Frédéric Chopin, compositeur emblématique du XIXe siècle, a laissé une œuvre pianistique d'une richesse et d'une profondeur inégalées. Parmi les nombreux interprètes de son œuvre, Alfred Cortot occupe une place de choix. Pianiste français de renom, Cortot est particulièrement reconnu pour ses interprétations de Chopin, Schumann, Debussy et Liszt. Son jeu, souvent décrit comme libre et improvisé, se caractérise par une richesse d'idées, une danse subtile, un chant expressif et un toucher unique, articulé et legato. Cet article se propose d'explorer l'interprétation de Chopin par Cortot, en se concentrant sur les Préludes, les Impromptus, la Barcarolle et la Berceuse.
L'Art de Cortot : Une Improvisation Permanente
L'une des caractéristiques les plus frappantes de l'interprétation de Cortot est son approche de la partition comme une base pour l'improvisation. Son jeu est riche d'idées, de danse et de chant, le tout exprimé avec une subtilité et une articulation remarquables. Cortot utilisait la pédale avec parcimonie, préférant laisser ses doigts créer un legato naturel et expressif.
Alfred Cortot, en tant qu'interprète, est évidemment incontournable dans Chopin, Schumann, Debussy, Liszt… Son jeu libre, comme une improvisation permanente à partir de la partition, est riche d'idées, de danse, de chant, le tout jamais asséné mais subtil, grâce à ce toucher si particulier, articulé et pourtant toujours legato, Cortot n'ayant d'ailleurs que bien peu besoin d'utiliser la pédale. Tout cela est inestimable, et les ratés techniques qu'on lui reproche (parfois à tort d'ailleurs, en se basant sur les enregistrements les plus tardifs) sont bien peu de chose à côté… Mais enfin, décrire Cortot avec des mots, c'est un peu compliqué.
Les Ballades : Une Épopée Romantique
Œuvres de la maturité, les quatre ballades sont sans doute les compositions les plus ambitieuses de Chopin. De proportions relativement vastes, elles reprennent largement à leur compte l’esprit et le caractère de la ballade littéraire, associant épisodes lyriques, épiques et dramatiques. Avec Chopin, la ballade devient un genre musical, et instrumental, à part entière, dont la forme évolutive et dramatique convient idéalement à l’expression romantique. Ici, le musicien des Valses et des Mazurkas « se lâche » totalement et, monté sur ses grands chevaux, bouscule tout sur son passage. Chez d’autres, on tomberait vite dans le décousu ou la démesure, mais chez le Polonais, le discours semble obéir en permanence à une logique souveraine.
Selon Schumann, ces Ballades, du moins les trois premières, seraient les transpositions de fresques poétiques écrites par Mickiewicz, ce dont on continue de douter sérieusement. Composée en 1835, mais esquissée dès 1831, la ballade en sol mineur fit très forte impression sur Schumann qui, l’ayant entendue en 1836 sous les doigts de Chopin, la qualifia tout bonnement de « géniale ». Liszt, de son côté, y voyait une « odyssée de l’âme de Chopin ». C’est « un immense poème plein de passion, d’émotion et de mélancolie presque douloureuse, en trois parties de proportions très inégales : le long moderato à 6/4, partie centrale et essentielle de l’œuvre, est encadré par une brève introduction lento et une vaste coda orageuse à deux temps, presto con fuoco. » Chef-d’œuvre d’un musicien de vingt-cinq ans en pleine possession de son génie, ce morceau bousculait plus que jamais les traditions en ouvrant des perspectives inouïes : « Utilisation des accords à l’encontre des fonctions traditionnelles, recours au chromatisme à un degré inconnu jusqu’alors, choix des harmonies privilégiant la coloration du timbre et sa séduction sensuelle, révélation des beautés de la dissonance, au-delà de son simple rôle de tension. » Certaines hardiesses furent d’ailleurs mal accueillies à l’époque, comme le mi bémol dissonant de la fameuse septième mesure que des éditeurs précautionneux crurent bon de « corriger ».
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Dédiée à Schumann, la ballade en fa majeur, commencée dès 1836, ne fut achevée qu’en janvier 1839, à la fin du désastreux séjour à Majorque, et il semble bien qu’entretemps elle ait beaucoup évolué dans sa conception, pour aboutir à cette succession frappante d’épisodes de douceur et de force que nous connaissons, avec sa conclusion dans un insolite la mineur. On a dit que Chopin se serait inspiré d’un poème dramatique de Mickiewicz écrit sur la légende du lac lituanien Le Switez : retrouvée par des pêcheurs, une femme mystérieuse évoque le combat des Lituaniens contre les tsars et raconte comment, pour échapper aux hordes russes, les jeunes filles d’une ville engloutie sous les eaux furent métamorphosées en fleurs aquatiques. Ainsi, le doux balancement de l’andantino initial, avec son rythme berceur de sicilienne, évoquerait les eaux calmes du lac, et le déchaînement soudain du presto con fuoco suggérerait les éclats guerriers du combat des Lituaniens.
Écrite en 1840-1841, la ballade en la bémol majeur est « la moins sombre des quatre ; elle donne moins dans l’héroïsme tragique que dans le chevaleresque ; elle est jeune de cœur, et comme ensoleillée d’atmosphère. » Elle prendrait sa source dans un autre poème de Mickiewicz, Ondine, où un jeune homme entraîné par les flots est condamné à poursuivre l’ondine qu’il ne parviendra jamais à atteindre. On s’est donc plu à déceler dans l’œuvre quelques mirages aquatiques aussi bien qu’un soupçon, au tout début, de duo d’amour entre le jeune homme et l’ondine, mais, cette fois encore, la musique de Chopin garde tout son secret, et sa poésie n’en est que plus intense. Notons plutôt que, dans cette troisième ballade, l’antithèse thématique donne lieu à des oppositions moins marquées que dans les deux premières, l’œuvre s’organisant de façon plus complexe et ses parties s’enchaînant avec une liberté accrue. Sans doute n’a-t-elle pas la puissance dramatique des précédentes, mais son pouvoir sur l’auditeur a quelque chose de magique.
Fertile en rebondissements, regorgeant de traits de génie, cette ultime ballade que Chopin écrivit en 1842 est désormais reconnue comme un chef-d’œuvre exceptionnel, extraordinaire aussi bien par son inspiration et son éloquence que par l’originalité de ses motifs et la fabuleuse richesse de son harmonie. « Moins imprégnée de romantisme que les précédentes, elle évolue librement vers la fantaisie. L’antithèse thématique est encore moins marquée que dans la troisième, et longtemps les virtuoses l’ont un peu négligée précisément à cause de cette subtilité d’écriture qui tend vers le style polyphonique, alors qu’elle nous apparaît comme la plus dense, la plus diverse par le contenu musical, la plus prémonitoire.
L'Héritage Pédagogique de Cortot
Outre sa carrière de concertiste, Cortot était un pédagogue renommé. Parmi ses élèves, on compte des pianistes tels que Clara Haskil, Dinu Lipatti, Samson François, Yvonne Lefébure, Marcelle Meyer et Vlado Perlemuter. Son enseignement mettait l'accent sur la qualité du son, du phrasé et la sobriété du style, tout en encourageant l'ardeur et la passion dans l'interprétation.
Les Nocturnes : Une Mélancolie Bouleversante
Marie-Josèphe Jude avait fait part de son souhait de "passer plus de temps avec Chopin " lors d'un précédent entretien et , cette nouvelle rencontre avec la musique de ce compositeur l'a conduite à choisir d'enregistrer cette intégrale des Nocturnes, parce que, confie-t-elle lors d'un nouvel entretien à lire ci-dessous : "Progressivement l'idée m'est apparue évidente qu'il me fallait les jouer tous. J'affectionne particulièrement les formes condensées, le discours concentré et resserré me parle, et la mélancolie qui traverse ces nocturnes de pages en pages me bouleverse, tout simplement… ".
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Cortot et Chopin : Une Affinité Profonde
L'affinité de Cortot pour Chopin était profonde et durable. Dès l'âge de 10 ans, l'audition des Ballades avait provoqué un choc chez Cortot. Son professeur à Nice, Mme Delbert Février, a joué un rôle important dans son approche de Chopin, en mettant l'accent sur la qualité du son et du phrasé.
Les Enregistrements de Cortot : Un Trésor Musical
De nombreux enregistrements de Cortot sont disponibles, offrant un aperçu précieux de son art. Les coffrets EMI, Naxos, Andromeda et Opus Kura sont particulièrement recommandés. Les reports du coffret Chopin/Cortot d'EMI France sont considérés comme très bons au niveau de la qualité des reports. La série chez Naxos reprend notamment des gravures anciennes oubliées en CD par EMI au profit de remakes plus tardifs.
Cortot Pédagogue : Un Document Exceptionnel
Il existe un petit bout de film qui représente un document exceptionnel sur l'art de Cortot pédagogue.
Cortot et la Politique : Une Question Délicate
La position de Cortot pendant la Seconde Guerre mondiale a suscité des controverses. Il a joué à Berlin et a été associé au régime de Vichy. Cependant, de nombreux mélomanes estiment que son héritage artistique doit être distingué de ses choix politiques.
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