L'autonomie scolaire est un sujet complexe et multidimensionnel, oscillant entre une vision idéalisée et une réalité paradoxale. Perçue comme une nécessité par l'institution, le monde social, et le sens commun, elle est souvent considérée comme une valeur à promouvoir. Cependant, la notion d'autonomie est loin d'être univoque et ses implications en contexte scolaire méritent une analyse approfondie. Cet article propose une exploration diachronique de l'autonomie, de ses différents paradigmes à ses applications contemporaines, afin de mieux comprendre les présupposés et les enjeux de cette notion en éducation.

Genèse d'une Inquiétude : L'Autonomie en Maternelle

Cet article trouve son origine dans une étude portant sur l'organisation des conditions favorables à l'autonomisation scolaire des élèves de grande section de maternelle. L'étude a soulevé des questions sur les impensés axiologiques des dispositifs de travail en autonomie, notamment concernant la nature de cette "compétence d'autonomie" souvent considérée comme souhaitable et attendue sans définition précise. L'objectif n'est pas de présenter l'étude empirique elle-même, mais de contribuer à une meilleure compréhension des présupposés de toute demande d'autonomie en contexte scolaire.

L'Autonomie : Une Préoccupation Pédagogique Récurrente

La pédagogie, en particulier l'Éducation nouvelle, s'est depuis longtemps intéressée à l'autonomisation des élèves. Cette préoccupation est aujourd'hui réaffirmée par les institutions, qui en font une prescription officielle. Les pratiques autonomisantes se développent également dans la formation pour adultes et l'enseignement supérieur. L'autonomie de l'élève est envisagée comme un processus social, résultant du passage de l'interpersonnel à l'intrapersonnel, dans un cadre théorique vygotskien. La situation d'autonomie scolaire se définit par les moments où l'élève doit agir selon ses propres forces, en dehors de la présence directe du maître. Le processus d'autonomisation conduit l'élève à dépendre de moins en moins de la régulation directe de l'enseignant pour apprendre.

Le Rôle Crucial des Ressources et des Dispositifs

L'enseignant agit de manière indirecte, à travers les outils et les dispositifs qui le relaient au cours du processus d'autonomisation. Les stratégies ou conduites de ressources mises en place par les élèves jouent un rôle central dans l'opérationnalisation de ce processus. Pour Perrenoud, la capacité à mobiliser des ressources est au cœur de la notion de compétences. Il est donc essentiel d'examiner ce que l'on met en place dans les dispositifs expérimentaux visant à organiser, soutenir ou construire cet usage des ressources au service du processus d'autonomisation scolaire.

Visions Antinomiques de l'Autonomie

L'exploration du champ conceptuel de l'autonomie révèle des visions et des valeurs parfois antinomiques. En contexte scolaire, l'enseignant promeut, transmet ou reproduit des visions spécifiques de l'autonomie, de manière consciente ou inconsciente, avec des implications et des conséquences potentielles. Il est donc crucial de se questionner sur les finalités et les pratiques de l'autonomie, et de définir des repères pour faire des choix d'action au service de l'autonomisation des apprenants.

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Paradigmes Historiques de l'Autonomie

Pour mieux comprendre les enjeux de l'autonomie en contexte scolaire, il est nécessaire d'aborder cette notion de manière diachronique, afin d'en repérer les différents paradigmes, parfois antagonistes. Ces paradigmes éclairent le projet d'autonomie, ses buts et ses finalités.

L'Autonomie des Lumières : Raison et Citoyenneté

Au moment des Lumières, Kant ouvre un paradigme philosophique de l'autonomie, envisagée sous l'angle de la Raison et de la citoyenneté. L'individu doué de raison s'impose, émancipé de tout déterminisme. Dans l'école républicaine héritière de cette pensée, jusqu'aux années 60, l'enfant est soumis à une éducation morale qui lui apprend l'obéissance à la Raison, condition pour gagner une place active dans la société. L'éducation s'appuie sur l'idéologie du Progrès, où les hommes font leur propre histoire éclairés par la Raison. L'élève apprend à se conformer à ce qui est commun à tous, à se séparer de son être particulier, et à intégrer les règles de la vie commune, l'impersonnalité des relations collectives et l'objectivité des savoirs transmis.

L'Autonomie Sociologique : Individualisme et Épanouissement

Entre la moitié et la fin du XXe siècle, un paradigme sociologique de l'autonomie émerge, envisagé à travers le développement du "Je" particulier, de l'individualisme et de la fin des mondes holistes. L'individu autonome change de définition, ne voulant plus être réduit à un être raisonnable, mais devenant plus particulariste et concret. Les liens personnels deviennent plus importants, de même que les ressources personnelles prennent le pas sur les ressources collectives. Les années 70 et 80 voient la consécration de l'idéal d'épanouissement de l'enfant dans le cadre d'une famille non-répressive. Cependant, cette dynamique d'émancipation et d'égalisation des individus conduit à une rupture entre la famille et l'école, avec des phénomènes de rejet de l'école et une difficulté croissante pour celle-ci à accomplir sa mission de transmission des connaissances de base. L'école est alors tenue de se charger de l'essentiel des tâches de socialisation "primaire" traditionnellement dévolues à la famille.

Autonomie Concurrentielle vs. Autonomie Relationnelle

L'autonomie du citoyen et celle du sujet constituent deux dimensions majeures de l'autonomie, souvent considérées comme antagonistes. Ces dimensions trouvent des prolongements possibles dans deux tendances elles aussi antagonistes : l'autonomie concurrentielle et l'autonomie relationnelle. La valorisation excessive du "Je" particulier peut entraîner une concurrence entre les personnes, aboutissant à une autonomie "contre", où l'autre constitue un obstacle à la réalisation de soi. À l'inverse, l'autonomie relationnelle, développée par certains courants théoriques, prône une autonomie "avec", où la reconnaissance de notre propre vulnérabilité et de l'interdépendance sont nécessaires. L'autonomie de l'autre et l'interdépendance sont alors des conditions de ma propre autonomie.

L'Autonomie Psychologique : Développement et Action Propre

À la fin du XIXe siècle, un paradigme psychologique de l'autonomie s'ouvre avec le développement de la psychopédagogie et de l'Éducation nouvelle. Celles-ci postulent que l'autonomisation des enfants est une condition ou un facteur de leur développement moteur et cognitif. L'Éducation nouvelle se caractérise par la prise en considération de la réalité enfantine, l'organisation d'une vie sociale au sein de la vie scolaire et la relation de l'acte à la pensée. Elle s'appuie sur l'idée que les idées sont acquises à partir de l'expérience, et place la liberté de l'enfant et l'émancipation humaine comme principe central de l'éducation, nécessaire pour former un homme libre. L'expérience est centrale, permettant à l'enfant d'essayer et d'éprouver en agissant, de fonder la pédagogie sur ses centres d'intérêts, de prendre en compte ses besoins et de favoriser le tâtonnement et l'apprentissage par essai-erreur.

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Constructivisme et Interactionnisme : Deux Visions Complémentaires

Si le constructivisme piagétien renvoie l'autonomie aux capacités naturelles d'auto-organisation propre à tout système vivant, l'interactionnisme vygotskien en fait un processus social. L'autonomie se conçoit alors comme le résultat du passage de l'interpersonnel à l'intrapersonnel, par appropriation et intériorisation. Le degré d'autonomisation s'envisage dans la capacité du sujet à faire usage d'outils techniques pour agir directement sur le monde, puis d'instruments psychologiques permettant d'agir, de manière indirecte, sur les autres et sur soi-même, de façon consciente et volontaire. L'enjeu est que l'élève, pour apprendre, s'approprie les instruments mobilisés par le maître et les intériorise de sorte qu'il puisse, grâce à eux, agir sur lui-même et ses propres processus psychiques, comme le ferait l'enseignant.

L'Élève Acteur : Un Idéal Poursuivi

L'Éducation nouvelle poursuit ainsi l'idéal d'aider l'élève à devenir un sujet, à "faire œuvre de lui-même". Le paradigme psychologique de l'autonomie aboutit à l'idée d'un élève acteur, en première personne, de ses apprentissages. L'autonomie de l'élève est fortement liée à la question de son développement et de sa capacité à construire, par son action propre, des connaissances sur le monde, sur les autres et sur lui-même. Pour autant, l'approche vygotskienne souligne que l'autonomie passe par l'hétéronomie, où l'élève s'approprie et intériorise les contenus, la nature et les finalités des étayages et des dispositifs qui lui sont proposés.

Les Moyens Contemporains de l'Autonomisation

Les moyens contemporains de l'autonomisation, bien que peu thématisés dans la littérature liée aux écoles élémentaire et maternelle, trouvent une actualité nouvelle avec la formation pour adultes et l'enseignement supérieur. Un grand nombre de travaux témoigne de cette vitalité, concernant les pratiques autonomisantes de l'autoformation, l'autodirection et l'autogestion, dans des formations pour adultes, plus ou moins ouvertes ou à distance, proches des milieux professionnels, médiées par de nouvelles technologies et nécessitant une prise en charge plus ou moins individualisée. Ces pratiques répondent à une demande sociale appelant chaque apprenant à devenir davantage responsable de ses apprentissages et renouvellent la réflexion autour des outils et des dispositifs pédagogiques comme ressources pour l'apprentissage autonome.

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