La Pologne est le théâtre d'une lutte acharnée pour les droits reproductifs des femmes, marquée par une propagande croissante contre l'interruption volontaire de grossesse (IVG). Cet article explore les tenants et aboutissants de cette situation complexe, en analysant les acteurs clés, les enjeux et les conséquences pour les femmes polonaises.
Restriction de l'avortement et vague de protestations
La situation en Pologne a atteint un point critique avec la restriction de l'avortement aux femmes victimes de viol et celles dont la grossesse pourrait les mettre en danger de mort. Cette décision de justice a déclenché une vague de manifestations nationales, malgré les restrictions de circulation liées au coronavirus. Des milliers de femmes sont descendues dans la rue pour exprimer leur colère et leur opposition à cette loi restrictive.
Depuis une semaine, des manifestations se tiennent dans les grandes villes, mais aussi dans une multitude de petites villes traditionnellement conservatrices. À Varsovie, des manifestants se sont rassemblés devant le siège d'Ordo Iuris, une organisation de juristes ultra-catholiques à l'origine de plusieurs initiatives visant l'interdiction totale de l'IVG, avant de se diriger vers le siège de la télévision publique TVP, considérée comme le principal organe de propagande du pouvoir conservateur.
Décision du Tribunal constitutionnel et ses conséquences
Le Tribunal constitutionnel, réformé par le parti Droit et Justice (PiS) et se conformant à ses souhaits, a proscrit l'IVG en cas de malformation grave du fœtus, statuant qu'elle est « incompatible » avec la Constitution. Cette décision a de facto limité le droit à l'IVG aux seuls cas de danger de mort pour la femme enceinte et de grossesses résultant d'un viol ou d'un inceste.
La loi sur l'avortement en vigueur en Pologne était déjà l'une des plus restrictives en Europe. En 2019, 98 % des 1 100 avortements légaux recensés en Pologne concernaient précisément la malformation du fœtus. Suite à cette décision, les manifestants, pour la plupart des jeunes, ont pris pour cible les églises, dont ils ont tagué les murs avec des slogans tels que « L'enfer des femmes », « C'est la guerre », ou perturbé les messes dominicales, actions sans précédent dans ce pays à forte majorité catholique. Ils ont également bloqué pendant des heures le trafic dans des dizaines de villes polonaises.
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Réactions politiques et sociales
Face à cette situation, les réactions politiques et sociales ont été vives. Jaroslaw Kaczynski, le chef du PiS, a dénoncé des « tentatives de détruire » le pays et appelé ses partisans à « défendre les églises » contre les manifestants favorables à l'avortement. Le Premier ministre Mateusz Morawiecki a exhorté à mettre fin à « la barbarie » des manifestations de colère contre ce jugement.
Un sondage publié par le portail Onet.pl révèle que 66 % des Polonais désapprouvent le verdict du Tribunal constitutionnel, tandis que 69 % d'entre eux souhaitent un référendum concernant le droit à l'avortement.
Alternatives et initiatives citoyennes
Face à l'interdiction de l'IVG, des initiatives citoyennes se sont développées pour aider les femmes polonaises à accéder à des avortements sûrs. Marta Lempart, une des principales initiatrices de la « grève des femmes » en Pologne, souligne que l'interdiction a contraint les femmes à trouver d'autres solutions.
Le réseau Abortion Without Borders (Avortement sans frontières) a connu une croissance exponentielle, aidant les personnes enceintes à accéder à une IVG médicamenteuse chez elles ou à se rendre dans une clinique à l'étranger. Une initiative populaire nationale est en place pour fournir des IVG en dehors du système officiel.
Marta Lempart précise que si l'IVG est réalisée à l'étranger, elle est complètement légale, car elle n'a pas été effectuée en Pologne. Cependant, toutes les femmes ne peuvent pas se permettre d'aller à l'étranger. C'est pourquoi des organisations populaires telles qu'Abortion Without Borders ont créé des équipes d'avortement internationales et ont réuni des fonds pour dispenser gratuitement les soins, de manière à ce que les femmes ne doivent pas payer.
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Parallèles internationaux et menaces sur l'IVG en Europe
La lutte pour les droits reproductifs des femmes en Pologne s'inscrit dans un contexte international plus large. L'État du Mississippi a demandé à la Cour suprême de confirmer son interdiction de l'avortement et d'annuler l'arrêt fondateur Roe vs. Wade, tandis qu'au Texas, la loi interdisant presque totalement l'avortement est déjà entrée en vigueur.
Klementyna Suchanow, autrice et co-fondatrice de la « grève générale des femmes » en Pologne, décrit dans son livre C'est la guerre le mode opératoire des réseaux fondamentalistes en Pologne, aux États-Unis, au Brésil et en Russie.
Soutien aux militants et justice reproductive
Marta Lempart souligne l'importance de soutenir les militants qui défendent les droits des femmes et qui subissent des violences de la part des autorités répressives et des groupes d'extrême droite. Elle appelle à la création d'une équipe telle que celle de Defend the Defenders pour fournir des conseils juridiques et une assistance sociale aux militants.
Elle évoque également l'idée de justice reproductive, qui prend en compte les inégalités économiques et sociales qui entravent l'accès des femmes à l'avortement. Certaines femmes doivent emprunter de l'argent pour se faire avorter et se voient donner deux ans pour rembourser la somme. La plupart des femmes qui ont participé aux manifestations viennent de petites villes, n'ont pas un niveau d'éducation très élevé et gagnent souvent tout juste le salaire minimum.
Soutien international et perspectives d'avenir
Le Parlement européen a adopté un rapport historique sur les droits et la santé sexuels et reproductifs, exhortant les États membres à dépénaliser l'avortement et à le considérer comme un droit humain. Marta Lempart souligne l'importance du soutien des militants pour maintenir l'intérêt de la communauté internationale et pour faire reconnaître le mouvement des femmes en Pologne comme une force d'opposition majeure contre le gouvernement conservateur misogyne.
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Ursula von der Leyen a affirmé la détermination de la Commission européenne à lutter contre la violence de genre au moyen de propositions législatives. Cependant, la Pologne a fait part de son intention de se retirer de la convention d'Istanbul, le premier instrument juridiquement contraignant établissant un cadre juridique global pour la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles.
Marta Lempart craint que la convention d'Istanbul ne soit pas une exception, mais seulement le début d'une tendance à la régression bien plus conséquente. Elle s'attend à des tendances similaires concernant d'autres obligations internationales de la Pologne, telles que la convention de Genève, la convention relative aux droits des personnes handicapées ou la convention des droits de l'enfant.
Malgré les obstacles, Marta Lempart reste optimiste et s'inspire de l'exemple de l'Argentine, où le mouvement des droits des femmes a lutté pendant cinquante-neuf ans pour la légalisation de l'avortement.
Propagande anti-IVG et ses conséquences
En Pologne, la propagande anti-IVG est de plus en plus présente, notamment dans les écoles. Les élèves qui feront des travaux anti-avortement se verront désormais récompenser par des points supplémentaires sur leur bulletin annuel. Cette initiative a été critiquée comme étant une tentative d'endoctrinement des enfants et de promotion d'une idéologie religieuse.
Le programme scolaire polonais ne prévoit pas de cours d'éducation sexuelle, seulement un cours facultatif d'« éducation à la vie familiale » qui prépare les élèves à l'entretien du foyer et à l'éducation des enfants. Dans les écoles polonaises, tout ce qui concerne le corps ou la sexualité est censuré.
Le nouveau ministre de l'Éducation polonais est un conservateur homophobe de droite qui a l'intention d'introduire dans les manuels scolaires l'idée selon laquelle l'avortement désigne le meurtre d'un être humain. Cette information figure déjà dans les manuels de cours de religion publiés par des maisons d'édition catholiques.
Féminisme polonais : un nouveau visage
Le féminisme polonais a un nouveau visage : plus jeune, plus radical et fédérant au-delà de « [l’]espace de la cause des femmes ». L'arrivée au pouvoir du parti ultraconservateur PiS constitue un point de rupture dans l'histoire contemporaine de la Pologne.
Le gouvernement à l'assaut du droit à l'avortement a été l'une des premières mesures examinées au parlement en 2016. La réaction des femmes fut immédiate : la #ProtestationNoire, mobilisation collective sans précédant après la chute du communisme en 1989, obligea le gouvernement à faire marche arrière.
Confronté à des protestations systématiques d'ampleur importante dès qu'il tente de restreindre l'accès à l'avortement par la voie parlementaire, Jaroslaw Kaczynski change de tactique en 2020 et s'attaque au problème par la voie judiciaire.
La réponse de la société civile ne se fait pas attendre. Dans la soirée du 22 octobre 2020, des milliers de femmes se rassemblent devant le siège du Tribunal Constitutionnel. Malgré des actions de plus en plus musclées de la police, les attaques des nationalistes et les critiques de la violence de protestation jusque dans le camp libéral, leur mobilisation ne faiblit pas.
Jeunesse sur les barricades
Les personnes de 15-30 ans semblent très présentes, voire majoritaires dans les cortèges, contrairement à la protestation de 2016 qui avait mobilisé surtout les générations de 40 ans et plus. Nées après la chute du communisme, ces jeunes générations n'ont jamais connu une autre réalité politique que celle de la démocratie libérale dont les privilèges leur paraissent acquis.
La guerre idéologique contre le genre déclarée par PiS dès son arrivée au pouvoir et la réponse de la société civile ne sont pas sans importance dans l'évolution de l'orientation politique des plus jeunes. La cause des femmes, fortement mise à mal par les mesures du pouvoir ultraconservateur, continue de susciter de nouvelles mobilisations tout au long du quinquennat.
Une alliance se crée entre les féministes et les organisations de jeunes engagées dans ces protestations, notamment des militant.e.s pro-LGBT, les anti fascistes et les anarchistes.
La sécularisation progressive de la Pologne, particulièrement accentuée parmi les plus jeunes, contribue également à ce renouvellement de générations observé dans les mobilisations.
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