social et l’erreur plutôt que sur l’exploration et l’apprentissage. En conséquence, des difficultés attentionnelles, une baisse des performances scolaires et une moindre résilience face aux défis cognitifs peuvent apparaître.
Les techniques d’imagerie (IRM structurelle et fonctionnelle, diffusion) ont permis d’identifier des signatures cérébrales associées à l’exposition à la violence verbale : réduction locale de matière grise dans l’hippocampe et le cortex préfrontal, modifications de l’intégrité de la matière blanche (faisceaux associatifs), et réponse amygdalienne exagérée aux stimuli menaçants.
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L'étude montre ainsi que les personnes ayant subi des violences verbales durant leur enfance ont 64 % plus de risques de présenter un faible bien-être mental à l’âge adulte, contre 52 % pour celles ayant subi des violences physiques.
Exemples cliniques
- Julie consulte pour des attaques de panique et une incapacité à soutenir des responsabilités professionnelles. En anamnèse, elle rapporte que son père la rabaissait constamment (« tu es une déception ») et la menaçait de la chasser du domicile lorsqu’elle ne satisfaisait pas ses attentes scolaires.
- Karim présente des épisodes dépressifs sévères. Il décrit une enfance où sa mère le rabaissait devant les voisins et dénigrait ses réussites. À l’âge adulte, il endure un sentiment pérenne d’imposture et évite la promotion professionnelle malgré des compétences reconnues, parce qu’il croit ne pas mériter la réussite.
- Maria rapporte des flashbacks émotionnels lorsqu’une personne hausse le ton. Son IRM fonctionnelle, réalisée dans un contexte de recherche, montre une activation exagérée de l’amygdale face à des stimuli sonores forts. Son histoire familiale inclut des reproches quotidiens et des humiliations verbales pendant l’enfance.
Violence conjugale et violence verbale : un lien étroit
L’état actuel des connaissances ne laisse plus aucun doute sur l’impact de la violence conjugale sur les enfants. Bien que chacun réagisse, s’adapte ou traverse le traumatisme lié à l’exposition aux violences conjugales de manières différentes, tous ces enfants ont vécu à un moment donné dans un climat d’insécurité, de peur, d’irrationnel et de non-dits. Les violences faites aux femmes sont aussi, bien souvent, des violences faites aux enfants.
L’exposition à la violence conjugale fait référence au fait pour un enfant d’être exposé directement ou indirectement à des scènes de violence répétées. L’enfant peut être exposé à la violence dès la période prénatale. En effet, la violence débute bien souvent lors de la grossesse. Ainsi, le fœtus peut être d’une part, affecté par l’état psychologique de la mère qui se dégrade à cause des violences vécues et, d’autre part, par la violence physique, par exemple si la mère est bousculée ou reçoit un coup dans le ventre. Dès son plus jeune âge, l’enfant peut être témoin oculaire de la violence exercée envers sa mère, lorsque les scènes de violences se déroulent directement devant lui. Il peut alors intervenir pour protéger sa mère et par exemple s’interposer verbalement ou physiquement pour interrompre la violence.
La plupart des enfants gardent secrètes les scènes dramatiques qu’ils observent chez eux. D’ailleurs, la violence n’est souvent jamais évoquée au sein de la famille, même si tous les membres la subissent directement ou indirectement. Suite à un épisode de violence, chacun des deux parents agit en général comme si de rien n’était, laissant souvent l’enfant en état de choc ou de stress, sans aucune explication. Ce dernier n’ose alors plus revenir sur les actes et scènes qu’il a pu voir ou entendre et vit avec ces images et souvenirs, sans pouvoir en parler, exprimer ses émotions ou encore être rassuré. Dans ce contexte, tous ces évènements ne seront pas sans conséquences sur son développement.
Les conséquences de la violence conjugale selon l'âge de l'enfant
- Bébés (0-2 ans) : retard staturo-pondéral, retard du développement, perturbation des habitudes d’alimentation et de sommeil, inattention, gémissements, pleurs excessifs etc.
- Enfants de 2 à 4 ans : énurésie, anxiété, cauchemars, dépendance exagérée à l’égard de la mère, symptômes du syndrome de stress post traumatique, actes de destruction des biens, actes d’agression etc.
- Enfants de 5 à 12 ans : plaintes somatiques, faible estime de soi, anxiété, dépression, repli, agressivité, comportements oppositionnels, mauvais résultats scolaires, manque de respect à l’égard des femmes, conviction stéréotypées à l’égard des rôles hommes/femmes etc.
Prise en charge thérapeutique
Il est essentiel de distinguer les séquelles spécifiques d’une violence verbale chronique des autres causes de troubles psychiques. Les comorbidités fréquentes incluent la dépression, les troubles anxieux, les troubles de la personnalité et le recours à l’alcool ou aux psychotropes comme stratégies d’automédication. Plusieurs approches thérapeutiques peuvent être envisagées :
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- Thérapie Interpersonnelle (TIP) : la violence verbale a perturbé les relations d’attachement et l’estime de soi. De ce fait, le patient perçoit l’interaction avec l’autre comme dangereuse ou dévalorisante. La TIP va aider le patient à rétablir des relations permettant une bonne estime de soi. Elle va aussi l’aider à rejeter les relations qui le dévalorisent. Enfin, elle permet de rétablir des règles relationnelles où il se prémunit contre les atteintes à son estime de lui. Et plus important, il permet de se rendre compte que les mots parentaux ne sont que des mots, et non pas la vérité.
- Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC) : utiles pour travailler les schémas cognitifs négatifs, les croyances d’incompétence et les ruminations.
- EMDR : peut être proposée lorsque des souvenirs émotionnellement chargés et des réactions de type stress post-traumatique persistent.
- Thérapies centrées sur la compassion et la mentalisation : elles ne traitent pas la cause. Elles visent à diminuer les émotions. Elles sont donc adaptées aux patients pour lesquels la honte et l’auto-critique sont prédominantes (ex. thérapies axées sur la compassion, MBCT pour prévention des rechutes).
Exemple clinique : Léa souffre d’une dépression récurrente et d’une critique interne sévère héritée d’une mère constamment critique. Une TCC combinée à une TIP a permis, en 14 mois, d’identifier les schémas de pensée automatiques, de reconstruire progressivement l’estime de soi et d’améliorer ses relations professionnelles.
Prévention et protection de l'enfance
La prévention est cruciale. Sensibiliser les professionnels (pédiatres, enseignants, travailleurs sociaux) et les familles au fait que les paroles peuvent laisser des séquelles durables est la première étape. Il est essentiel de ne pas minimiser les paroles blessantes sous prétexte qu’elles « ne font pas mal ». Dans de nombreux pays, la législation sur la protection de l’enfance reconnaît les formes de violence psychologique, mais la mise en œuvre reste inégale.
Que faire lorsqu’un enfant est victime de violence verbale ?
- Signaler la situation : Prenez rendez-vous avec la direction de l’école, du collège ou du lycée. Exposez en détail ce que subit votre enfant. Vous pouvez vous aider de la fiche de repérage pour noter ce que vous avez constaté.
- Cyberviolence : Si votre enfant subit des violences sur internet (réseaux sociaux, courriel) et sur son téléphone portable, on parle de cyberviolences. Signalez les contenus, les messages, les commentaires qui portent atteinte à votre enfant. Prenez rendez-vous avec l’école, le collège ou le lycée de votre enfant afin de faire part de la situation, de manière détaillée. Réalisez des captures d’écran des situations qui, en ligne, portent atteinte à votre enfant.
- Écouter et soutenir l'enfant : Agissez avec votre enfant en l’encourageant à parler de ce qu’il vit, en lui demandant ce qu’il souhaite. Vous pouvez lui expliquer que les adultes sont là pour l’aider et faire cesser les violences qu’il subit. Identifiez le plus précisément possible la nature des problèmes vécus par votre enfant. Dialoguez ouvertement pour connaître : faits et éventuels auteurs et témoins.
- Recueillir des preuves : Le harcèlement est souvent constitué de petits incidents qu’il est utile de mettre par écrit afin de mieux cerner la situation. Notez la date, l’heure, les personnes présentes, la description des faits, leur répétition, les réactions de votre enfant face à cette situation. Gardez aussi les preuves éventuelles du harcèlement subi.
Les dispositifs de protection de l'enfance
- La cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) : Elle peut être saisie par tout professionnel ou toute personne en contact avec un enfant en situation de danger ou de risque de danger par le biais d’un écrit (information préoccupante).
- Le signalement au procureur de la République : S’il existe une situation de danger imminent et une nécessité de protection urgente, il convient d’adresser directement un signalement au procureur de la République (avec copie à la CRIP).
- Le 119 : En cas de doute sur une situation d’enfant en danger ou en risque de l’être, il est possible d’appeler le 119, numéro national d’appel d’urgence gratuit et confidentiel pour toute situation d’enfant en danger, pour demander conseil.
- L'UAPED (unité pédiatrique enfance en danger) : Dans les situations de violences justifiant une prise en charge médicale urgente, les enfants et les adolescents doivent être adressés dans les services d’urgences pédiatriques territorialement compétents ou l'UAPED qui accueille les enfants et adolescents en urgence pour lesquels une situation de danger est suspectée.
- Les actions éducatives (AED et AEMO) : L'AEMO est une mesure judiciaire civile ordonnée dans le cadre de la protection de l’enfance par le juge des enfants au bénéfice d'un ou de plusieurs enfants d'une même famille. Elle consiste en l'intervention à domicile d'un travailleur social pour une durée variable en vue de permettre d’apporter aide et conseil à la famille, afin de surmonter les difficultés matérielles ou morales qu’elle rencontre.
Violences éducatives ordinaires : des pratiques à bannir
Les mots ou les gestes violents ne sont pas efficaces pour changer le comportement d’un enfant et ils peuvent entraîner des troubles. Quand un parent a des mots ou des gestes brutaux ou violents envers son enfant, on parle de violences éducatives ordinaires. « Educatives » car les adultes pensent qu'elles éduquent les enfants et « ordinaires » parce qu’elles sont très fréquentes et parfois considérées comme normales. C’est crier, injurier, se moquer, rabaisser, faire peur, menacer, culpabiliser son enfant. Certains mots peuvent faire très mal : « Tu es nul, tu es incapable », « tu n’es pas gentil » ou « je vais te laisser ici »… La loi du 10 juillet 2019 interdit les violences éducatives ordinaires car la violence n'est pas considérée comme un mode d'éducation.
On sait aujourd’hui que les violences éducatives ordinaires ne sont pas efficaces pour changer le comportement de son enfant. Au contraire, les violences ont un impact sur le développement de l’enfant et peuvent être responsables de nombreux troubles, comme l’anxiété, l’agressivité, la dépression qui peuvent perdurer sur le long terme.
Comment éduquer sans violence ?
Éduquer sans violence ne veut pas dire laisser tout faire. Pour les parents, cela n’est pas toujours facile d’être chaleureux, constant et patient. Surtout quand on est fatigué ou que l’on a peu de soutien ou lorsque notre enfant pleure ou crie beaucoup. Parfois, certains comportements de notre enfant peuvent être difficiles à vivre pour nous. Si on sent monter de la colère ou de la violence en nous, on met son enfant en sécurité et on s’isole pour se calmer. Quand on se sent en difficulté, on n’hésite pas à en parler et à demander de l’aide à des personnes bienveillantes. On peut trouver du soutien dans notre entourage, auprès de personnes bienveillantes, de notre médecin, d’associations… En parler avec d’autres parents permet de partager nos expériences et de prendre du recul.
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