L'île de Nauru, autrefois renommée pour ses gisements de phosphate, incarne aujourd'hui un exemple tragique des conséquences environnementales désastreuses liées à l'exploitation intensive des ressources naturelles. L'exiguïté des îles du Pacifique, leur long isolement géographique et leur végétation endémique relativement peu diversifiée ont concouru à la fragilité des écosystèmes qu'ils abritaient. L'équilibre de ces deux composantes a été progressivement menacé par les activités humaines, historiques et contemporaines.
La fragilité des écosystèmes insulaires
La fragilité des écosystèmes insulaires du Pacifique est exacerbée par plusieurs facteurs interdépendants. L'exiguïté des terres émergées limite la diversité des habitats et les capacités d'adaptation des espèces. L'isolement géographique, bien qu'il favorise l'endémisme et une biodiversité remarquable, rend ces écosystèmes particulièrement vulnérables aux perturbations extérieures, telles que l'introduction d'espèces invasives ou la surexploitation des ressources. La faible diversité génétique des espèces endémiques réduit leur résistance aux maladies et aux changements environnementaux.
Les vagues d'anthropisation et leurs impacts
L'histoire de l'Océanie est marquée par plusieurs vagues de peuplement, chacune laissant une empreinte distincte sur l'environnement. La première vague de peuplement de l'Océanie insulaire a eu un impact certain. La seconde vague de peuplement, après la découverte mutuelle et les premiers contacts entre insulaires et découvreurs (1521-1840), vit la colonisation de quasiment toutes les îles du Pacifique (1840-1945). La troisième vague, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la décolonisation politique qui s'ensuivit, porte sur des migrations constituées de plus en plus de cadres expatriés. Elle se perpétue aujourd'hui à travers la venue d’Asiatiques ou d’Occidentaux qui fournissent en même temps les crédits nécessaires aux États océaniens pour construire des routes (plan tourisme financé par les Américains au Vanuatu) ou bâtir des immeubles (parlement des Samoa financé par la Chine), qui fondent des usines de transformation de produits agricoles commercialisables ou de minerais et qui participent à l'abattage des forêts de la Mélanésie du Nord.
Nous allons donc présenter surtout l'impact des deux dernières vagues d'anthropisation des milieux naturels océaniens afin de définir s'il s'avère possible de mettre fin ou de minimiser la détérioration des milieux naturels. Pour ce faire, nous étudierons les pratiques d'utilisation des milieux exploitables, des plus anciennes aux plus modernes, ainsi que leurs incidences sur les rapports traditionnels des populations océaniennes avec leur environnement. Cette dégradation est, de fait, inévitable puisque, depuis la première vague de peuplement de l'Océanie, l'homme croît et se multiplie. La deuxième vague de peuplement fut haute en péripéties mais peu destructrice.
L'ère de la découverte mutuelle et ses conséquences écologiques
Le temps de la découverte mutuelle, qui commence avec Magellan et se termine avec la création de la colonie pénitentiaire de Sydney en 1788, a eu sur la nature une incidence beaucoup plus profonde qu’on ne l’a longtemps pensé. En effet, si les historiens sont aujourd’hui convaincus de l’importance du choc microbien, qui entraîna le décès de 40 % des habitants des grandes terres mélanésiennes et de 90 % des Marquisiens, on oublie trop souvent que les découvreurs bouleversèrent de bien d'autres manières les fragiles écosystèmes du Pacifique (Bushnell, 1993). D’une part, la disparition accidentelle de près de la moitié de la population de l’Océanie entraîna un net recul de l’emprise humaine sur son environnement. La suppression ou la diminution de nombreux groupes humains implantés sur les rivages permirent aux autochtones refoulés autrefois dans les arrière-pays de revenir sur le bord de mer. C’est ainsi que les montagnes de Tahiti se dépeuplèrent au profit des plaines littorales. De même, les grands travaux agricoles comme les tarodières irriguées furent abandonnés et les friches se multiplièrent. Parfois, les forêts secondaires se développèrent et se rapprochèrent des villages océaniens. Le plus souvent, les herbivores importés par les Occidentaux profitèrent de l’abandon de nombreuses terres cultivées pour les coloniser et se multiplier. L’exemple contemporain des Galapagos, où l’introduction de trois chèvres en 1959 déboucha sur une population de 20 000 caprins en 1971, montre quelle peut être la rapidité potentielle de l’introduction d’une espèce animale. Mais, d’autre part, l’introduction d’une nouvelle vague d’espèces végétales et animales eut des répercussions très importantes sur l’environnement. Tous les auteurs notent l’impact très négatif de l’introduction involontaire des rats norvégiens (Rattus norvegicus) et des rats noirs (Rattus rattus) tant sur la flore que sur la faune. C’est ainsi que les rats détruisent de nombreux œufs, voire des poussins.
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On sous-estime souvent l’impact particulièrement important des introductions volontaires de plantes agricoles ou d’animaux domestiques destinés à améliorer la vie des Océaniens et, secondairement, à préparer l’implantation ultérieure de colons. Quiros planta sans succès du maïs aux Marquises en 1595. James Cook offrit en 1774 au chef de Balade, dans le nord de la Grande Terre calédonienne, un couple de chiens puis un couple de porcs, sans se rendre compte que ces deux cadeaux entraîneraient une véritable catastrophe écologique. Les chiens retournèrent à l’état sauvage, se multiplièrent et détruisirent la faune endémique. Les cochons s’enfuirent dans la chaîne centrale et se rendirent responsables de l'érosion de sols et de la pollution des cours d’eau. Lapérouse fit réaliser par son équipage un jardin potager sur l’île de Pâques en 1786, espérant que les Pascuans pourraient à l’avenir diversifier leur régime alimentaire. Et que dire de l’introduction de la chèvre dans de nombreuses îles du Pacifique, quand l’on connaît la propension de cet animal à coloniser tous les milieux - sauf les forêts - non encore exploités par l’homme.
La prédation et la mise en coupe réglée des ressources
Durant la période des premiers contacts, l'heure fut à la prédation. Les baleiniers américains et anglais détruisirent les derniers grands regroupements de baleines entre 1789 et 1860. Entre 1810 et 1830, ce sont plus de trois millions d'otaries qui furent décimées pour leurs peaux destinées à être principalement envoyées en Chine. À partir de 1820, ce furent les holothuries - ou bêches-de-mer - qui furent surpêchées. La surexploitation fut telle que ce commerce se raréfia de lui-même. La reconstitution des stocks à long terme permit la perpétuation de cette activité jusqu'aujourd’hui.
Parallèlement, la première ruée sur le bois de santal (Santalum) toucha les archipels des Fiji (1804), Hawaii (1811) puis des Marquises (1814). La royauté hawaiienne bâtit sa puissance sur l’exploitation du santal. Lorsque la production s’effondra en 1829, le roi Kamehameha alla jusqu’à envoyer deux navires à la recherche de nouvelles racines de santal aux Nouvelles-Hébrides. Ils disparurent à jamais. Après la disparition des gisements du Pacifique oriental, il fallut attendre 1840 et la découverte de santal à l’île des Pins pour qu’une deuxième ruée touche la Nouvelle-Calédonie, puis les Nouvelles-Hébrides et, enfin, les îles Salomon (Shineberg, 1973). Ce bois odoriférant était exporté en direction de la Chine et l’absence de replantation entraîna sa raréfaction durable dans le Pacifique insulaire.
Les Océaniens participèrent à la mise en coupe réglée de ces ressources commercialisables difficilement reconstituables. Traditionnellement, les Maoris de l’île du Sud chassaient les baleines ou les otaries. Bientôt, les Maoris et de nombreux autres Océaniens fournirent jusqu'à la moitié des équipages des navires baleiniers. En 1850, 4 000 Hawaiiens sillonnaient l’océan Pacifique sur des navires occidentaux (Bushnell, 1993). La collaboration active des Océaniens fut indispensable lors de la recherche, puis de la préparation, tant des holothuries que du bois de santal. Les Océaniens obtinrent dans ce but des outils métalliques (Shineberg, 1983 ; Leblic, 1988), des objets en verre, des produits de consommation (tissu, tabac, alcool) et secondairement des armes. Dans le même temps, ils abandonnèrent nombre de techniques de fabrication anciennes. Les hameçons en bois ou en nacre laissèrent ainsi la place aux hameçons métalliques. Le premier aventurier qui s’aventura à Wallis en 1828 pour le commerce des bêches-de-mer, le métis espagnol-hawaiien, Manini, échangeait un hameçon contre un panier d’holothuries.
Certains parlent aujourd’hui de commerce inégal même si, d’une certaine façon, on pourrait dire que chacun y trouvait son compte ! Les Océaniens recevaient des biens qu’ils ne pouvaient pas, dans un premier temps, créer ou reproduire ; les Occidentaux recevaient des produits à haute valeur ajoutée qu’ils revendaient, grâce à un commerce triangulaire organisé à partir de Sydney, sur le marché asiatique (Young, 2000). Il est patent que l'introduction des haches en fer, des récipients en verre ou des marmites en fonte modifia complètement les techniques artisanales de ces peuples qui eurent vite fait, par ailleurs, soit de s’approprier les techniques de fabrication de quelques-uns de ces biens, soit de récupérer les matières premières pour les intégrer dans leurs processus de fabrication traditionnels (voir par exemple Leblic, 1988).
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Les populations océaniennes purent alors améliorer, par exemple grâce à de nouveaux outils, leurs techniques de défrichage et modifier leur environnement de manière plus rapide.
L'essor agricole et ses conséquences environnementales
Les Océaniens entreprirent, afin d'acquérir ces biens hier inaccessibles, de développer leur emprise agricole afin de développer des cultures vivrières susceptibles d'être troquées ou vendues aux Occidentaux. Cette augmentation des terres cultivées à proximité des premières implantations européennes, impliqua non seulement le défrichement de nouvelles terres, mais aussi la propagation de nouvelles espèces, qui correspondaient au goût des nouveaux arrivants. C'est ainsi que, dès 1809, les Fijiens (de Mathuata) cultivaient des ananas ou des courges. Parallèlement, les Océaniens prenant goût au tabac, des plantations spontanées se développèrent auprès des ports et des lieux d’ancrage des navires occidentaux. C'est ainsi que les Futuniens prirent l'habitude de fumer dès les années 1830 leur propre tabac et, qu'aujourd'hui encore, ils cultivent artisanalement des plants de tabac malgré le monopole de l'État français en la matière. Les « rouleaux de tabac », paquets oblongs de feuilles séchées étroitement liées, furent longtemps un bien d’échange de haute valeur.
De manière plus planifiée, des Océaniens développèrent des entreprises agricoles à des fins d’exportation. C’est ainsi que les Tahitiens, sur les conseils de leurs pasteurs, réalisèrent dès 1793 des élevages de porcs destructeurs de l’environnement villageois. Cet élevage extensif permit d’envoyer des barils de porcs salés à destination des établissements pénitentiaires australiens.
Les différents modèles de colonisation et leurs impacts environnementaux
Selon le mode de colonisation, l’impact de celle-ci fut plus ou moins important.
Dans les colonies de traite, comme à Wallis-et-Futuna, à Tokelau ou à Tuvalu, c'est-à-dire dans les colonies où les Océaniens cultivaient eux-mêmes des produits agricoles qu'ils troquaient à des trafiquants contre des produits de première nécessité, l'impact sur l'environnement a été mineur. En fait, la seule culture commerciale correspondant à la demande des Européens et à une production pré-européenne fut le cocotier. Les premiers arrivants l’avaient transporté avec eux dans toute l’immensité du Pacifique et ils en tiraient artisanalement de l’huile de coco. L’Allemand Weber inventa en 1854 la technique de préparation du coprah, consistant à faire sécher la chair de coco afin de la presser ultérieurement dans des moulins. Cette technique permit de valoriser les cocoteraies existantes. De plus, les populations du littoral, généralement converties au christianisme, avaient besoin de ressources monétaires pour financer la construction et l’aménagement des temples et des églises. Aussi, les chefs, conseillés par les missionnaires, obligèrent-ils leurs sujets à planter des cocoteraies communautaires destinées essentiellement à financer les constructions religieuses, les écoles de mission et les premiers dispensaires. Le paysage littoral des îles hautes et tout l’écosystème des atolls en furent bouleversés. C’est ainsi que les missionnaires apprirent aux Océaniens à débrousser ces nouvelles cocoteraies et à les entretenir grâce à l’implantation de troupeaux de bovins ou de caprins. Les populations de rongeurs s’accrurent et la biodiversité régressa (Angleviel, 1990).
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Dans les colonies de plantation, comme la Polynésie française, les Nouvelles-Hébrides ou les Samoa, les Occidentaux développèrent quelques cultures commerciales : des cocoteraies, dans toutes les îles, du coton aux Fiji ou aux Samoa, de la canne à sucre aux Fiji. Bien d'autres expériences d'implantation eurent lieu dans les îles du Pacifique, les résidents de France aux Nouvelles-Hébrides testant par exemple dans les années 1920 des cultures de café, de cacao, de poivre ou de ricin. Les planteurs pratiquèrent l’embauche de travailleurs engagés dans d’autres îles, considérés comme plus productifs et moins enclins à se révolter. L’engagement forcé ou blackbirding entraîna le départ de 100 000 Mélanésiens vers le Queensland, dont un tiers seulement retournera ensuite dans leur archipel. Le développement de ces zones de monoproduction eut une incidence sur l'environnement : disparition d'espèces endémiques ou d’espèces introduites par les premiers Océaniens, diminution progressive des ressources naturelles en eau, érosion et donc envasement des estuaires et des lagons, développement d’espèces parasites… Les rats se mirent ainsi à pulluler dans les champs de canne à sucre des Fiji et l’introduction de la mangouste indienne pour tenter de les éradiquer entraîna la disparition de sept espèces d’oiseaux endémiques.
Enfin, dans les colonies de peuplement, c’est-à-dire en Nouvelle-Calédonie, à Hawaii, en Nouvelle-Zélande et en Australie, les nouveaux arrivants ont fortement modifié les paysages indigènes car ils s’y sont installés en nombre et y ont reproduit les modes d'exploitation et de vie qu’ils connaissaient en Europe (Dunlap, 2000). Les administrations coloniales repoussèrent les Océaniens sur les marges pour installer des colons qui firent reculer les forêts et transformèrent les aires de culture grâce à l’usage de la charrue. Ils créèrent ainsi des paysages agricoles nouveaux : champs de blé ou de canne à sucre en Australie, pâturages à moutons en Nouvelle-Zélande, champs de canne à sucre puis d’ananas à Hawaii (Ziegler, 2002). Les Océaniens, regroupés dans des régions excentrées et souvent montagneuses, durent solliciter fortement une nature moins généreuse, ce qui entraîna une réduction des temps de jachère et une augmentation des cultures sur pentes. Ceci développa l’érosion et mit en place un cercle vicieux qui fragilisa d’autant plus les sols et l’environnement.
Au fil du temps, l’introduction par les Occidentaux de nombreuses espèces comestibles devint ce que d’aucuns considèrent comme un bien.
Nauru : un cas extrême de surexploitation
L'île de Nauru offre un exemple saisissant des conséquences désastreuses de la surexploitation des ressources naturelles. Durant près d'un siècle, l'extraction intensive du phosphate a transformé l'île en un paysage lunaire, dévastant son écosystème et compromettant l'avenir de sa population.
L'extraction du phosphate : une richesse éphémère
Les gisements de phosphate de Nauru, formés par l'accumulation de guano d'oiseaux marins sur des millénaires, représentaient une richesse considérable. Dès le début du XXe siècle, des compagnies étrangères ont commencé à exploiter ces gisements, transformant radicalement le paysage de l'île. L'extraction à ciel ouvert a entraîné la destruction de la végétation indigène, la disparition de la faune locale et la stérilisation des sols.
Les conséquences environnementales désastreuses
L'exploitation du phosphate a eu des conséquences environnementales dramatiques pour Nauru :
- Destruction des sols : L'extraction du phosphate a laissé derrière elle un paysage de pics calcaires et de dépressions, rendant la majeure partie de l'île impropre à l'agriculture.
- Pollution de l'eau : Les eaux souterraines et les lagons côtiers ont été contaminés par les produits chimiques utilisés dans le processus d'extraction du phosphate.
- Disparition de la biodiversité : La destruction des habitats naturels a entraîné la disparition de nombreuses espèces animales et végétales endémiques.
- Érosion côtière : L'extraction du phosphate a fragilisé les côtes de l'île, les rendant plus vulnérables à l'érosion et aux phénomènes météorologiques extrêmes.
Les conséquences socio-économiques
Si l'exploitation du phosphate a généré des revenus importants pour Nauru pendant un certain temps, elle a également eu des conséquences socio-économiques négatives :
- Dépendance économique : L'économie de Nauru est devenue entièrement dépendante de l'extraction du phosphate, la rendant vulnérable à la fluctuation des prix mondiaux.
- Problèmes de santé : La population de Nauru souffre de taux élevés d'obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires, en partie liés à un mode de vie sédentaire et à une alimentation peu diversifiée.
- Crise politique : L'épuisement des gisements de phosphate a plongé Nauru dans une crise économique et politique profonde, marquée par l'instabilité gouvernementale et la corruption.
Les leçons de Nauru et les défis à venir
Le cas de Nauru est un avertissementSolennel sur les dangers de la surexploitation des ressources naturelles et la nécessité d'adopter un développement durable. Les défis auxquels l'île est confrontée aujourd'hui sont nombreux :
- Réhabilitation environnementale : Il est urgent de mettre en œuvre des programmes de réhabilitation des sols et de restauration des écosystèmes dégradés.
- Diversification économique : Nauru doit diversifier son économie en développant des secteurs tels que le tourisme, la pêche et les énergies renouvelables.
- Adaptation au changement climatique : L'île est particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique, tels que l'élévation du niveau de la mer et les phénomènes météorologiques extrêmes.
L'avenir de Nauru dépendra de sa capacité à tirer les leçons du passé et à mettre en œuvre des politiques de développement durable qui préservent son environnement et améliorent la qualité de vie de sa population.
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