L'élargissement de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes, qu'elles soient seules ou en couples de même sexe, a suscité un vif débat en France. Cette question, souvent qualifiée de "civilisationnelle", met en lumière des enjeux éthiques, sociaux et anthropologiques profonds. L'objectif de cet article est d'explorer les différentes facettes de ce débat, en analysant les arguments des partisans et des opposants à la PMA, ainsi que les implications potentielles de cette pratique sur la société.

Genèse d'un débat

L'annonce de l'intention du gouvernement d'élargir la PMA a ravivé les tensions entre les différentes visions de la famille et de la société. Le juriste Daniel Borillo souligne que la gestion des dossiers de la loi travail et de la PMA n'est pas abordée de la même manière par le gouvernement, ce qui témoigne de la sensibilité de la question.

Un cafouillage gouvernemental ?

La secrétaire d'État Marlène Schiappa, qui avait initialement annoncé l'élargissement de la PMA, ne semble plus représenter la voix du gouvernement sur ce sujet. La ministre de la santé a freiné les ardeurs en indiquant qu'il faudrait attendre le rapport final des états généraux de la bioéthique. Pour le ministre de l'intérieur Gérard Collomb, il s'agit d'une « question très sensible qui peut heurter les consciences » et « la priorité est aujourd’hui économique et sociale » et non pas « civilisationnelle ». Le premier ministre semble lui-même ne pas avoir envie de voir La Manif pour tous dans la rue.

Les craintes des opposants

La principale crainte des opposants à la PMA est de voir se déclencher l'engrenage de la gestation pour autrui (GPA). Cette crainte est partagée par des personnalités politiques de différents bords, comme Laurent Wauquiez, le ministre de l'intérieur et Edouard Philippe. Si Emmanuel Macron s'est toujours déclaré contre la légalisation de la GPA, ses opposants craignent que la PMA ne soit qu'une première étape vers la reconnaissance de la GPA.

Les arguments des opposants à la PMA

Les opposants à la PMA mobilisent un certain nombre d'arguments pour justifier leur position. Ces arguments peuvent être regroupés en plusieurs catégories :

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La remise en cause des fondements de la société

Pour certains opposants, la PMA constitue une menace pour les fondements de la société et de la civilisation. Ils estiment qu'elle remet en cause des valeurs fondamentales comme la famille, le mariage et la filiation. Pour Marion Maréchal Le Pen, il s'agirait d'un reniement civilisationnel. Julien Aubert estime que la future loi amènerait à « nier fondamentalement les bases de la civilisation dans laquelle nous vivons ». Patrick Ollier revendique un attachement aux « valeurs de la famille, qui constitue le fondement de notre civilisation depuis des siècles ». Plusieurs parlementaires redoutent un changement et une réforme de civilisation, voire une rupture civilisationnelle.

Le risque de dérives eugénistes

Certains opposants craignent que la PMA n'ouvre la voie à des dérives eugénistes. Ils estiment qu'elle pourrait conduire à une sélection des embryons et à une marchandisation du corps humain. L’opposition installe une atmosphère catastrophiste en annonçant des menaces de clonage, des dérives eugénistes, incesteuses, ou polygames. L’homosexualité et l’homoparenté sont aussi associées à l’esclavagisme, au terrorisme et au massacre d’enfants.

La confusion des repères

Les opposants à la PMA estiment qu'elle risque de créer une confusion des repères, notamment pour les jeunes. Ils craignent qu'elle ne remette en cause les notions de parentalité et de filiation, et qu'elle ne conduise à une perte de repères identitaires. Jean-Pierre Door alerte sur la disparition des repères concernant la parentalité et la filiation qui serait engendrée par la nouvelle loi. Emmanuelle Ménard reproche à la future loi de 2021 de porter atteinte aux repères de la famille et des enfants. Stéphane Ravier s’élève contre « une société sans racines, sans pères et sans repères ».

L'atteinte à la figure paternelle

L'Académie nationale de médecine avait publié un avis à ce sujet : « la conception délibérée d’un enfant privé de père constitue une rupture anthropologique majeure qui n’est pas sans risques pour le développement psychologique et l’épanouissement de l’enfant ». Pour certains, la PMA constitue une atteinte à la figure paternelle. Ils estiment qu'un enfant a besoin d'un père et d'une mère pour se construire harmonieusement. Ils craignent que l'absence de père ne crée un déséquilibre dans la psyché de l'enfant. Ce que l’on a pu schématiquement rapporter à la « fonction paternelle ». Ces deux extrémités d’un même spectre dans les postures à l’égard de l’enfant ne sont en aucun cas reliées de façon mécanique à l’identité de genre ou au sexe biologique des parents.

La question du coût

Agnès Buzyn a estimé que la PMA coûtera chaque année entre 10 et 15 millions d’euros pour les femmes homosexuelles et célibataires. Certains opposants soulèvent la question du coût de la PMA pour la société. Ils estiment que la solidarité collective ne doit pas être mise à contribution pour répondre à des demandes individuelles qui ne relèvent pas d'une condition médicale particulière.

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Les arguments des partisans de la PMA

Les partisans de la PMA mettent en avant d'autres arguments pour justifier leur position. Ces arguments peuvent également être regroupés en plusieurs catégories :

L'égalité des droits

Pour les partisans de la PMA, il s'agit d'une question d'égalité des droits. Ils estiment que toutes les femmes doivent avoir le droit de fonder une famille, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur situation matrimoniale. « Ce n’est pas parce que nous sommes nés trans qu’on n’a pas le droit d’avoir une famille, notre propre famille ! C’est l’heure où l’État doit nous écouter. Aujourd’hui, on réclame des droits égaux, des droits fondamentaux. Avoir accès à la PMA n’est pas un privilège, c’est un droit fondamental ! ». L’accès au mariage pour les couples homosexuels portait en soi, en toute logique, celui de la filiation.

L'évolution de la société

Les partisans de la PMA estiment que la société évolue et que le droit doit s'adapter à ces évolutions. Ils soulignent que la famille traditionnelle n'est plus la seule forme de famille reconnue et qu'il est important de prendre en compte la diversité des formes familiales contemporaines. En France, les lois de bioéthiques de 1994, révisées en 2004 et en 2011, fixent les modalités d’accès à la PMA. Cette dernière était jusqu’alors, réservée aux couples hétérosexuels, mariés ou non, “en âge de procréer”. En août 2021, le décret d’application de la loi de bioéthique est promulgué : désormais, la PMA est ouverte aux couples de femmes et aux femmes seules. Dans ces conditions, la définition de la famille évolue, institution mouvante certes mais fondamentale pour nos sociétés, à en croire les enquêtes et les sondages sur ce thème.

Le bien-être de l'enfant

Les partisans de la PMA estiment que l'important est le bien-être de l'enfant. Ils soulignent qu'un enfant élevé dans un environnementStable et aimant peut s'épanouir pleinement, quelle que soit la composition de sa famille. Au-delà de la fécondation, un enfant n’a jamais eu besoin d’un couple parental hétérosexuel pour se développer harmonieusement. Il suffit pour cela de considérer la diversité des systèmes de parenté à travers les cultures et l’histoire des sociétés humaines, et d’appréhender toute la créativité dont ont pu faire preuve les organisations sociales pour instituer la filiation, pour socialiser et humaniser leurs descendants en les inscrivant dans une lignée.

La liberté de choix

Les partisans de la PMA mettent en avant la liberté de choix des individus. Ils estiment que chacun doit avoir le droit de décider de son projet parental, sans être soumis à des normes sociales ou religieuses. Si la liberté a pris statut d’objet social idéal, aux traductions symboliques indéfiniment multipliées par le développement industriel, cette nouvelle condition de l’homme s’accompagne d’effets normatif en chaîne, d’abord dans l’ordre de la filiation, c’est-à-dire là où se joue l’arrimage du sujet à la loi de l’espèce ».

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L'absence de père n'est pas forcément un problème

Les partisans de la PMA estiment que l'absence de père n'est pas forcément un problème pour l'enfant. Ils soulignent que de nombreuses familles monoparentales élèvent parfaitement leurs enfants et que l'important est la qualité de la relation entre l'enfant et son parent. La plupart des familles monoparentales s’en tirent très bien - et heureusement, puisque 25% des enfants en région parisienne vivent dans une telle configuration familiale. Car un parent seul peut tout à fait maintenir la représentation d’un espace tiers dans ses interactions avec l’enfant, lequel en vient dès lors à investir cette dimension d’altérité, cet « Autre de l’objet ». En pratique, toutes sortes de situation triangulées sont donc possibles avec un même parent. Et, de la même façon, les fonctions parentales peuvent très bien se diffracter sur un groupe, une organisation collective, au-delà de la conception très ethnocentrée de la famille nucléaire hétérosexuelle.

La PMA : une rupture anthropologique ?

Le débat sur la PMA soulève la question de la rupture anthropologique. Certains estiment que la PMA constitue une rupture majeure dans la conception de la famille et de la filiation. D’après Pierre Legendre, « si la liberté a pris statut d’objet social idéal, aux traductions symboliques indéfiniment multipliées par le développement industriel, cette nouvelle condition de l’homme s’accompagne d’effets normatif en chaîne, d’abord dans l’ordre de la filiation, c’est-à-dire là où se joue l’arrimage du sujet à la loi de l’espèce ». D'autres estiment qu'elle ne fait que s'inscrire dans une évolution de la société et qu'elle ne remet pas en cause les fondements de la civilisation. S’il existe une forme de rupture anthropologique dans nos sociétés contemporaines, elle ne se situe pas principalement dans les évolutions de la place des pères, ce qui supposerait une extrapolation de la structure familiale bourgeoise et occidentale des siècles précédents comme modèle universel. Mais peut-être y a-t-il un véritable glissement civilisationnel en ce qui concerne une tendance à l’individualisation des rapports de parenté ainsi que par rapport à la désinstitutionalisation de plus en plus avancées du lien à l’enfant.

La question de la filiation

La PMA soulève la question de la filiation. Dans le cadre de la PMA, l'enfant est conçu grâce à un don de sperme ou d'ovocytes. Cela signifie qu'il n'a pas de lien biologique avec l'un de ses parents. Cette situation peut poser des questions sur l'identité de l'enfant et sur sa relation avec ses parents.

La question de l'anonymat des donneurs

La question de l'anonymat des donneurs est également un point de débat. En France, le don de sperme est anonyme. Cela signifie que l'enfant né grâce à un don de sperme ne peut pas connaître l'identité de son père biologique. Certains estiment que l'anonymat des donneurs doit être levé, afin de permettre à l'enfant de connaître ses origines. Ce qui implique que l’enfant à naître ne saura pas qui est son père. On pourrait, certes, imaginer revenir sur cet anonymat. Mais une autre réalité s’impose alors : à ce jour, les donneurs de sperme sont insuffisants au regard de la demande de PMA pour les seuls couples hétérosexuels. Si demain l’anonymat devait être levé, combien d’hommes accepteraient encore d’être donneurs bénévoles au moment même où la demande serait multipliée ? A moins que l’on glisse alors, subrepticement, vers une rémunération du don de sperme ?

Les enjeux éthiques de la PMA post-mortem

La procréation assistée post mortem effraye et interpelle plus que jamais. Entre un passé qui n’existe déjà plus et un avenir très incertain, le virage paradigmatique amorcé par la société cybernétique permet aujourd’hui d’envisager le prolongement de la vie au-delà des lois naturelles et des limites biologiques de l’espèce humaine comme une évolution normale.

La négation symbolique de la mort

La négation symbolique de la mort, comme toutes les thématiques liées au début et à la fin de la vie, ne peut laisser indifférent car elle touche au plus profond de l’humain et depuis quelques années, les bouleversements technologiques de la recherche médicale transforment constamment les conceptions mêmes du possible. Ainsi, est-il éthique de maintenir les fonctions vitales d’une femme en état de mort cérébrale pour permettre à un fœtus de se développer ? Que penser du prélèvement post mortem d’ovocytes ou de la récupération du liquide séminal d’un homme dans les premières heures de son décès ? Comment fixer la limite de l’autonomie de la volonté des individus engagés dans un projet parental, et quelle position juridique adopter en matière de restitution aux patients dont le sperme a été conservé à titre préventif, de leurs gamètes en tant que produits humains porteurs de vie ?

La transformation de l'humain en post-humain

Dans le domaine de la procréation assistée et au-delà, de la reproduction humaine et de la parentalité, la science et les nouvelles technologies ne cessent de progresser depuis quelques années de façon affolante, transformant chaque jour un peu plus l’humain en post-humain. En effet, nous vivons aujourd’hui une époque paradoxale dans laquelle les rapports entre la mort, l’individu et les technosciences remettent fondamentalement en causes nos certitudes et nos croyances les plus profondes. Néanmoins, le malaise est également de plus en plus palpable entre ceux qui dénoncent les dérives indécentes des progrès technologiques qui repoussent indéfiniment les techniques du possible, et ceux qui considèrent que la destinée de l’homme s’inscrit depuis toujours dans une dynamique évolutive, tout en considérant qu’aujourd’hui celle-ci ne répond plus aux lois de la sélection naturelle.

Les limites de la science

Qu’est-ce qu’être humain ? Que faut-il préserver en nous pour conserver une part d’humanité ? Difficile de répondre à ces questions tant la science et les nouvelles technologies progressent rapidement et permettent aujourd’hui de concevoir la vie de manière de plus en plus transgressive, c’est-à-dire en dehors du cadre naturel de l’acte sexuel reproductif.

Les tensions entre normes religieuses et séculières

Les représentants de l’Église catholique, pour s’opposer à l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, s’appuient sur une famille dite « traditionnelle ». Ils considèrent avoir une forme d’expertise en matière familiale, ou du moins un savoir en matière familiale qui s’appuie sur des normes morales. C’est la même inquiétude que celle qui s’était exprimée au moment du Mariage pour tous. Ainsi à l’occasion de la Conférence au collège des Bernardins qui rassemble le 16 septembre 2019 Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France (CEF), Michel Aupetit, archevêque de Paris et Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes et responsable du groupe de travail de la CEF sur la bioéthique, ce dernier prend la parole en relatant un « rêve » dans lequel il met en garde nos concitoyens contre les dérives d’un projet. Ces dérives sont à chercher dans une non prise en compte de la dignité humaine, de la vulnérabilité et des contraintes écologiques qu’il convient de respecter.

La politisation du religieux

Lorsque s’ouvrent en 2018 les États généraux de la bioéthique, le cadre légal de la PMA propose encore un modèle de filiation biologisant : elle est, rappelons-le, réservée aux seuls couples hétérosexuels. La mobilisation catholique contre l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules doit se comprendre dans le prolongement de la lutte contre l’ouverture du mariage aux couples homosexuels, indice de la politisation du religieux et véritable révolution sociale.

L'anthropologie menacée

Le magistère catholique, mais aussi les discours des associations d’opposants à l’ouverture de la PMA, telles Alliance Vita ou La Manif pour tous, s’alarment de ce qu’ils considèrent être une « anthropologie menacée ». L’inquiétude est ainsi au cœur des discours qui entendent toucher ainsi un large auditoire, au-delà des cercles catholiques. En sorte que cette « anthropologie menacée » repose sur une vérité biologisante, celle là-même à l’œuvre dans les normes religieuses catholiques. La « vraie » famille, dans cette acception, est celle d’un couple hétérosexuel marié avec enfants et ne peut faire place à la diversité des formes familiales contemporaine. Il y a donc une sorte de hiérarchisation des familles. Ce modèle serait civilisationnel. Le respecter, c’est préserver notre société du chaos.

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