Introduction

L'hémorragie du post-partum (HPP) est une complication obstétricale redoutée, définie comme une perte sanguine supérieure à 500 ml après un accouchement par voie basse et de plus de 1000 ml après une césarienne, survenant dans les 24 heures suivant la naissance. Elle constitue la principale cause de mortalité maternelle à l'échelle mondiale, avec environ 25 % des décès maternels recensés dans les pays à faibles ressources. Bien que la mortalité liée aux hémorragies obstétricales ait diminué en France grâce à des protocoles de prévention et de gestion rigoureux, l'HPP reste une menace majeure pour la santé maternelle et la première cause de morbidité maternelle sévère. Paradoxalement, le taux d'HPP nécessitant des transfusions sanguines a augmenté au cours des dernières décennies, en raison d'une meilleure reconnaissance de l'HPP, d'une prise en charge plus précoce, mais aussi de l'augmentation de facteurs de risque tels que l'âge maternel avancé, l'obésité et le nombre croissant de césariennes.

La transfusion sanguine de produits sanguins labiles est un élément essentiel de la prise en charge des hémorragies sévères. Cependant, il n'existe pas de consensus concernant l'utilisation optimale des produits sanguins dans l'hémorragie obstétricale. La prescription de concentrés de globules rouges (CGR) est envisagée principalement sur la base des signes cliniques de gravité de l'HPP.

Cet article vise à explorer en profondeur les causes de la transfusion sanguine post-partum, les facteurs de risque associés, les déterminants cliniques et biologiques influençant la décision de transfusion, ainsi que les stratégies de prévention et de prise en charge.

Anémie Durant la Grossesse : Un Facteur Prédisposant

Durant la grossesse, une baisse physiologique du taux d'hémoglobine survient à partir de la huitième semaine. Cette diminution est due à l'augmentation du volume plasmatique, tandis que le volume des globules rouges croît dans une proportion moindre. Selon l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l'anémie durant la grossesse est définie par un taux d'hémoglobine ≤ 11 g/dL au cours des premier et troisième trimestres, et ≤ 10,5 g/dL au deuxième trimestre. L'anémie est considérée comme sévère lorsque le taux d'hémoglobine est inférieur à 7 g/dL.

Lorsque l'anémie est associée à une ferritine basse, une supplémentation orale en fer et en acide folique est recommandée. La voie intraveineuse est réservée aux cas d'intolérance digestive ou de nécessité d'une correction rapide. La transfusion sanguine en cours de grossesse est préconisée uniquement lorsque l'anémie est mal tolérée, en cas d'hémorragie ou à proximité de l'accouchement. Une hémoglobine avant travail <8,5g/dl, un hémocue pendant l’HPP <8,5g/dl, une hémoglobine pendant la phase aiguë de l’HPP <8,5g/dl sont des facteurs qui peuvent influencer la décision de transfusion.

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Causes de l'Hémorragie de la Délivrance

L'hémorragie de la délivrance est une hémorragie d'origine utérine survenant dans les 24 heures suivant l'accouchement, que ce soit par voie basse ou par césarienne. Elle est caractérisée par une perte de sang supérieure à 500 mL après un accouchement vaginal et supérieure à 1000 mL après une césarienne. Ce type d'hémorragie survient dans environ 5 % des cas, mais n'entraîne pas systématiquement une transfusion sanguine. Les transfusions sont mises en place lorsque des signes cliniques d'anémie sévère apparaissent. Malgré les transfusions, ce type d'hémorragie reste une cause majeure de mortalité maternelle.

Les causes de l'HPP sont regroupées sous l'acronyme "les Quatre T" :

  • Tonus : L'atonie utérine est la cause la plus fréquente d'HPP (environ 70 % des cas). Elle se produit lorsque l'utérus ne se contracte pas efficacement après la délivrance, laissant les vaisseaux sanguins du site placentaire ouverts, ce qui entraîne une perte de sang massive. L'utilisation d'ocytocine de synthèse à forte dose peut augmenter jusqu'à 5 fois le risque d'hémorragie de la délivrance.
  • Trauma : Les traumatismes obstétricaux surviennent dans environ 20 % des cas et peuvent inclure des déchirures du périnée, du vagin ou du col de l'utérus. Ces lésions sont souvent associées aux accouchements difficiles, notamment ceux nécessitant l'utilisation d'instruments comme les forceps ou les spatules.
  • Tissu : La rétention placentaire (10 % des cas) se produit lorsque des fragments de placenta restent dans l'utérus, empêchant celui-ci de se contracter efficacement. Le risque de rétention placentaire est accru chez les patientes ayant des antécédents de césarienne.
  • Thrombine : Les troubles de la coagulation sont rares mais graves et peuvent aggraver considérablement une hémorragie. Des conditions pathologiques comme le syndrome HELLP ou des troubles de la coagulation héréditaires peuvent compliquer la gestion de l'HPP. Une hémorragie obstétricale peut être massive et s'associe souvent à une coagulation intravasculaire disséminée aiguë (CIVD) du fait de la présence de concentrations élevées de facteur tissulaire au niveau du placenta et de l'endomètre. Des troubles de coagulation avec un TP diminué, un TCA allongé ou un fibrinogène <2 sont des facteurs qui peuvent influencer la décision de transfusion.

Afin de prévenir ce risque, une injection d'ocytocine est réalisée dès la sortie des épaules de l'enfant. L'ocytocine provoque la contraction des muscles lisses de l'utérus et accélère le travail. Cette hormone permet aussi à l'utérus de se rétracter après l'expulsion, pour qu'il retrouve sa position initiale.

Facteurs de Risque

L'identification des facteurs de risque est essentielle pour anticiper et prévenir l'HPP. Parmi ces facteurs, on retrouve :

  • Antécédents d'hémorragie du post-partum lors de grossesses précédentes.
  • Grossesse multiple.
  • Travail prolongé ou accouchement rapide.
  • Macrosomie fœtale (bébé de poids élevé).
  • Polydramnios (excès de liquide amniotique).
  • Anomalies placentaires (placenta praevia, abruptio placentae).
  • Infection (chorioamniotite).
  • Utérus surdistendu (grossesse multiple, hydramnios, macrosomie fœtale).
  • Certaines conditions médicales, comme les troubles de la coagulation ou une obésité importante.
  • Déclenchement ou accélération artificielle du travail.

Déterminants Cliniques et Biologiques de la Transfusion Sanguine

Plusieurs déterminants cliniques et biologiques influencent la décision de recourir à une transfusion sanguine en cas d'HPP. Une étude rétrospective menée au Centre Inter Communal de Créteil a identifié les principaux facteurs suivants :

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  • Un volume de pertes sanguines total supérieur à 2000 ml.
  • Un débit de saignement important avec un volume de pertes sanguines supérieur à 2000 ml à 15 ou 30 minutes de la prise en charge de l'HPP.
  • Certaines étiologies telles que l'hématome rétro-placentaire ou la rupture utérine.
  • Une hémoglobine avant travail <8,5g/dl.
  • Un hémocue pendant l'HPP <8,5g/dl.
  • Une hémoglobine pendant la phase aiguë de l'HPP <8,5g/dl.
  • Des troubles de coagulation avec un TP diminué, un TCA allongé ou un fibrinogène <2.
  • L'utilisation de Noradrénaline.

Ces résultats soulignent l'importance d'une évaluation rapide et précise des pertes sanguines, ainsi que d'une surveillance étroite des paramètres hémodynamiques et biologiques de la patiente.

Prise en Charge de l'Hémorragie du Post-Partum

La rapidité et l'efficacité de la prise en charge de l'HPP sont déterminantes pour l'issue pour la patiente. La prise en charge comprend généralement les éléments suivants :

  • Massage utérin : Stimuler les contractions utérines par massage abdominal.
  • Médicaments utérotoniques : Administration d'ocytocine en première intention pour favoriser la contraction utérine. Le Sulprostone est LE médicament utérotonique à utiliser en cas d’échec des premières mesures thérapeutiques (par oxytocine). L’efficacité est à évaluer après 20 minutes. En cas d’échec, envisager les étapes ultérieures.
  • Remplissage vasculaire : Compensation de la perte sanguine par perfusion de solutés cristalloïdes ou colloïdes.
  • Transfusion sanguine : En cas d'anémie sévère ou de signes de choc hypovolémique.
  • Tamponnement utérin : C’est une méthode mécanique permettant de contrôler une HPP causée par l'atonie utérine persistante. Le dispositif le plus utilisé est le ballon de Bakri, qui est inséré dans l'utérus et gonflé avec jusqu'à 500 ml de solution saline pour exercer une pression uniforme sur les parois de l’utérus. Cette technique est efficace dans environ 85 % des cas, ce qui en fait une intervention de première intention avant de recourir à des mesures chirurgicales. Le tamponnement utérin permet non seulement de réduire la perte de sang, mais il offre également un répit pour évaluer si d'autres interventions seront nécessaires.
  • Embolisation des artères utérines : En cas de stabilité hémodynamique, l'embolisation peut être envisagée pour arrêter le saignement. Elle est envisageable en cas de stabilité hémodynamique mais doit être disponible rapidement, soit dans le centre lui-même, soit après transport inter-hospitalier par le SAMU vers un centre de référence.
  • Sutures de compression utérine : Les sutures de compression, comme la technique de B-Lynch, peuvent être utilisées pour comprimer l’utérus et arrêter le saignement. Cette intervention consiste à enrouler des sutures autour de l’utérus de manière à comprimer les vaisseaux sanguins qui saignent.
  • Hystérectomie : En dernier recours, l'ablation de l'utérus peut être nécessaire pour arrêter l'hémorragie.

Il est crucial de noter que la prise en charge de l'HPP nécessite une approche multiprofessionnelle (médecins, chirurgiens et paramédicaux) et multidisciplinaire. Les risques associés à cette prise en charge complexe sont souvent liés à des défauts de compétences non techniques (leadership, conscience commune de la situation, prise de décision et travail d’équipe).

Prévention de l'Hémorragie du Post-Partum

La prévention de l'HPP repose sur plusieurs stratégies :

  • Gestion active du travail : Elle se complète par l'administration prophylactique d’oxytocine (délivrance dirigée) : 5 ou 10 UI administrées lors du dégagement de la première épaule par voie intraveineuse lente (injection IVL sur une minute ou en perfusion de 5 minutes pour limiter les effets cardiovasculaires chez une patiente avec des antécédents cardiovasculaires).
  • Évaluation prénatale rigoureuse : Permet d'identifier les femmes à risque élevé d'HPP. Cela inclut celles ayant des antécédents d'hémorragie, des grossesses multiples, ou des troubles de la coagulation connus.
  • Détection précoce des signes d'HPP : Quantification précise des pertes sanguines (l'estimation visuelle est souvent imprécise). Une méthode objective comme l’utilisation de sacs de recueil gradués utilisés systématiquement est recommandée pour améliorer l’évaluation des pertes sanguines.
  • Formation continue des professionnels de santé : L'OMS souligne l'importance de la formation continue pour les professionnels de santé. Des simulations régulières et des protocoles de gestion des hémorragies doivent être intégrés dans la pratique clinique pour garantir que les équipes soient prêtes à intervenir efficacement. Les simulations d'urgence sont un outil essentiel pour préparer les équipes. Ces exercices, réalisés dans un environnement réaliste, permettent de répéter les gestes techniques, de renforcer la communication, et d'améliorer la gestion de la crise. La standardisation des protocoles de gestion des hémorragies est un autre aspect important de la formation. Ces protocoles décrivent chaque étape de la prise en charge, de la reconnaissance précoce des signes à l’utilisation des interventions chirurgicales si nécessaire. Les aides-cognitives sont des résumés opérationnels faciles à appliquer qui peuvent être affichés en posters sur les murs, disponibles en version papier plastifiée sur le chariot “HPP” ou exister en version numériques.

Conséquences et Complications de l'HPP

L’hémorragie du post-partum peut entraîner de nombreuses complications graves, tant immédiates qu'à long terme :

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  • Choc hypovolémique : Diminution du volume sanguin circulant, entraînant une insuffisance d'apport d'oxygène aux organes vitaux.
  • Anémie sévère : Nécessitant une transfusion sanguine.
  • Insuffisance rénale aiguë : Due à une diminution de la perfusion rénale.
  • Syndrome de Sheehan : Nécrose de l'hypophyse, entraînant un déficit hormonal.
  • Troubles de la coagulation : CIVD.
  • Décès maternel.
  • Séquelles psychologiques : Certaines femmes qui survivent à une HPP sévère peuvent développer des séquelles durables. Vivre une HPP est une expérience traumatisante, et de nombreuses femmes rapportent des symptômes de trouble de stress post-traumatique (TSPT). La peur de mourir et les interventions médicales invasives peuvent laisser des séquelles émotionnelles importantes, nécessitant un suivi psychologique.

Analgésie Péridurale et Risque de Transfusion Sanguine

Une étude a suggéré que l'utilisation de l'analgésie péri-médullaire pour l'accouchement par voie vaginale était associée à une diminution significative du risque de morbidité maternelle sévère, en lien notamment avec une association entre l'analgésie péri-médullaire et la réduction du risque d'hémorragie sévère du post-partum. La présence d’un cathéter péridural fonctionnel permet en outre de réaliser les césariennes décidées en cours de travail sous anesthésie péridurale, évitant le recours à l’anesthésie générale qui est associée à une majoration significative du risque d’hémorragie du post-partum. Un risque plus faible de transfusion sanguine associée à l’analgésie péri-médullaire était retrouvée par méthode de pondération du score de propension inverse et lors de l’analyse en sous-groupes, avec un effet plus important lorsque la naissance avait eu lieu par césarienne en cours de travail.

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