Quarante ans après l'adoption de la loi Veil sur le droit des femmes à l'avortement, la lutte est encore difficile dans de nombreux pays ou continents tels que les États-Unis, et reste encore un acte méprisé et qui fait peur. La question de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) demeure un sujet de société complexe, oscillant entre avancées législatives, témoignages poignants et réflexions philosophiques profondes. Cet article explore les multiples facettes de ce débat, en s'appuyant sur des expériences personnelles, des analyses juridiques et des considérations éthiques.
Le Contexte Historique et Juridique de l'IVG
Avant la loi Veil, l'avortement était illégal en France. Des médecins ont osé aider des femmes en détresse en pratiquant clandestinement des IVG. Promulguée le 17 janvier 1975 au terme de mois de débats houleux, la loi Veil a autorisé les interruptions volontaires de grossesse. Simone Veil a laissé son nom à la loi qui a dépénalisé l'avortement. Le discours par lequel Simone Veil a présenté le projet de loi à l’Assemblée nationale, le 26 novembre 1974, mérite que l’on s'y attarde. En effet, avant de présenter le projet, elle expose, avec beaucoup de rigueur, les raisons qui justifient l’adoption d’une telle loi. Par ce discours, elle explique la fonction d’une loi dans un État de Droit.
Elle a commencé de façon dramatique, par sa déportation dans les camps de la mort, où elle a perdu ses parents et son frère. C’est en revenant en France après la guerre qu’elle a appris qu’elle avait été reçue. Elle est devenue ensuite magistrate, puis a été nommée ministre de la Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing.
« Tout nous montre que la question ne se pose pas en ces termes », répond Simone Veil, à l’un et l’autre camp. « Nous sommes arrivés à un point où, en ce domaine, les pouvoirs publics ne peuvent plus éluder leurs responsabilités. « La plupart d’entre vous le sentent, qui savent qu’on ne peut empêcher les avortements clandestins et qu’on ne peut non plus appliquer la loi pénale à toutes les femmes qui seraient passibles de ses rigueurs. 300 000 femmes avortaient chaque année, dans des conditions le plus souvent indignes et dangereuses pour leur santé.
Aux partisans favorables à l’avortement par la non-application de la loi répressive, Simone Veil rétorque que « la situation actuelle est mauvaise. Elle regrette d’abord que « la loi (soit) ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée. Lorsque l’écart entre les infractions commises et celles qui sont poursuivie est tel qu’il n’y a plus à proprement parler de répression, c’est le respect des citoyens pour la loi, et donc l’autorité de l’État, qui sont mis en cause. La seconde raison qu’elle invoque fait appel au sentiment d’humanité : « Parce qu’en face d’une femme décidée à interrompre sa grossesse,
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La loi Veil a mis un terme à cette situation. À Lyon, Daniel Balvet a fait partie de cette génération de médecins qui ont défié les interdits par souci "d'assistance à personne en danger". Quand la loi Veil est adoptée, "bien sûr, on s'est réjoui", dit l'ancien médecin.
Les Défis Persistants
Malgré cette avancée majeure, le droit à l'IVG reste fragile et contesté dans de nombreuses régions du monde. Aux États-Unis, par exemple, la question de l'avortement continue de diviser profondément la société.
Témoignages et Expériences Personnelles
Les témoignages de femmes ayant eu recours à l'IVG sont essentiels pour comprendre les enjeux humains et les dilemmes moraux liés à cette décision.
« Dix-sept Ans » de Colombe Schneck : Un Récit Autobiographique
Dix sept-ans est le livre autobiographique de Colombe Schneck, qui retrace les étapes de son avortement. Elle découvre à l'age de dix-sept ans, quelque mois avant son bac, qu'elle est enceinte. Un secret possible grâce à loi veil de 1974, qui garantit l'anonymat et l'accorde aux femmes mineures sans le consentement de leurs parents. Colombe vient d'une famille parisienne, bien rangé et sent que son secret serait un boulversement pour la famille. Bien des années plus tard, elle avouera à sa famille son acte. Cette peur dut au conformisme sociétal selon lequel l'avortement est un crime plonge souvent ces femmes au replis, à la dépression ou à toute autre acte grave. Certaines femmes abandonnent leur enfant, ou les tuent à la naissance.
Le Parcours de Daniel Balvet et Michel Debout : Des Actes Clandestins à l'Engagement Médical
En 1972, alors que le débat sur l'IVG monte dans le pays, Daniel Balvet, jeune généraliste de 28 ans, fraîchement installé à Lyon, réalise clandestinement, son premier avortement avec un ami et confrère, Michel Debout. Ce dernier deviendra un professeur de médecine réputé à Saint-Etienne. Les deux praticiens, peu expérimentés, mais pétris de convictions, étaient prêts à braver les interdits. On a été reçu par une femme qui nous a dit : la jeune fille est en haut. C'était le soir, c'était un peu sinistre. On a fait comme on a pu. On a fait cet avortement. On n'étaient pas très expérimentés. Il se souvient encore très bien de cette première intervention clandestine. "Avec Michel Debout, nous avions été informés qu'une jeune fille était en grande détresse dans la région lyonnaise, près de La Tour-de-Salvagny. On a bricolé du matériel la veille et on a débarqué avec ce matériel divisé dans deux voitures, en cas de descente de police. On avait très peur", se souvient Daniel Balvet.
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Pompe à vélo, manomètre, sonde Karman… Les deux jeunes médecins utilisent alors du matériel médical bricolé en suivant une technique transmise par des militants de Grenoble qui l'ont eux-mêmes apprise à Londres. Jusqu'en 1975, à la promulgation de la loi Veil, les deux médecins refusent de cacher leur activité. Ils entendaient montrer que l'avortement pouvait être une pratique sûre et encadrée. Objectif : faire bouger la société. Daniel Balvet a pratiqué des milliers d'avortements dans sa carrière. Mais même après la dépénalisation, il a dû se battre contre une partie du corps médical.
Réflexions Philosophiques et Éthiques
Le débat sur l'IVG soulève des questions fondamentales sur le droit à la vie, l'autonomie corporelle et la responsabilité morale.
L'Expérience de Pensée du « Violoniste Inconscient » de Judith Jarvis Thomson
À la fin de l’automne 1971, la Cour suprême des États-Unis commençait l’examen d’une affaire qui allait aboutir, une grosse année plus tard, à l’une de ses décisions les plus célèbres : Roe v. L’article de Thomson, lui, continue à être disséqué, au point d’avoir été parfois qualifié « d’essai le plus reproduit et cité de l’histoire de la philosophie contemporaine ».
Dans ce texte, Judith Jarvis Thomson revient sur l’un des arguments les plus souvent avancés par les autoproclamés pro-life, celui selon lequel « le fœtus est un être humain, une personne dès l’instant de sa conception ». Elle pense que présupposé relève d’une « pente savonneuse », la même, note-t-elle avec un zeste de provocation, qui reviendrait à dire qu’un gland est un chêne. Néanmoins, elle accepte de l’endosser un instant pour mieux examiner le raisonnement critique des « anti-avortement » : « Toute personne a droit à la vie, écrit-elle. Donc le fœtus a droit à la vie. Sans doute la mère a-t-elle le droit de décider ce qui doit advenir de et dans son propre corps […] mais le droit à la vie d’une personne est certainement plus fort et plus urgent.
Pour contrer cette argumentation, Thomson (dont le nom reste aussi attaché au dilemme du tramway) propose à son lecteur une expérience de pensée, celle du « violoniste inconscient » : vous vous réveillez un matin et vous découvrez que la Société des amis de la musique vous a relié dans votre sommeil à un violoniste célèbre atteint d’une grave maladie rénale, car vous êtes le seul dont le type sanguin permet de le sauver ; on vous demande d’accepter votre sort pendant neuf mois, car « le droit d’une personne à la vie » l’emporte sur « le droit de décider ce qu’il advient de et dans votre corps ».
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Les “anti-avortement” objecteront que ce kidnapping peut s’assimiler, dans le cas d’une grossesse, à un viol, et qu’ils ne sont pas opposés (du moins, pas tous) à l’IVG dans ce cas, ou dans celui dans lequel la vie de la mère est en jeu. Mais là encore, Judith Jarvis Thomson va plus loin : elle s’intéresse « aux cas beaucoup plus communs dans lesquels une femme souhaite avorter pour une raison moins impérieuse que la préservation de sa propre vie », ceux où l’argument du « droit à la vie » du fœtus paraît le plus fort. Pour elle, il existe bien un droit à la vie, pas au sens où celui-ci consiste en un droit de ne pas être tué mais en un droit de ne pas être tué de façon injuste. Il s’agit d’un droit négatif, qui ne saurait susciter d’obligations positives, « soit un droit d’obtenir l’usage du corps d’une autre personne, soit un droit d’utiliser de manière continue le corps d’une autre personne ». Et l’argument selon lequel une femme, en ayant des relations sexuelles non - ou mal - protégées, confère automatiquement un droit de ne pas être tué au fœtus, constitue une généralisation abusive - la même, écrit-elle, que celle qui consisterait à donner un droit de résidence à un cambrioleur qui est entré par une fenêtre restée ouverte.
Selon la spécialiste d’éthique N. Ann Davis, « A Defense of Abortion » a joué un rôle « pivot » dans les débats sur la question, en montrant qu’on pouvait se prononcer sur elle quelle que soit son opinion sur le statut du fœtus dans les premières semaines après la conception. C’est peut-être ce qui explique qu’il ait depuis fait l’objet de milliers de citations dans des publications universitaires, qu’il ait été autant prolongé et critiqué, y compris dans la presse grand public. Au quotidien, qu’est-ce que ça veut dire d’agir moralement ? Et est-ce que c’est difficile de faire son devoir ? Ces questions ne sont pas anecdotiques pour quelqu’un qui souhaite s’orienter dans l’existence. Judith Jarvis Thomson, l’une des philosophes américaines les plus influentes, s’est éteinte ce week-end à l’âge de 91 ans. Dans Les Deux Corps du roi.
L'IVG Aujourd'hui : Accès et Prise en Charge
"L'IVG fait partie de la vie de 40% des femmes et devrait être un acte médical comme un autre", déclare le docteur Julie Perlier, gynécologue médicale à l'hôpital Édouard Herriot de Lyon. Une affirmation qui n'a pas toujours été facile à défendre ou à porter. Mais depuis 1975, les temps ont bien changé. "Toute femme fertile peut être confrontée un jour à une grossesse non désirée. 40 % des femmes ont une grossesse non désirée dans leur vie. C'est un vrai enjeu de santé publique. On a tout intérêt à les informer, les accueillir, bien les prendre en charge. Ce sont souvent des gens qui n'ont pas eu accès à la contraception".
Le docteur Perlier pratique des IVG depuis 20 ans et a fait ses débuts à l'Hôtel-Dieu. Elle a vu la prise en charge évoluer, notamment aux HCL. Elle est aujourd'hui responsable du plus important centre IVG de Lyon. Au fil des années, ce médecin a constaté que la prise en charge des femmes souhaitant avorter avait fait d'importants progrès. À Lyon, où les différents centres d'IVG des Hospices Civils de Lyon travaillent en réseau, les patientes bénéficient d'une prise charge intégrale. "Elles ont leur échographie de datation sur place. Elles n'ont pas besoin de voir des praticiens qui ne travailleraient pas dans un service d'IVG. Plus besoin du certificat initial. Elles ont leur entretien psychologique sur place et la visite de contrôle dans le service", détaille-t-elle. Le service d'orthogénie dispose d'un secrétariat dédié avec du personnel formé. Cette praticienne voit aujourd'hui arriver dans son service des jeunes filles qui ont de fortes interrogations sur la contraception hormonale et des craintes pour leur santé.
Les Interrogations des Jeunes Filles et l'Évolution de la Contraception
Un demi-siècle plus tôt, avant la loi Veil, les enjeux étaient différents. Une grossesse non désirée faisait prendre des risques aux femmes et aux praticiens qui agissaient dans la clandestinité pour leur venir en aide. Cette praticienne voit aujourd'hui arriver dans son service des jeunes filles qui ont de fortes interrogations sur la contraception hormonale et des craintes pour leur santé.
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