L'hybridation entre l'humain et l'animal, autrefois cantonnée à la science-fiction, est devenue une réalité scientifique. La création d'embryons hybrides humain-animaux, ou chimères, suscite à la fois espoir et controverse. Ces recherches, motivées par la pénurie d'organes pour la transplantation, visent à cultiver des organes humains fonctionnels à l'intérieur d'animaux. Cet article explore les avancées scientifiques dans ce domaine, les défis éthiques qu'elles soulèvent et les réglementations en vigueur.

La Pénurie d'Organes: Un Enjeu Majeur de Santé Publique

La transplantation d'organes est souvent le seul recours pour les patients atteints de maladies graves. Toutefois, le nombre de personnes en attente de greffe dépasse largement le nombre d'organes disponibles. En France, plus de 14 500 personnes sont sur liste d'attente pour recevoir un cœur, un foie, un poumon, un pancréas, un rein ou un intestin. Chaque année, plus de 500 personnes meurent faute d'avoir reçu une greffe à temps. En 2016, sur les 22 617 personnes inscrites sur liste d'attente, seules 5 891 ont pu être soignées grâce à des prélèvements d'organes sur personnes décédées ou vivantes compatibles.

Face à cette pénurie, les chercheurs explorent différentes pistes pour élargir l'offre d'organes. Parmi celles-ci figurent l'impression d'organes 3D en laboratoire, le développement d'organes artificiels et mécaniques, et la création de chimères.

La Création de Chimères Humain-Animal: Une Approche Prometteuse

Les chimères sont des organismes vivants contenant des cellules de génotypes différents, obtenus artificiellement par le mélange de cellules au stade embryonnaire. Dans le contexte de la transplantation d'organes, l'objectif est de créer des animaux capables de développer des organes humains.

Pour ce faire, les chercheurs isolent des cellules souches animales, capables de se transformer en n'importe quel type de cellules dans le corps. Ils injectent ensuite des cellules souches humaines dans l'embryon animal. Une étape cruciale consiste à modifier génétiquement l'embryon animal pour empêcher le développement d'un organe spécifique. Ainsi, les cellules humaines injectées sont les seules à pouvoir combler l'espace laissé vacant, permettant la croissance d'un organe humain à l'intérieur de l'animal.

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Des expériences ont déjà permis de faire croître un foie humain à l'intérieur d'un cochon vivant. Toutefois, le nombre de cellules humaines implantées dans les embryons de porcs (1/100 000) est encore trop faible pour envisager des greffes d'organes chez l'homme. Le chercheur Pablo Ross de l'Université de Californie a annoncé que son équipe avait mis au point une procédure visant à augmenter le nombre de cellules humaines dans les embryons de moutons à 1/10 000. Selon The Guardian, environ 1 % de cellules devraient être humaines pour que la greffe d'organe fonctionne. De plus, des mesures supplémentaires seraient nécessaires pour prévenir le rejet immunitaire et éliminer les restes de virus animaux de l'ADN du porc ou du mouton.

Le Japon: Pionnier dans l'Autorisation des Embryons Hybrides

Le Japon est devenu le premier pays au monde à autoriser la création d'embryons animaux contenant des cellules humaines. Cette décision a été saluée par les chercheurs, qui y voient une opportunité d'accélérer leurs travaux. Hiromitsu Nakauchi, un généticien japonais, a déclaré : "Cela a pris dix ans, mais nous pouvons enfin commencer l'expérience".

Jusqu'à présent, les États-Unis et le Japon obligeaient les chercheurs à détruire leurs embryons au bout de deux semaines. La nouvelle réglementation japonaise permet d'implanter des chimères "animal-homme" dans des femelles d'élevage en vue de les faire naître.

Les Défis Éthiques: Un Débat Nécessaire

La création d'embryons hybrides humain-animaux soulève de nombreuses questions éthiques. La principale crainte est la propagation des cellules humaines dans l'embryon animal, en particulier dans le cerveau. Les scientifiques ne veulent pas retrouver de pancréas humain dans le cerveau d'un porc, par exemple.

D'autres préoccupations concernent la possibilité de créer des animaux qui sont porteurs d'organes humains. Le Conseil d'État a souligné le risque de représentation humaine chez l'animal, si ce dernier venait à acquérir des aspects visibles ou des attributs propres à l'humain. Il a également soulevé le risque de développement d'une conscience humaine chez l'animal si l'injonction de cellules pluripotentes humaines produisait des résultats collatéraux induisant des modifications chez l'animal.

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Pour répondre à ces préoccupations, les chercheurs s'efforcent de limiter la contribution des cellules humaines au développement de l'animal. Ils tentent de déterminer où les cellules humaines prolifèrent, afin de s'assurer qu'elles ne s'installeront ni dans le cerveau, ni dans les organes sexuels des animaux. Ils modifient génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines de façon qu'elles aient la capacité à faire du pancréas, mais qu'on les empêche de se différencier et de participer à la formation du cerveau.

La Réglementation en France: Un Encadrement Strict

En France, les lois relatives à la bioéthique de 1994, puis la loi du 7 juillet 2011, interdisaient la création d'embryons chimériques. Toutefois, la loi de bioéthique du 2 août 2021 a autorisé la recherche sur les embryons chimériques, tout en encadrant strictement cette pratique.

L'article L2151-5 IV du code de la santé publique précise que la création d'embryons chimériques est autorisée jusqu'à 14 jours de développement après la fécondation. Ce délai s'explique par le fait que, jusqu'à 14 jours, les cellules sont pluripotentes et ont la capacité de créer tous types de cellules.

La loi interdit également la naissance de ces animaux améliorés, ainsi que la modification de leur descendance.

Les Perspectives d'Avenir: Un Espoir pour les Patients

Malgré les défis éthiques et techniques, la recherche sur les embryons hybrides humain-animaux offre un réel espoir pour les patients en attente de greffe. Pablo Ross voit dans cette recherche une source d'optimisme : "Toutes les approches sont controversées, et aucune d'entre elles n'est parfaite, mais elles apportent un nouvel espoir aux personnes qui souffrent et attendent désespérément une greffe. Nous devons explorer toutes les alternatives possibles pour fournir des organes aux personnes malades".

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Les progrès scientifiques récents, tels que l'augmentation du nombre de cellules humaines dans les embryons animaux et la modification génétique des cellules souches, ouvrent la voie au développement d'organes plus viables pour la transplantation.

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