L'histoire et le théâtre ont toujours entretenu une relation complexe et fascinante. Le théâtre, en particulier, a souvent puisé son inspiration dans les événements historiques, les figures emblématiques et les récits du passé. Cependant, la manière dont l'histoire est représentée sur scène varie considérablement selon les époques et les auteurs. Cet article explore les différentes façons dont le théâtre s'est approprié l'histoire, en mettant en lumière les enjeux de mémoire, d'interprétation et de subjectivité qui sont au cœur de cette relation.
Histoire et historiens dans le drame romantique
Dans le drame romantique, les personnages sont souvent conscients d'écrire une page d'histoire, de devenir les figures de futurs livres. Cependant, ils ne s'entourent pas de témoins chargés de recueillir la mémoire de leurs actions et de leurs paroles. Les actes parlent d'eux-mêmes et n'ont pas besoin d'intermédiaire. Charles Quint, par exemple, ne cherche pas l'espace médiateur du livre pour recevoir une leçon d'histoire, mais s'entretient directement avec le tombeau de Charlemagne. Cette construction du monologue adressé montre que l'historique dans le théâtre romantique sert de prétexte à une réflexion étiologique sur l'exercice du pouvoir, plutôt qu'à une recherche précise sur ses modalités. Charles Quint n'a pas besoin d'un historien, car il vient chercher sa propre conscience en Charlemagne.
Au XIXe siècle, certains auteurs de théâtre historique cherchent à ancrer leurs intrigues dans des faits avérés. Mme Séverine, par exemple, pour sa pièce, a consulté des documents tels que le Journal du Général Gaspar Gourgaud et les Mémoires de Madame de Montholon, et a respecté ces sources en citant littéralement les dialogues entre les personnages. De même, Laurence Irving inclut dans sa pièce Peter the Great le Général Bauer et Pierre Tolstoi, historiographes de Pierre le Grand de Russie.
Ce recours aux sources historiques permet aux auteurs d'asseoir la véracité de leur intrigue dramatique, mais aussi d'interroger l'historique lui-même. En effet, les historiens convoqués ne sont pas toujours des figures scientifiques. Il peut s'agir de mémoires personnelles ou de journaux, qui adoptent une position interne à l'événement, partiale et affective. Madame de Montholon, par exemple, relate l'exil impérial à Sainte-Hélène sous l'angle de sa querelle avec une autre femme. D'autres fois, les sources utilisées sont contestables et polémiques.
Dans L'Aiglon d'Edmond Rostand, le roi de Rome cite le Mémorial de Sainte-Hélène et se fait lire sur son lit de mort l'ouvrage d'Henri Welschinger, historien et membre de l'académie des sciences. Le passé vient au secours du présent, autorisant une scène de fin de mélodrame où le fils pardonne à la mère fautive en évoquant le souvenir de son baptême. Cependant, cette scène est anachronique, car le roi de Rome est mort en 1832, alors que l'ouvrage de Welschinger a été publié en 1897. Pour Rostand, l'histoire est un récit édifiant, destiné à raviver la mémoire et à offrir le plaisir de se souvenir. Il ne s'agit pas d'une remise en question de l'événement, mais d'une représentation nostalgique et bienveillante.
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La subjectivité de l'histoire dans le drame fin-de-siècle
Le drame fin-de-siècle représente l'histoire comme un souvenir individuel, une lecture singulière qui n'a pas de dimension plurielle. August Strindberg transpose ses propres hantises dans les personnages historiques : Gustave III et Éric XIV lui ressemblent, et La Reine Christine emprunte son discours et son attitude à la femme qu'il tente de reconquérir. Gustave III est irrésolu, misogyne et méfiant, reflétant les propres doutes de l'auteur. Les drames historiques de Strindberg sont des "chemins de Damas", des épiphanies douloureuses où un souverain prend conscience de sa solitude et de l'hostilité de son entourage.
Dans Paris de Paul Meurice, Mme Roland et Charlotte Corday se rencontrent dans la prison de l'Abbaye, une rencontre sans fondement historique. Le dramaturge fait se rencontrer deux figures populaires de la Révolution et emprunte au mélodrame le goût des "scènes d'adieux" éplorées. Il est peu probable que Charlotte ait produit un discours aussi critique et contrit sur son acte le jour de son crime. L'admiration qu'elle porte à Mme Roland renvoie à la conscience populaire de l'époque, qui voit Charlotte Corday comme une exaltée criminelle et Mme Roland comme une modérée injustement victime de la Terreur. La mémoire est un parcours capricieux, souvent injuste et arbitraire, et le théâtre se charge de rétablir l'équilibre.
Dans La saga des Folkungar d'August Strindberg, Birgitta, sœur du roi Magnus, lui annonce que ses vertus seront souillées par le mal et appelées des vices dans l'Histoire. L'expression "où justice te sera rendue" est ambiguë dans la bouche d'un personnage qui hait son frère et contribue à sa perte. Strindberg écrit en 1899 une pièce sur Magnus Eriksson, réhabilité par de récentes recherches historiques qui ont supprimé le surnom "le Faible" et rappelé que les Norvégiens l'appelaient Magnus le Bon. Strindberg est attiré par la vie de ce souverain sans pouvoir, vertueux et impuissant face à une époque de méchants.
Ce qui est important pour les personnages, c'est de savoir comment ils vont entrer dans l'histoire, non par l'événement lui-même, mais par la mémoire que l'on aura d'eux. Ils sont conscients que le souvenir collectif est une construction arbitraire, qui ne doit pas toujours à l'authenticité des faits, mais qui s'organise d'une façon sentimentale. Le roi fou Éric XIV manipule l'histoire à sa guise, et les nobles suédois se méfient de sa capacité à relater autrement l'événement. Ils se présentent à trois pour être témoins les uns des autres auprès de leur souverain. Les témoignages sont des récits qui peuvent toujours être écrits différemment, et la fiabilité historique n'existe pas. Les personnages du théâtre de Strindberg se méfient des traces écrites et considèrent le rôle du témoin comme fragile.
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Poison Fécond : Une œuvre contemporaine à la croisée des genres
Plus récemment, des œuvres contemporaines comme "Poison Fécond" de Chris Conte explorent de nouvelles façons d'entremêler fiction, réalité et références à la culture populaire. Ce roman, issu de l'univers d'un youtubeur, suit Ariane, une adolescente qui participe à un concours organisé par son "kaléidotubeur" préféré, Orion. L'histoire, enrichie d'illustrations et d'une bande sonore immersive, plonge le lecteur dans un univers où les frontières entre le réel et le virtuel s'estompent.
L'œuvre de Chris Conte se distingue par son originalité et sa capacité à engager le lecteur à travers différents supports. L'utilisation de la musique, par exemple, crée une atmosphère particulière et renforce l'immersion dans l'histoire. Les personnages, bien caractérisés et attachants, évoluent dans un récit où les thèmes de l'identité, de l'amitié et de la quête de soi sont abordés avec sensibilité.
Bien que certains critiques aient souligné le caractère parfois lent et répétitif du récit, ainsi que le manque de profondeur de certains personnages secondaires, "Poison Fécond" reste une œuvre intéressante pour son exploration des codes de la culture web et son approche novatrice de la narration.
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