Riad Sattouf, figure marquante de la bande dessinée contemporaine, s'est imposé grâce à son œuvre autobiographique L'Arabe du futur, mais aussi à travers ses créations de fiction comme Les Cahiers d'Esther. Son travail explore souvent le monde de l'enfance, avec une justesse et une sensibilité qui touchent un large public. Cet article se propose d'examiner les différentes facettes de son œuvre, en mettant en lumière son approche unique de l'autobiographie, son regard sur l'enfance et les thèmes qui lui sont chers.
Les Cahiers d'Esther : Un Regard Saisissant sur l'Enfance Contemporaine
Après le succès retentissant de L'Arabe du futur, Riad Sattouf a publié Les Cahiers d'Esther, une compilation de planches qui nous plongent dans la vie d'une fillette de 10 ans. Depuis un an et demi, l'auteur publie chaque semaine dans l'Obs une planche des aventures d'Esther, une petite fille dont le quotidien est à la fois banal et extraordinaire.
Les Cahiers d'Esther offrent un aperçu de la vie des enfants d'aujourd'hui, avec leurs préoccupations, leurs joies et leurs peines. La vie d'Esther n'est pas toujours simple, et au-delà des anecdotes rigolotes, on retrouve des sujets d'actualité et des thèmes universels. Il est impossible de ne pas comparer notre propre enfance avec la sienne, et il est amusant de constater que certains centres d'intérêt ont évolué, tandis que d'autres sont restés immuables. Esther rêve de grandir plus vite, d'être une adolescente avec de la poitrine et des boutons. Jouer à la maman et au bébé, au grand désespoir des féministes, fait encore rage dans les cours de récré chez les filles.
Carole Mazerand, rédactrice pour le site Lisons jeunesse !, souligne la justesse du regard de Riad Sattouf sur l'enfance. Quel parent n'a pas rêvé d'être une petite souris et de se glisser dans la cour de récréation pour voir comment se passe la vie de sa fille/son garçon en dehors de la maison ? Riad Sattouf nous en donne un aperçu avec beaucoup de justesse.
L'Arabe du Futur : Une Autobiographie Singulière
Avant Les Cahiers d'Esther, Riad Sattouf s'est fait connaître grâce à L'Arabe du futur, une série autobiographique en plusieurs tomes qui raconte son enfance passée entre la Libye et la Syrie. Dans cette œuvre, il explore les thèmes de l'identité, du déracinement et de la complexité des relations familiales.
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Riad Sattouf explique qu'il avait ce projet en tête depuis longtemps, mais qu'il a mis du temps à se lancer. Il a choisi de travailler avec Guillaume Allary, qui venait de monter une maison d'édition indépendante, car il était séduit par l'indépendance de la maison et parce qu'il avait les pleins pouvoirs sur la création de son livre : il a choisi le papier, la maquette, absolument tout.
L'auteur insiste sur le fait que L'Arabe du futur est une histoire vraie, même s'il a parfois recomposé certains souvenirs. Il a énormément de souvenirs de la petite enfance, certains datent même d'avant ce qu'il racontait dans le premier tome, il a même des images de l'époque où il ne marchait pas encore, où il était dans sa poussette. Ce sont des souvenirs d'avant le sens, c'est des images complètes. Il peut y retourner : il y a à la fois le visuel, l'odeur, l'ambiance. Evidemment, dans le premier tome, comme il était très jeune, il a recomposé certains souvenirs, mais chaque scène est vraiment tirée d'un élément de mémoire, c'est quelque chose auquel il tenait beaucoup.
Autobiographie et Monde Extérieur
Riad Sattouf ne considère pas ses bandes dessinées comme étant directement autobiographiques. En tant que lecteur, il trouve souvent l'autobiographie ennuyeuse, nombriliste. Quand il a raconté des éléments de sa vie dans ses livres, c'était aussi pour parler du monde extérieur. Dans L'Arabe du futur, il y a assez peu de considérations sur ses propres émotions. Il l'a voulu comme ça. C'est surtout un livre qui parle de son père, la fascination d'un enfant pour un père qui est défaillant, qui a des pensées bizarres.
La famille de Riad Sattouf est franco-syrienne, sa mère était bretonne, son père syrien, ils avaient forcément été élevés de façon différente. Il est très dur avec son père, mais pour lui, il était important de raconter des faits. Son père venait d'un milieu paysan très pauvre en Syrie. Il avait été très bon à l'école, le seul de sa famille à y être allé. Et qui après avoir sollicité et obtenu une bourse en France, il était devenu docteur en histoire à la Sorbonne. Il vénérait l'éducation, le progrès, car l'éducation l'avait voyager et lui avait donné un statut. Mais à côté de ça, il était très superstitieux, il n'était pas pour la démocratie, il était fasciné par les dictateurs arabes. Ce paradoxe entre modernité et tradition, tout cet aspect rétrograde de sa personnalité, il voulait les mêler dans ce personnage. Certains lecteurs lui disent : "C'est marrant, votre père était un personnage touchant" alors que d'autres lui disent qu'il était vraiment une horreur. Cette double vision lui plaît beaucoup, elle représente bien ce qu'est la vie, personne n'est blanc ou noir. Il pense qu'un petit enfant ne juge jamais ses parents. On met des années avant de voir ses parents vraiment tels qu'ils sont, si jamais on en est capable, ce qui n'est pas souvent le cas.
La Subjectivité du Regard
Riad Sattouf insiste sur la subjectivité de son regard. La pauvreté, la cruauté, l'antisémitisme, aucun auteur de BD Français n'oserait dépeindre un pays arabe ainsi sous peine d'être taxé de racisme. Quand le livre est sorti, il a fait une trentaine de rencontres dans les libraires pour rencontrer ses lecteurs. Il n'a vu que des gens intelligents qui ont compris ce qu'il a fait. Lui, il raconte sa vie d'un point de vue subjectif, il dessine des nez qui seront toujours trop gros pour certaines personnes. Sur 3000 messages de gens qui ont adoré, il a eu peut-être 5 personnes qui lui ont adressé des reproches. Et ce n'est pas pour ne pas avoir dit des vrais trucs, mais pour les dire tout simplement, parce que ça donnerait je ne sais quelle mauvaise image des Arabes. Or ça ne le concerne pas. Sa famille bretonne lui appartient autant que sa famille syrienne. La plupart n'avait pas lu ou mal lu sa BD. Dans la suite de “L’Arabe du futur”, ses petits copains d’école sont des personnages très positifs, des petits gamins très intelligents, et il avait deux cousins très gentils avec qui il jouait tout le temps. Quand il le raconte, pour lui c'est un fait, quelque chose de naturel dans la description de la société syrienne. Il suffit de taper sur youtube pour constater que la haine de Israël est toujours quelque chose de sociétal. Le décrire, c'était important parce que ça faisait partie de son quotidien.
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Il n'est pas capable de généraliser… Son livre raconte juste l'histoire intime d'une famille franco-syrienne dans un petit village près de Homs. A travers cette lorgnette du quotidien, il dessine un portrait, subjectif, celle de la Syrie des années 80 de Hafez-el-Assad. Les années suivantes, il ne les connaît pas. Justement, c'est la façon pour lui subjective de le montrer, parce que c'est ce qu'il a vécu, il laisse le lecteur se faire son avis. Il pourrait très bien dire que la Syrie était un pays très corrompu, mais tout le monde le sait. Montrer la vie au quotidien, l'humain au plus intime, c'est ce qui l'intéresse.
Le Mystère et la Violence
Le mystère, c'est aussi le personnage de sa mère. Quand il écrit, il veut faire ressentir quelque chose à son lecteur. Décrire et ressentir, ce n'est pas la même chose. Sa mère était une femme très gentille, une femme au foyer très soumise à son mari. C'était l'homme qui commandait. Elle le suivait dans ses pérégrinations. C'est un type de personnalité très répandu, même si beaucoup de femmes de sa génération avaient été féministes. La mettre un peu à l'écart dans l'histoire et parler surtout du père prédominant, c'est aussi une manière de mettre en scène la relation : le père qui prend toute la place, c'est lui qui décide, et la mère qui est effacée derrière. Le lecteur lui-même se retrouve dans la position de la mère, et s'interroge : mais qu'est-ce que j'aurais fait ?
Il est très sensible à la question de la violence, et notamment, sa transmission entre les adultes et les enfants. A l'adolescence, il a été très marqué par la lecture des livres de Alice Miller, notamment "Le drame de l'enfant doué", qui raconte comment la violence parentale est transmise à l'enfant à son ins et à l'insu des parents. Aujourd'hui, 90 pays continuent de pratiquer le châtiment corporel, comme il l'a vécu, dans les écoles. En France, ça s'est arrêté grosso modo en Mai 68. Une des meilleures scènes pour ça, c'est "Les 400 coups" de François Truffaut où on voit un prof qui gifle les élèves. Ce n'est pas une spécificité du monde arabe. Quand une société est plus dure, a moins de liberté, ça se matérialise aussi par une éducation plus dure. Taper des gamins et les habituer à se faire taper, c'est aussi habituer à un régime qui va les empêcher de s'exprimer assez fortement. Refuser ça, c'est aussi devenir plus libre. Etre obligé d'utiliser la violence pour élever un enfant, c'est la défaite de l'intelligence. On devrait être capable d'expliquer en parlant… Mais plein de choses interfèrent, le manque de moyens, la tradition. C'est très compliqué. Mais il essaie de combattre la transmission de la violence en la montrant : elle est partout.
Multitude de Projets
Avec ses copains Michel Hazavanicius et Eric Judor, il vient de s'associer pour produire leurs films respectifs. Le but de l'album était de faire lire de la bande dessinée à des gens qui n'en lisent jamais, qui ne l'aiment pas ou qui ne savent pas qu'elle a beaucoup évolué, qu'elle aborde tous les sujets. Il y a eu des propositions, mais il aimerait bien qu'ils traduisent tout. Certains ne veulent s'engager que sur le tome 1 et attendre de voir si ça marche pour publier la suite. Il se dit qu'il n'y a qu'à attendre de faire tous les albums, et un éditeur voudra peut-être bien tout traduire. Pour l'instant les pays européens, les Etats-Unis, le Brésil, la Pologne et la Corée du Sud l'ont publié. Ça lui a fait vraiment plaisir ce succès.
Il a plein de souvenirs. Pendant des années, il a publié dans Charlie Hebdo "La vie secrète des jeunes". Ce n'était pas du dessin de presse politique, mais quelque chose de vraiment très différent. Il envoyait sa page par Internet. Ça faisait des années qu'il n'avait pas mis les pieds à la rédaction. Il a arrêté quelques mois avant le drame car il voulait faire autre chose et qu'il a commencé dans l'Obs "Les cahiers d'Esther". Tous les journalistes l'ont sollicité, mais en fait, il ne sait pas quoi dire, il n'est pas capable de généraliser, d'analyser, ça lui semble tellement fou, il est encore sous le choc. Cabu, c'était un type adorable.
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L'Arabe du Futur 4 et l'Enfance Blonde
Un peu plus d'un mois après la sortie du quatrième tome de "L'Arabe du futur", le 27 septembre dernier, Riad Sattouf a tenu à remercier ses fans en satisfaisant leur curiosité. Le dessinateur a répondu à "la question qu'on (lui) pose le plus souvent en dédicace: était-il vraiment blond lorsqu'il était petit? Dans un post Instagram publié le 30 octobre, Riad Sattouf a publié un texte à l'attention de ses lecteurs pour l'accueil "hallucinant" qu'ils ont réservé pour le tome 4 de sa série "L'Arabe du futur". Il a également répondu en photo à la fameuse question que bon nombre de ses fans se posent: comme dans la bande dessinée, était-il vraiment blond comme les blés lorsqu'il était enfant? Oui.
Pour rappel, "L'Arabe du futur" est l'autobiographie de l'enfance du petit Riad dans les années 80-90 en Libye puis en Syrie. Né d'un père syrien et d'une mère bretonne, Riad Sattouf a grandi en France puis à Tripoli en Libye, où son père est nommé professeur après des études en France. Il a notamment souffert de sa chevelure blonde lorsque ses cousins et camarades d'école se moquaient de lui qui était "différent".
Raconter l'Histoire Familiale
Le livre sur son frère est né en 2011 après ses retrouvailles avec ce frère qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans. Il était avide de connaître quelle avait été sa vie en Syrie pendant toutes ces années. Tout ce qu'il lui a raconté était tellement précis, imagé, que cela a déclenché son envie de faire ce livre sur son frère. Pour cela, il devait d'abord raconter leur histoire familiale avec les six tomes de l'Arabe du futur. Ce livre sur son frère est le centre du trou noir autour duquel gravite toute leur histoire familiale.
Ce livre, est-ce un moyen de recréer, avec le dessin, ce chaînon manquant dans sa vie et celle de son frère ? Oui certainement, même si, lorsqu'il se lance dans un livre, il n'intellectualise pas autant les choses car il veut que cela reste spontané. Il a d'abord voulu avoir des réponses aux questions qu'il se posait : qu'a fait son frère pendant toutes ces années ? Dans sa famille, il a toujours eu le sentiment d'être entouré par des personnages très typés.
Son frère a vécu des choses difficiles en Syrie. L'humour est-il un moyen de mettre un peu de distance par rapport à ces événements douloureux ? Oui, bien sûr. D'ailleurs les six premiers tomes de l'Arabe du futur racontaient aussi des choses difficiles. L'histoire de son frère avait quelque chose d'encore plus douloureux car ils ont dû vivre avec cette blessure pendant vingt ans ! Parfois, l'humour permet même d'augmenter encore la portée dramatique de certaines situations. Lui, il a besoin d'humour dans ses récits et dans sa vie. Il aurait beaucoup de mal à faire un livre très sérieux, car il aurait l'impression d'ennuyer les lecteurs. Il a donc pris le parti de l'humour même si ce qu'il raconte est parfois assez terrible. À 46 ans, il s'en est senti capable !
Il utilise toute une palette de couleurs dans ce livre. Pourquoi ? Il voulait que les couleurs aient un sens et jouent un rôle pour influencer la psychologie des lecteurs. Dans la première série de l'Arabe du futur, il a utilisé des teintes dominantes pour chaque pays afin de susciter le déracinement et les changements incessants entre la France, la Syrie et la Libye. Dans ce livre, il voulait mettre en scène les changements qui surviennent dans la psychologie de son frère sans que le lecteur ne s'en aperçoive. On commence donc le récit avec une couleur jaune très lumineuse, la couleur de l'enfance, puis, au fur et à mesure du récit, la couleur change. Comme la vie du héros.
Son livre est aussi un signe d'espoir car il montre la capacité d'adaptation de son frère, et des enfants en général, à survivre à des événements traumatiques. Pour eux qui sont restés en France, cet enlèvement a été un drame absolu. Mais, finalement son frère a réussi à s'adapter à une nouvelle langue, une nouvelle culture, un nouveau pays. Les êtres humains ont une capacité d'adaptation exceptionnelle.
"Les Cahiers d'Esther", "Le jeune acteur", "L'Arabe du futur"…, tous ses récits gravitent dans le monde de l'enfance. Pourquoi ? Parce qu'il a beaucoup de souvenirs de ces années-là : les livres, les films qui l'ont le plus marqué, il les a vus au cours de son enfance ou de son adolescence. Les premières fois et la découverte de la vie sont des moments clés. Montrer le monde à hauteur d'enfant, c'est une manière de le dédramatiser et de le rendre un peu plus acceptable. La façon dont les enfants sont considérés en dit aussi beaucoup sur notre société.
Il poursuit le récit de son histoire familiale en racontant cette fois l'histoire de sa mère, Clémentine. C'est une autre pièce du "puzzle" qu'il souhaitait dévoiler en racontant le côté breton de l'histoire familiale. Quatre pages sont publiées chaque mois dans le magazine Notre temps depuis le mois d'octobre. Il a choisi Notre temps parce que c'était le magazine préféré de ses grands-parents. Sa grand-mère aurait été très fière de retrouver ses histoires dans son magazine. Les planches seront ensuite éditées en livre.
Ses livres sont désormais édités dans sa propre maison d'édition « Les livres du futur ». Est-ce un moyen de maîtriser l'ensemble de la chaîne de fabrication de ses livres ? Il a la chance d'avoir eu du succès ces dernières années (la série l'Arabe du futur s'est vendue à plus de 3 millions d'exemplaires, et est traduite dans plus de vingt langues, ndlr). Ce qui lui a donné une grande liberté. Il a une passion pour le livre qu'il considère comme un objet "magique". Les livres sont capables de faire vivre à des êtres humains des expériences incroyables juste à travers des signes et des dessins sur une page imprimée ! Il est aussi un collectionneur de livres. Il avait donc en tête depuis très longtemps de créer une maison d'édition. Pendant le confinement, il s'est dit que c'était le bon moment. Il a donc lancé sa première publication avec Le jeune acteur qui raconte la vie de Vincent Lacoste qui a joué dans son premier film, Les Beaux Gosses. Il souhaite aussi donner leur chance à de jeunes auteurs et autrices de pouvoir être édités. Un peu comme il aurait pu en bénéficier lorsqu'il a commencé ce métier.
Il prépare un nouveau tome du Jeune acteur qui devrait sortir au mois de juin. Il travaille aussi sur un scénario avec Les inconnus.
L'Art de se Raconter
Quand il était enfant en Syrie, avec ses cheveux blonds ondulés et ses bonnes joues, Riad Sattouf avait une vraie tête d'ange. A tout juste 40 ans, avec son allure d'éternel ado et son sourire bienveillant, on lui donnerait toujours le bon Dieu sans confession. Aujourd'hui, sort le très attendu tome 4 de sa bande dessinée « L'Arabe du futur », récit dessiné de sa jeunesse au Moyen-Orient.
Mais s'il aime se raconter dans ses livres, y disséquer cette étrange période qu'est l'adolescence, dès que l'on tente d'en savoir un peu plus sur l'homme Riad Sattouf, le dessinateur s'en sort souvent par des pirouettes. « Vous revoyez vos parents, vos frères, votre famille de Syrie ? », lui demande-t-on. « Je ne peux rien vous dire, vous le lirez dans les prochains tomes de L'Arabe du futur », rétorque-t-il en se gondolant comme un gamin. Et de rappeler gentiment qu'on en sait déjà beaucoup sur lui puisque dans « L'Arabe du futur » redit-il, « tout est vrai, je n'ai absolument rien inventé ».
Pourtant en 2014, quand sort le premier opus, le dessinateur assurait que l'objectif de ce récit était de raconter le Moyen-Orient à travers le regard candide d'un enfant. Aujourd'hui, l'argumentaire est tout autre : « J'ai énormément menti, car je sais depuis plus de vingt ans que je voulais raconter mon enfance pour coucher sur papier ce secret de famille qui clôt ce tome 4 », avoue celui qui entretient avec le dessin une relation passionnelle.
« Mes premiers souvenirs, ce sont mes dessins, poursuit l'artiste. J'ai d'abord dessiné pour impressionner mes amis puis, une fois ado, mes dessins m'ont permis de m'évader d'une vie réelle pas folichonne. » Et pour draguer ? « Cela ne marchait pas j'étais un ado trop laid et j'ai même été élu l'élève le plus moche de mon collège en Bretagne ! », se souvient-il en en riant.
Sous ses airs nonchalants, Riad Sattouf est un grand angoissé. Il ne s'en cache pas. « J'ai très peur de vieillir et encore plus de mourir, parce que je pense qu'il n'y a rien après la mort et que c'est terrifiant. » L'homme est aussi un grand bosseur qui passe ses journées et ses soirées enfermé dans son bureau.
Il se définit aussi comme un super maniaque et réclame un droit de regard sur tout ce qui concerne ses œuvres. « Et cela ne s'arrange pas en vieillissant ». Il a ainsi exigé que les pages de « L'Arabe du futur » soient cousues et non collées comme la grande majorité des livres. Une gageure lorsque le premier tirage atteint les 250 000 exemplaires ! C'est aussi lui qui a choisi le rouge de la couverture de la BD. Et qui devient « dingue » lorsque les éditeurs étrangers ne respectent pas ses choix.
Quand en 2013, son ami Guillaume Allary lui propose de rejoindre la maison d'édition qu'il vient de lancer, Riad Sattouf dit tout de suite oui. Mais à deux conditions : qu'Allary Editions reste une maison indépendante et qu'il soit le seul auteur de bande dessinée de l'éditeur. Narcissique Riad Sattouf ? « Ce n'était pas un caprice », assure-t-il, sans donner davantage d'explications.
Enfant, il a connu ses premières émotions de lecteur avec Tintin. Aujourd'hui, il cite les auteurs Jean Giraud, Blutch, et ses potes Christophe Blain, Mathieu Sapin, Joann Sfar et « son idole », Émile Bravo, à qui il « doit tout ».
Touche-à-tout, Riad Sattouf a aussi enfilé le costume de réalisateur. S'il a connu un vrai succès avec son premier film « Les Beaux Gosses », son second « Jacky au royaume des filles » a fait un bide. « C'est vrai que j'ai senti un vrai trou d'air, mon téléphone ne sonnait plus… Mais c'était mon destin, car c'est à cette époque que Guillaume Allary m'a contacté. Si le film avait marché, je n'aurais peut-être pas fait L'Arabe du futur! »
Pour l'heure, il veut terminer le récit de son enfance qui comprendra au final un nombre de tomes que lui seul connaît… Seule information : un tome 5 est prévu pour 2019. Et après ? Riad Sattouf a « plein de projets en attente dans sa tête ». En BD, il aimerait bien créer un nouveau personnage de fiction pure, mais « pas un Pascal Brutal bis », son héros un peu beauf et macho. « J'ai passé l'âge des contenus un peu trash. » Alors qu'il envisage de se remettre à l'arabe, il adorerait aussi jouer un petit rôle de Syrien dans sa série fétiche « Le Bureau des légendes ».
Sur sa vie privée, les confidences sont rares. On apprendra tout de même qu'il a deux petits garçons, blonds comme leur père lorsqu'il était enfant, à qui il souhaite transmettre « son amour absolu » des livres. Il nous expliquera aussi qu'il a beau avoir passé son enfance ballottée entre la Libye de Kadhafi et la Syrie de Hafez al-Assad, il ne se définit pas du tout comme une personne d'origine arabe. Et ne se sent pas légitime pour témoigner de la situation politique dans ces pays. « En plus je ne suis pas du tout militant. Surtout, je n'ai pas le temps de témoigner, je travaille tout le temps !
L'Influence de Tintin et des Mangas
Enfant, il habitait un petit village en Syrie et il lisait les Tintin - c’étaient les seuls livres qu’on avait à la maison. Il croyait que Tintin était une chose qui existait naturellement, au même titre que le soleil, le ciel, le vent. Quand on lui a expliqué que quelqu’un dessinait et écrivait l’histoire, ça l’a ébloui, et il a décidé qu’il ferait ça de sa vie. À son âge, il aimait les dessins « parfaits », « bien faits », et puis, en grandissant, il est allé vers des dessins plus expressifs. Les dessins réalistes, c’est comme une sorte de compétition entre dessinateurs, et ça, il n’aime pas trop, parce qu’il n’a pas vraiment le niveau. Pour L’Arabe du futur, il a mis à peu près un an par volume. L’autre jour, il dédicaçait L’Arabe du Futur 3 à une mamie, et elle lui a confié : « La dernière fois que j’ai lu une BD, c’était Bécassine, quand j’étais petite. » Ce genre de rencontre, il adore ! Il dessine souvent des gros nez à ses personnages, il augmente leurs expressions ; eh bien, il fait la même chose avec les histoires. On lui demande tout le temps s’il se sent plus syrien ou plus français. Il a envie de dire qu’il se sent plutôt banane. Il fait partie intégrante du peuple banane.
Dans le village syrien de son enfance, l’auteur de BD dévorait Tintin et les séries animées japonaises. Avant de découvrir, en France, « les endroits les plus heureux du monde » : les librairies. “Enfant, j’ai été très marqué par Yamato, une série japonaise génialissime. De la dramaturgie pure, de l’action, une mégalomanie totale, des vaisseaux grands comme des planètes ! Personne ou presque en France ne connaît ce chef-d’œuvre de science-fiction signé Leiji Matsumoto, le père d’Albator, parce qu’il n’a jamais été diffusé à la télé. Mais en Syrie tous les enfants du pays étaient scotchés devant Yamato.
Il n’a jamais lu de livres pour enfants. Et puis il a découvert Tintin. Sa grand-mère, qui vivait en Bretagne, lui envoyait les albums les uns après les autres. Lorsqu’il a vu la couverture du Secret de la Licorne, quel délice ! Et quel mystère : il ne savait même pas ce qu’était un bateau. C’est une expérience très puissante de découvrir le monde à travers le dessin. De voir un scaphandre pour la première fois, par exemple.
Il était obsédé par Tintin, il ne lisait quasiment que ça. Il adorait la positivité de ces livres, les expressions extraordinaires du capitaine Haddock… Et puis un jour, à l’adolescence, il a pris conscience avec effroi qu’il n’y avait pas de filles dans cet univers ! Ça lui a fait un choc : comment pouvait-on se passer de la moitié de l’humanité ? Mais il aime toujours Tintin. Dans la Syrie de son enfance, l’école n’encourageait pas vraiment la pratique artistique. Lui, il dessinait pour se vider la tête. Il y a un plaisir si puissant à faire apparaître quelque chose sur une feuille blanche. Si, enfant, vous êtes hypnotisé par cette activité, vous ne l’oubliez jamais. Observer quelqu’un qui aborde la vie, vierge de tout, il trouve ça très drôle. On arrive à l’adolescence avec un savoir éducatif, et on le confronte à la réalité. Or, parfois, le gouffre est grand… Il est un maniaque des livres, il en achète par dizaines. Il a toujours adoré les librairies, ce sont les endroits les plus heureux du monde. Il a passé son adolescence boutonneuse à la librairie Un regard moderne, dans le 6e arrondissement de Paris. Il venait exprès de Bretagne, où ils vivaient alors avec ses parents, pour y trouver des livres bizarres. Le libraire était tellement gentil, il se sentait bien dans ce lieu empli de livres étranges et de fantasmes merveilleux. Il rêve vraiment de pouvoir un jour ouvrir une librairie…
